La famille Rosselli: une autre Italie entre politique, histoire et poésie, entretien avec Stella Savino.

Leggere l’intervista in italiano.

Le 10 mars 1872, dans la maison de Pellegrino Rosselli à Pise, meurt Giuseppe Mazzini(1) , un de ceux que l’on nomme les « pères de la patrie », obligé malgré l’Unité et la conquête de Rome à vivre dans la clandestinité sous un nom anglais. Pellegrino Rosselli deviendra en 1899 et 1900 le grand-père de Carlo et Nello Rosselli, deux socialistes libéraux, qui seront sauvagement assassinés en France à Bagnoles-de-l’Orne le 9 juin 1937. Le meurtre est exécuté par un groupe fasciste français, La Cagoule, armé par les Services Secrets italiens. Les frères Rosselli laisseront à leur mort sept enfants, dont une petite fille née à Paris en 1930 de mère anglaise, qui deviendra une des voix les plus importantes de la poésie italienne de la seconde partie du vingtième siècle. La réalisatrice Stella Savino s’est intéressée d’abord à la figure poétique d’Amelia Rosselli, puis à celle de son père et de son oncle Nello. Un destin les unit, le triste privilège d’être considérés par ceux qui les connaissent parmi les représentants les plus importants du monde intellectuel italien du vingtième siècle, mais sans en voir obtenu la moindre célébrité.

Olivier Favier: Pour quelle raison après le documentaire sur Amelia Rosselli avez-vous décidé de continuer à travailler sur sa famille?

Stella Savino: Le documentaire sur Amelia Rosselli(2) est de 2006 -dixième anniversaire de sa mort tragique- et celui sur les frères Rosselli(3) est de 2007 -soixante-dixième anniversaire de l’assassinat. Le documentaire sur Amelia devait être le premier d’une série de dix documentaires sur différentes poétesses d’envergure internationale, Anna Akhamtova, Sylvia Plath, Anne Sexton, pour n’en citer que quelques unes. J’ai commencé à rassembler réflexions et documents sur Amelia en 2005, une très grande voix de la poésie italienne contemporaine révélée par Pier Paolo Pasolini. C’est alors que j’ai commencé à lire Casa Rosselli de Giuseppe Fiori, une fresque splendide sur la famille Rosselli. L’histoire de la famille était très importante pour comprendre en profondeur la figure d’Amelia parce que sa poésie est très liée à la maladie et que celle-ci l’était très étroitement à son histoire personnelle et au meurtre tragique de son père. Casa Rosselli est un livre qui, à travers les lettres entre la mère, Amelia Pincherle, et les fils, Carlo et Nello, nous dresse un tableau de ce qu’a été cette famille. Ces personnes si différentes l’une de l’autre et si fortes m’ont énormément frappée, et plus encore le fait que je ne les connaissais pas du tout. À l’école ou à l’Université je n’avais jamais entendu parler des frères Rosselli. Cela me semblait vraiment incroyable. Leur histoire était si fascinante et cinématographique, en lisant les aventures de Carlo Rosselli on imagine qu’au moins trois films ont été faits sur lui, au lieu de quoi il n’y avait pratiquement rien, sinon un court métrage de Nelo Risi de 1959 et un film L’assassinio dei fratelli Rosselli réalisé par S. Maestranzi en 1974, une série de quelques épisodes pour la Rai. Je me répétais que Matteotti était connu, Gramsci et Gobetti aussi. Il y a des noms qu’on ne peut pas ne pas connaître, alors qu’en quelque sorte il est permis de ne rien savoir des frères Rosselli. C’était devenu une obsession, il devait y avoir une raison, cet oubli ne pouvait être un hasard selon moi, et c’est la raison-même qui les rend intéressants aujourd’hui encore. Le problème politique italien tourne autour de cette question et l’échec de la gauche aujourd’hui, toujours selon moi, peut être pleinement ramené à l’absence de réalisation de la pensée politique de Carlo Rosselli. Tout mon travail part d’une fascination personnelle initiale, qui a grandi ensuite grâce à l’amitié que, durant la préparation du documentaire sur la poétesse Amelia Rosselli justement, j’ai nouée avec Silvia Rosselli, la fille aînée de Nello. Des filles de Carlo, John, le premier, était déjà mort. Amelia s’était suicidée en 1996. Le troisième, Andrea, vit aux États-Unis où il est ingénieur, mais où il a en quelques sort coupé les ponts avec la famille. Les enfants de Nello sont vivants tous les quatre. J’ai rencontré Silvia la première fois dans le Trastevere, à Rome, où elle vit depuis de nombreuses années, afin de l’interroger sur sa cousine Amelia. Silvia est une personne vraiment fascinante, très intelligente, une ex-psychanalyste, avec une vie très particulière. Ce fut une chose étrange que je ne peux pas très bien m’expliquer, mais c’est un peu comme si je me sentais appartenir à cette famille. Quand je suis entrée dans la maison de Silvia j’ai retrouvé une réalité que j’avais lue dans les livres, il y avait les tableaux de Nello -Nello peignait- les photographies de la grand-mère Amelia. Après avoir fini le documentaire sur Amelia, j’ai aussitôt lancé le projet sur les frères Rosselli. L’idée était de faire un documentaire sur cette famille très particulière qui depuis le début du vingtième siècle à Florence mais pas seulement, était un peu le centre de la culture, de la littérature, du théâtre, de la politique, de la philosophie, avec des relations, des contacts, des échanges dans toute l’Europe. Je voulais partir d’Amelia Pincherle, la mère, une femme très forte, indépendante, auteure de théâtre à succès, qui avait eu le courage de se séparer de son mari parce qu’il la trompait, même si elle l’aimait. Elle avait élevé seule ses trois enfants, trois enfants qu’elle a perdus, Aldo durant la première guerre mondiale, Carlo et Nello comme nous le savons en 1937. Et à partir de là elle a pris en charge ce qu’il restait de ces deux familles. Il y avait donc pour finir trois femmes, Amelia et les deux veuves des frères Rosselli, Marion Cave et Maria Todesco, et leur sept enfants. Trois femmes et sept enfants qui s’enfuient dans une Europe en flammes à cause de la guerre, ils s’enfuient aussi parce qu’ils sont juifs, parce qu’en plus d’être antifascistes ils sont juifs. Ils s’enfuient d’abord en Suisse, puis en Angleterre, puis enfin aux États-Unis, pour revenir en Italie seulement après la guerre. Raconter tout cela n’a pas été possible, parce que personne ne s’intéressait à l’histoire de la famille Rosselli. Pour tout dire, les frères Rosselli eux-mêmes n’éveillaient qu’un faible intérêt. La seule chose qui intéressait vraiment les diffuseurs était l’assassinat de Carlo et Nello. Ce qui m’a été demandé dès le début était une sorte d’histoire d’espionnage. Ainsi pour finir le documentaire est le résultat d’un compromis qui, à partir de l’organisation de l’assassinat -autrement dit qui a donné l’ordre, quelles sont les hiérarchies militaires qui l’ont suivi, comment il est arrivé en France etc. – entreprend de raconter la lutte politique de Carlo, mais pas seulement, parce que pour moi Carlo et Nello ont toujours eu la même importance. En fait, normalement, on entend parler de Nello comme de celui qui a subi un destin tragique à cause de son frère, qui s’est retrouvé en prison à cause de son frère, en exil à cause de son frère et qui pour finir est mort à cause de son frère ou du moins par hasard, parce qu’on a dit cela aussi. Dire lequel des deux était le plus important ne m’intéresse pas. Ils étaient très différents l’un de l’autre, comme l’était leur vie familiale et leurs liens avec l’hébraïsme, parce que Carlo n’était pas pratiquant et avait épousé une protestante, tandis que Nello était davantage lié aux traditions et avait des rapports avec la communauté juive, mais malgré toutes ces différences, il étaient liés par un amour, une estime et une complicité très forts. Durant la préparation du film, évidemment, j’ai lu et étudié de très nombreux documents dans les archives, surtout les échanges épistolaires qui ne faisaient que me conforter dans mon idée. Les lettres entre les deux frères sont à la recherche de confirmations réciproques mais peut-être celles que Carlo a écrites à son frère Nello sont plus nombreuses que celles que Nello écrivait à Carlo. Nello était un historien, un homme d’études, peut-être plus réservé et discret mais il n’a jamais fait de compromis. Quand on lui demanda d’abjurer, il écrivit une lettre où il revendiquait son autonomie d’homme et d’historien. Face à cela, Mussolini a cédé et a reconnu la réalité de l’adversaire. Dans le documentaire, je crois avoir rendu à Nello une dignité historique. Non qu’il ait eu besoin de moi pour cela, mais il n’y a pas d’autres travaux d’où cela ressort de la même manière. Même par rapport à la mort, par exemple, on dit toujours que Nello a été victime de cet assassinat par hasard, mais quiconque consulte les archives peut facilement avoir la preuve qu’il n’en est pas ainsi. La police savait très bien que Nello rejoindrait son frère, le guet-apens pouvait être renvoyé à plus tard, mais la vérité est qu’il s’agissait là d’une occasion en or pour le régime, parce qu’elle offrait la possibilité d’éliminer d’un coup deux personnages dérangeants. Restituer vérité à la figure de Nello a été la grande bataille de Maria Todesco, veuve et mère de ses quatre fils et c’est peut-être aussi pour cette raison que j’ai demandé à Alberto de participer au film. Alberto était le dernier des quatre fils de Nello et il n’avait que 40 jours quand son père est mort. Le récit d’Alberto et son voyage en Normandie, sur les lieux où son père et son oncle passèrent leurs derniers jours offre un regard différent, plus intime.

Olivier Favier: Quoi qu’il en soit ils ont en commun d’avoir été des personnages hétérodoxes.

Stella Savino: Ils continuent à être des personnages inconnus de la plupart d’entre nous. Une des premières fois où je cherchais des soutiens pour la distribution, on m’a même dit « mais qu’est-ce que voulez qu’on dise encore sur un socialiste qui en plus voulait passer du côté des fascistes? », des choses sans aucun fondement. Une autre affirmation avec laquelle les frères Rosselli sont normalement liquidés en Italie consiste à dire par exemple à propos de Carlo qu’il était un jeune juif milliardaire qui s’amusait dans la lutte antifasciste. Naturellement toutes ces choses ont été construites dans le temps par la droite mais aussi par la gauche. Personne n’a eu ni l’intelligence ni le cynisme de s’emparer de ces figures. Je ne sais pas si c’est parce qu’ils n’ont pas été compris ou s’ils échappaient à toute une série de logiques très importantes durant cette période historique. J’ai toujours pensé que la pensée politique de Carlo était un peu en avance sur son temps, il avait senti que l’Europe ne pourrait mettre en œuvre ni le fascisme ni le communisme. Cette attitude, pour Togliatti par exemple, fut définie comme réactionnaire. Pour Togliatti, Carlo Rosselli était un fasciste. C’est aussi pour cela que le fascisme a manqué sa mission durant cette période, c’est à cause de ces divisions, et aussi pour cela que leur histoire est aussi actuelle. Carlo était un intellectuel, et jusque dans la lutte antifasciste il a été moderne. Il est vrai qu’il avait tous ces moyens à sa disposition, mais il n’était pas écrit qu’il devrait les mettre au service de la lutte antifasciste. Par exemple il y a eu le célèbre vol sur la Cathédrale de Milan, qui en ce moment historique, a représenté une manière complètement nouvelle d’agir.

Olivier Favier: Il y avait aussi une référence provocatrice au vol de D’Annunzio sur Vienne, durant la première guerre mondiale?

Stella Savino: Oui, d’ailleurs, dans le documentaire, quand je raconte le vol sur Milan, j’utilise les archives du vol de d’Annunzio. En voyant ces images d’archive, on remarque aussitôt qu’elles datent de nombreuses années avant l’événement que je raconte et on peut penser qu’il s’agit d’une erreur, mais ce n’est pas le cas. Aussitôt après j’utilise des archives plus récentes pour décrire l’aviation militaire italienne qui s’envole seulement deux heures plus tard. Tout cela est voulu. Le vol de D’Annunzio est un symbole très fort mais ce que fait Carlo au-delà d’une provocation est un coup stratégique et politique si fort qu’il réussit à détruire ce symbole en ridiculisant l’aviation militaire, absolument inadaptée. Et de cette manière il frappe l’opinion publique.

Olivier Favier: En fait pour les fascistes et les nazis, l’avion était un symbole de pouvoir important. Italo Balbo comme Hermann Goering étaient des pilotes.

Stella Savino: Oui. Et du reste, à dire vrai, j’éprouve une grande fascination pour ce côté de Carlo. Même la fuite de Lipari, par exemple, pour laquelle il achète un canot à moteur, arrive en Corse et de là ensuite va en France, est très cinématographique, romantique dirais-je même. Je pense qu’il était obsédé par la lutte antifasciste. Carlo vivait pour la lutte antifasciste, et ce n’est pas par hasard qu’il avait choisi une femme qui avait la même obsession. Marion Cave avait connu Carlo par l’intermédiaire de Gaetano Salvemini. Carlo et elle étaient des compagnons dans la vie mais aussi dans la lutte politique. Nello, au contraire, était très lié à la famille. Et on peut dire que dans un certain sens les fils de Carlo et ceux de Nello sont très différents entre eux, vraiment comme l’étaient leurs mères. Marion, entre autres, est morte après quelques années parce qu’elle était malade du cœur.

Olivier Favier: L’épisode espagnol lui aussi est tout à fait fascinant.

Stella Savino: L’épisode espagnol est merveilleux. À ce propos aussi on a dit que Carlo était allé jouer mais la vérité est que l’Italie n’est pas très généreuse envers les Italiens de valeur. Beaucoup de grands Italiens sont plus reconnus à l’étranger que dans leur pays. Je crois que c’est aussi la raison pour laquelle nous n’apprenons jamais rien de notre Histoire. Quand Carlo est allé en Espagne, il a fondé le bataillon Garibaldi.

Olivier Favier: En fait, historiquement, c’est quelque chose de très important. On peut dire ainsi que l’Italie n’est pas seulement du côté fasciste, même si les pauvres hères envoyés par le régime en Espagne étaient  probablement peu liés à l’idéologie. Et puis ce nom de Garibaldi comme pour dire que l’Italie véritable était de ce côté-là.

Stella Savino: Les Rosselli se sont formés et ont grandi dans l’idée du Risorgimento. Nello comme historien, il s’est concentré sur le période du Risorgimento et en particulier sur la figure de Carlo Pisacane(4) . Les héros du Risorgimento sont pour lui comme de vrais symboles de l’antifascisme. Le Risorgimento est l’origine de toute leur pensée, une idée à laquelle ils reviennent toujours, et la même chose vaut pour leur mère. Les deux frères ne semblent former qu’un seul bloc avec elle. Cette sensation est très forte quand on lit leur correspondance. Et l’Italie est pour eux une seconde mère. L’idée politique est tout et c’est aussi quelque chose pour quoi on peut mourir sans regret. Amelia Pincherle dit un jour que si elle avait pu choisir elle aurait choisi de vivre la même vie.

Olivier Favier: Il y a quelque chose de paradoxal pourtant dans le fait que leur histoire, et surtout l’assassinat, soit une chose qui concerne tant l’histoire de l’Italie que celle de la France. Je pense à la scène terrible du Conformiste de Bernardo Bertolucci où un antifasciste est tué sur une route qui traverse une forêt. La scène a été reprise dans un film français de Gilles Bourdos, Disparus, qui évoque le meurtre des trotskistes par les services secrets soviétiques. En fait, les années de l’assassinat des frères Rosselli sont des années sombres aussi pour la France. C’est seulement l’année suivante qu’est conçu en France le statut d’ « étranger indésirable » qui permet, entre autres choses, l’internement des réfugiés républicains espagnols(5)

Stella Savino: Le conformiste d’Alberto Moravia s’inspire de la figure de Carlo Rosselli. Ils étaient cousins. Le père d’Alberto était en fait le frère de la mère des Rosselli, Amelia Pincherle. Ce livre est une des raisons de la rupture entre la famille Rosselli et Moravia. Le personnage principal du roman est une figure très ambigüe, et là aussi apparaît l’idée du bourgeois qui joue à la lutte antifasciste. Dans la correspondance, j’ai lu des passages très intenses où Carlo et Nello parlent de manière très affectueuse de ce cousin plus jeune qu’eux qu’ils appellent le petit Alberto, génial et talentueux. Mais quand ils furent assassinés, Moravia se tint bien à distance de toute la famille et n’envoya même pas un télégramme de condoléances. Puis, des années plus tard, il y eut une sorte de réconciliation et Moravia fut reçu dans la maison Rosselli à Florence. En famille on raconte que Maria Todesco, ayant appris la visite d’Alberto Moravia, sortit cinq minutes avant qu’il n’arrive et revint seulement une fois qu’il était parti. C’est là une histoire de famille sur laquelle il est difficile de porter un jugement. C’est une chose très intime, mais en même temps cela concerne aussi la figure de l’intellectuel et son rapport au pouvoir. On ne doit pas oublier l’attitude qu’ont eu les intellectuels durant le régime. Celui qui a été complice ou même celui qui a choisi de se taire est différent de qui a lutté et qui a tout perdu. Je suis opposée à la haine et à la vengeance mais il est très important de rappeler qui a fait quoi ou qui n’a pas fait tout ce qu’il aurait pu faire. C’est seulement de cette manière que nous pourrons arriver à une véritable réconciliation. S’il n’y a pas de mémoire, il n’y a rien, tout est faux, ceci dit au-delà de l’histoire de Moravia, qui n’en demeure pas moins une histoire très symbolique, parce que ce n’est peut-être pas un hasard si personne ne sait que Moravia était le cousin des Rosselli.

Olivier Favier: Pour ma part, je vois cette affaire comme une histoire très française, avec des complicités au plus haut niveau.

Stella Savino: La partie française est vraiment très importante, au début je pensais que la télévision française serait elle aussi très intéressée par ce sujet, mais ça n’a pas été le cas, cette histoire a été considérée ici comme une affaire italienne, où la France n’intervient que dans la partie finale. Ainsi la Cagoule est un groupe marginal, presque grotesque, et le fait que les Rosselli meure en Normandie est un hasard. Ceci dit je ne suis pas historienne, mais dans ma documentation j’ai fait référence aux recherches de Mimmo Franzinelli. En 2006, tandis que j’écrivais le scénario, il venait juste de terminer son livre, Il delitto Rosselli, où il fait une description précise de toute la mise en place de l’assassinat, des rapports entre le SIM(6), la Cagoule, d’où partent les ordres, comment s’entremêlent les différentes figures, comment la Cagoule arrive à Sanremo qui servait de base à quelques agents du SIM, ce sont des choses très techniques. Mais du moment où il n’était pas possible de consulter les archives de la Cagoule(7), c’était vraiment difficile d’avoir une connaissance des faits sans se servir des documents italiens. Toute la reconstruction vient de là, des archives italiennes. Maintenant une des choses les plus bouleversantes est par exemple la figure de Mitterrand. Le jour de la sortie du documentaire en Italie, j’ai reçu un appel d’une sénateur qui me demandait comment j’avais bien pu avoir l’idée de parler ainsi de Mitterrand dans le documentaire. Mais les choses que je dis sont des choses qui ont déjà été écrites.

Olivier Favier: Oui, pourtant, François Mitterrand avait essayé de contrôler ce passé, en le racontant lui-même à Pierre Péan peu avant sa mort.

Stella Savino: C’est vrai, mais en réalité dans mon documentaire on ne trouve rien de nouveau, seulement le peu qu’on sait déjà et qui a été écrit, en somme je n’ai fait aucune révélation, j’ai simplement raconté ce qui était déjà écrit. Les dix dernières minutes sont consacrées aux procès. Celui-ci aussi est un point central et très actuel. la justice ne parvient pas à faire son devoir. Les protagonistes de l’histoire et les responsabilités échappent à une identification précise et donc à la punition. Par exemple, durant l’amnistie de Togliatti le colonel Santo Emanuele(8) se retrouve paradoxalement du côté des épurateurs, il est dénoncé peu après et finit sur le banc des accusés. Il y a une complicité si forte qu’elle ne peut être le fruit du hasard et alors si tout le monde est justiciable personne ne peut juger personne. Les archives qui restent encore aujourd’hui sous scellées représentent un fait très intéressant en ce qui regarde les complicités. En somme, après soixante-dix ans, il est vraiment absurde qu’on ne puisse pas consulter les documents, puisqu’aujourd’hui tous ces gens sont morts. Ou peut-être quelques liens se sont renouvelés avec le temps, peut-être y a-t-il quelqu’un qui pourrait en pâtir si certaines vérités étaient révélées? En Italie la machine judiciaire plus subtilement s’est mise en route de telle manière que les accusés furent jugés tous ensemble et pour différents crimes, pas seulement pour celui des frères Rosselli. Peu à peu tout est retombé. Mais la vérité c’est que pour finir personne n’a payé ni en Italie ni en France et c’est là une des raisons pour lesquelles les Rosselli continuent à être inconnus et oubliés de la plupart d’entre nous.

Amelia Rosselli chez elle à Rome, en 1985, photographiée par Dino Ignani (avec l’aimable autorisation de l’auteur pour cette publication).

Pour aller plus loin:

  • La plus célèbre scène du film de Bernardo Bertolucci, Le conformiste, adapté du roman éponyme d’Alberto Moravia. Cette scène a inspiré à son tour Gilles Bourdos pour Disparus (France, 1998) , adapté du roman de Jean-François Vilar, Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, qui racontent l’assassinat de militants trotskystes en France par des agents soviétiques à la toute fin des années 1930.
  • Éric Vial, La cagoule a encore frappé, l’assassinat des frères Rosselli, Paris, Larousse, 2010. Cet ouvrage raconte avec précision les errances de l’enquête et l’exploration de nombreuses fausses pistes. Voir aussi du même auteur « Carlo Rosselli et la situation de l’antifascisme italien à la veille de sa mort », Matériaux pour l’histoire de notre temps, Année   2000, Volume   57, pp. 50-54.
  • Philippe Bourdrel, La Cagoule, Histoire d’une société secrète du Front populaire à la Ve République, Paris, Albin Michel, 1992.
  • Philippe Bourdrel, Les Cagoulards dans la guerre, Paris, Albin Michel, 2010.
  • Brigitte et Gilles Delluc, Jean Filliol, du Périgord à la Cagoule, de la Milice à Oradour, Périgueux, Pilote 24 édition, 2005.
  • Une excellente synthèse sur les agissements de La Cagoule.
  • Ajout de mai 2012: viennent de paraître aux éditions Ypsilon, Les variations de guerre d’Amelia Rosselli, traduites par Marie Fabre et présentées par Jean-Baptiste Para.

En italien:

  • Une notice biographique en italien des frères Rosselli sur le site de l’Anpi -Associazione nazionale Partigiani d’Italia- di Parigi /sezione Carlo e Nello Rosselli.
  • L’archivio della famiglia Rosselli.
  • Carlo Rosselli, Socialismo liberale, Torino, Einaudi, 1973.
  • Amelia Rosselli, Le poesie, Milano, Milano, Garzanti, 1997.
  • Aldo Rosselli, Prove techniche di follia, Roma, Empirìa, 2000.
  • Giuseppe Fiori, Casa Rosselli. Vita di Carlo e Nello, Amelia, Marion e Maria, Torino, Einaudi, 1999.
  • Mimo Franzinelli, Il delitto Rosselli, Milano, Mondadori, 2007.

Bio-filmographie de Stella Savino:

Stella Savino est née à Naples en 1970. Après des études de français, elle est entrée dans le monde du documentaire comme assistante de réalisation et de production, puis comme monteuse. Depuis 2003, elle travaille comme auteure et réalisatrice et travaille avec différentes maisons de production. Son dernier documentaire est le long métrage ADHD Rush Hour et il traite du sujet difficile de l’abus des psychotropes dans la médicalisation des enfants. L’ADHD est connu en français sous le nom de  TDA/H, c’est à dire trouble du déficit de l’attention/hyperactivité. Finaliste pour le Prix Solina, produit par la PMI (Italie) et la Propeller Film (Allemagne), il a reçu l’Intérêt Culturel et le soutien financier du MIBAC (Ministère de la culture italien) et le patronage de la Présidence de la République.

 

  1. Nous avons déjà reproduit à la suite d’un extrait de Risorgimento pop de Marco Andreoli et Daniele Timpano le tableau de Silvestro Lega immortalisant l’épisode []
  2. Amelia Rosselli…e l’assillo è rima. Réalisation de Stella Savino, co-écrit avec Rosaria Lo Russo, produit par LookoutFarm et distribué en DVD dans le volume La furia dei venti contrari éditions Le Lettere (Florence). []
  3. Il caso Rosselli, un delitto di regime. Réalisation de Stella Savino, produit par DocLab en coproduction avec Fox-History Channel, le soutien de la Fondazione Rosselli de Turin et en collaboration avec la Rai3. Distribué en dvd par l’Istituto Luce. []
  4. Une des grandes figures intellectuelles et politiques de l’Italie préunitaire. Il se suicida en 1857 devant l’échec de son expédition calabraise. Cet épisode cruel devait inspirer le film Allonsanfan (1974) à Paolo et Vittorio Taviani. []
  5. Voir à ce propos le livre de Denis Peschanski, La France des camps : l’internement, 1938-1946, Paris, Gallimard, 2002. []
  6. Service d’Intelligence Militaire de 1925 à 1945. Dirigé depuis 1934 par le général Mario Roatta, qui deviendra un des principaux criminels de guerre fascistes sur le front yougoslave. []
  7. Depuis la réalisation du documentaire, deux livres de Philippe Bourdrel et d’Éric Vial, cités dans la bibliographie, ont paru en France, faisant appel aux archives françaises. []
  8. Depuis 1936, il était le chef du contre-espionnage du SIM et comme tel l’un de ceux qui mirent en place en Italie l’assassinat des frères Rosselli. []