La richesse de ce monde, par Olivier Favier.

 
Le camp de la Chapelle n’existe plus. Son évacuation le 2 juin dernier, accompagnée de la prise en charge d’une part substantielle de ses occupants par deux associations, n’a fait qu’exacerber les difficultés pour les autres, sommés soudain de se disperser ou de se regrouper ailleurs, comme cela a été tenté de manière globale et brutale à Calais en juillet dernier, avec les conséquences que l’on sait.

Au-delà des tensions passagères entre les dites associations -qui dénonçaient tout de même depuis un an, dans un silence médiatique presque total, l’existence d’un tel camp en plein Paris, et se sont vues accuser par certains d’avoir collaboré à une opération policière- et un ensemble d’élus, de militants politiques et de simples citoyens, désireux de trouver une solution pérenne pour tous ceux ramenés au statut de simples indésirables, j’aimerais poser cette question à chaque habitant de la ville-lumière, qui se sait si bien éclairé: comment a-t-on supporté durant un an que des personnes en grande détresse, dont une proportion notable de réfugiés d’Afrique de l’est, qui n’ont, volens nolens, aucune possibilité de retour -ceci dit pour ceux qui le croiraient préférable- dorment aujourd’hui dehors par centaines dans la sixième ville la plus riche du monde?

Dans Paris, 7% des logements sont inoccupés -ce qui la situe un peu au-dessus de la moyenne nationale- et il faut ajouter à cela un nombre conséquent d’immeubles sans attribution précise. Il suffit de comparer, simple exemple, avec la situation nantaise, où face à des autorités peu clémentes pour la contestation –doux euphémisme– les habitants parviennent à ce jour à loger les nouveaux arrivants dans des squats, faisant le relais dans leurs propres domiciles en cas d’expulsion avant l’ouverture d’un nouveau lieu. Bien sûr, avancera-t-on de manière apparemment irréfutable, aucune solution définitive à un tel état de fait ne peut être locale, elle doit être nationale et surtout européenne. Ceux qui croient tout comme moi que les solutions définitives sont à laisser aux fantasmes totalitaires souriront de ce genre d’arguments, surtout quand ils sont mis en œuvre par les pouvoirs publics, et les citoyens eux-mêmes, pour justifier l’indifférence et la passivité. Nos chers indifférents devront s’y résoudre. Leurs consciences citoyennes ne seront jamais entièrement soulagées -fort heureusement- par les services publics ou les associations habilitées.

Ce qu’il s’est passé depuis la dite évacuation a été raconté avec plus ou moins de parti-pris, d’objectivité et de talent par différents médias. En ce qui me concerne, je ne reviendrai pas sur les querelles politiques et les accusations d’instrumentalisation passives ou actives prononcées par les uns et les autres, sur la base, pour certains, d’intérêts électoraux réels ou fantasmés, pour d’autres sur une réputation de dogmatisme idéologique plus ou moins confirmée, pour les derniers enfin, en retrait ou critiques du mouvement, en raison de leurs liens avec les institutions de l’état ou de leur peur de l’opinion publique, supposée peu favorable à ce genre d’initiatives spontanées.

Il y a du vrai dans tout cela, qui reproduit en mineur les querelles séculaires de la gauche française -ajoutons-y pour faire bon poids quelques rares egos blessés ou en mal de reconnaissance- mais ce n’est pas assez, loin s’en faut, pour dire le fond d’une mobilisation, certes insuffisante, mais composée pour l’essentiel de citoyens solidaires. Chassés de Saint-Bernard par les forces de l’ordre, puis de nouveau, avec une brutalité redoublée, de la Halle Pajol quelques jours plus tard, temporairement accueillis par les jardiniers du Bois Dormoy avant qu’en désespoir de cause ne soit décidée l’occupation de l’ancienne caserne des pompiers de la rue Philippe de Girard, les migrants ont trouvé un soutien sans faille parmi des gens réunis par une même nécessité et qui ont accepté depuis deux semaines de prendre des risques physiques(1), de sacrifier sommeil et temps libre à une cause que chacun, plus ou moins, avait déjà suivie isolément. Quelle n’a pas été leur surprise, par exemple, quand certains d’entre eux ont découvert que des journalistes parisiens, présents sur les lieux par simple impératif du jour, ignoraient jusqu’à la présence en plein Paris d’un camp de trois-cent cinquante personnes qui avaient occupé le terre-plein central d’un boulevard très passant!

Qu’en sera-t-il ces prochains jours? Une chose est certaine: la constitution d’un nouveau camp pérenne en bordure du jardin d’Éole n’est tout simplement pas envisageable. L’insécurité nocturne des lieux, récemment dénoncée par le théâtre voisin qui en a fait les frais, oblige les soutiens à organiser des tours de garde pour éviter les agressions -les hautes autorités de la police n’ayant pas jugé bon, faut-il croire, d’assumer ce qui devrait être pourtant au cœur de leurs responsabilités. Par ailleurs, en l’absence de tentes, le terrain non bitumé se changera en boue aux premières pluies. Jour après jour, la mobilisation grandit aussi parmi les simples riverains, les amis et bien au-delà des premiers cercles de militants et d’habitués, en vue de trouver une solution digne pour l’accueil des migrants rassemblés sur ce camp, mais aussi pour ceux qui, aux abords de la gare d’Austerlitz, sont à leur tour menacés d’expulsion.

Depuis quelques mois, et notamment après les tragiques naufrages d’avril, les médias ont commencé à parler de manière moins discrète de la situation en Érythrée et au Soudan, des évolutions récentes en Libye et en Côte d’Ivoire, anciennes terres d’immigration interne au continent africain, changées pour l’une en lieu d’exploitation et de traite des migrants, pour l’autre en nouvelle terre de départ depuis la guerre civile et l’instabilité politique et économique qui en a résulté. Il faut être aveugle et sourd, sinon singulièrement borné, pour ne pas avoir lu ou entendu quelque part que seuls cent mille parmi les trois millions de réfugiés syriens ont trouvé asile en Europe -cinq mille en France. Il faut avoir perdu le sens commun pour affirmer qu’avec un demandeur d’asile pour mille habitants -qui aura une chance sur cinq d’accéder à sa requête- la France fait preuve d’une générosité particulière ou se trouve menacée d’invasion. Il faut n’avoir aucune base de calcul pour ne pas comprendre que le chômage se mesure en pourcentage, et penser que l’arrivée de nouvelles personnes, qui occuperont du reste pour l’essentiel les emplois dont les Français ne veulent pas, pourra changer quoi que ce soit à l’équilibre général du marché du travail. Quant à la valeur des hommes et des femmes, des adolescents aussi, qui se sont battus pour choisir leur destin et défendre leur rêve, à ce que nous perdons en croyant nous protéger d’eux, je l’ai dit bien des fois sur la base d’exemples précis et je continuerai de le faire.

Et c’est le plus important au fond, dans ce qui anime ceux qui luttent ensemble depuis bientôt deux semaines. La solidarité en effet n’est pas un simple impératif moral qui voudrait qu’on prête une attention privilégiée aux plus faibles. C’est une conception de la vie qui voit en l’autre la première des richesses. Cet autre c’est celui avec qui tu te bats comme celui pour lequel tu te bats, c’est aussi celui que tu t’efforces de convaincre et celui contre lequel tu dois parfois lutter, et que tu vois faiblir, non dans sa force, mais dans son intime conviction. Mais c’est surtout l’autre qui te rend par l’amitié l’amitié que tu lui portes. En ce sens-là, qui ne suffit pas à effacer les souffrances passées et à venir mais est peut-être l’essentiel, dans tous les lieux du nord parisien que nous avons traversés, je n’ai pas vu de malheureux, mais une immense richesse.
 
Épilogue provisoire: 

Le vendredi suivant la manifestation du 16 juin, l’OFPRA est intervenu accompagné par des associations pour une nouvelle évacuation du camp. Une grande majorité des migrants présents sur le secteur ont été hébergés -pour combien de temps?- dans plusieurs lieux à Paris et banlieue.

Certains n’ont pas voulu monter dans les bus, par confiance perdue ou par crainte: c’est le cas de ceux qui se trouvaient dans une situation administrative défavorable, sous le coup d’une OQTF [Obligation de quitter le territoire français] ou enregistrés dans un autre pays de l’Union européenne [ce qui les oblige, selon le règlement de Dublin III, à faire leur demande d’asile dans le pays où ont été prises leurs empreintes]. D’autres sont revenus effrayés par les barbelés du nouveau centre d’hébergement de Vincennes -héritage de l’ancienne attribution du lieu comme centre de rétention.

Une partie des militants ont tenté une nouvelle occupation avec une trentaine de migrants dans un gymnase de l’avenue Jean Jaurès le soir-même.

Au-delà d’une mobilisation qui a permis d’établir un rapport de forces provisoire, il faut garder à l’esprit que le camp d’Austerlitz demeure, que le problème reste inchangé quant à l’accueil des futurs arrivants et que les solutions d’urgence dont ont bénéficié les migrants de la Chapelle consistent essentiellement à faire tourner en surrégime des dispositifs existants, et parfois inadaptés à ce public.

Au soir du samedi 20 juin, une centaine de migrants étaient ainsi de retour à la Halle Pajol.

Devant la halle Pajol, au soir tombant, un jeune Érythréen joue d'une flûte imaginaire. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Devant la halle Pajol, au soir tombant, un jeune Érythréen joue d’une flûte imaginaire. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Parti de la halle Pajol, une manifestation spontanée descend la rue Marx-Dormoy au milieu des voitures jusqu'au métro de la Chapelle. La police recule puis disparaît, laissant les manifestants se disperser dans le calme. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Partie de la halle Pajol, une manifestation spontanée descend la rue Marx-Dormoy au milieu des voitures jusqu’au métro de la Chapelle. La police recule puis disparaît, laissant les manifestants se disperser dans le calme. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Après la fermeture du Bois Dormoy, migrants et soutiens se dirigent vers une ancienne caserne de pompiers en partie désaffectée. Dehors, d'autres migrants et des militants tentent de rejoindre les occupants en escaladant les murs, à leurs risques et périls. Les CRS chargent, dans la panique, une jeune femme fait une chute de deux mètres, heureusement sans conséquence. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Après la fermeture du Bois Dormoy, migrants et soutiens se dirigent vers une ancienne caserne de pompiers en partie désaffectée. Dehors, d’autres migrants et des militants tentent de rejoindre les occupants en escaladant les murs, à leurs risques et périls. Les CRS chargent, dans la panique, une jeune femme fait une chute de deux mètres, heureusement sans conséquence. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

À l'intérieur de la caserne, les migrants déposent leurs sacs, investissent les pièces vides, certains étendant sacs de couchages et matelas de sol, convaincus qu'ils vont enfin passer la nuit dans un lieu protégé. En fin de soirée, les élus négocient 110 places en hébergement d'urgence, contre les 50 prévues en début de soirée. Le lieu est évacué dans le calme, après quelques échanges verbaux quelque peu animés. Dans les jours qui suivent, les migrants temporairement pris en charge sont de nouveau à la rue. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

À l’intérieur de la caserne, les migrants déposent leurs sacs, investissent les pièces vides, certains étendant sacs de couchages et matelas de sol, convaincus qu’ils vont enfin passer la nuit dans un lieu protégé. En fin de soirée, les élus négocient 110 places en hébergement d’urgence, contre les 50 prévues en début de soirée. Le lieu est évacué dans le calme, après quelques échanges verbaux quelque peu animés. Dans les jours qui suivent, les migrants temporairement pris en charge sont de nouveau à la rue. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Dans la cour de la caserne, durant le soir de l'occupation, on chante, on danse, on mange aussi, tous ensemble, grâce à l'armée du salut et aux quelques provisions glissées de l'extérieur avant l'intervention des forces de l'ordre. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Dans la cour de la caserne, durant le soir de l’occupation, on chante, on danse, on mange aussi, tous ensemble, grâce à l’armée du salut et aux quelques provisions glissées de l’extérieur avant l’intervention des forces de l’ordre. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

La liberté est dans tes yeux. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

La liberté est dans tes yeux. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Sur le mur du jardin d'Eole, un homme rêve au crépuscule. Qui connaît son voyage? Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Sur le mur du jardin d’Éole, un homme rêve au crépuscule. Qui connaît son voyage? Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Parmi les migrants du jardin d'Eole, des femmes, des enfants. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Parmi les migrants du jardin d’Éole, des femmes, des enfants. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

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En mai dernier, la responsable de la communication du théâtre Le Grand Parquet, qui jouxte le dernier « lieu de vie » des réfugiés, a été victime d’une lourde agression invalidante, de la part d’un toxicomane en état de démence. Rappelons au passage que les migrants ne sont en rien responsables de la marginalité à laquelle ils se trouvent acculés. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

 

Pour aller plus loin:

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  1. On rappellera que le défenseur des droits a ouvert une instruction suite aux violences perpétrées le 8 juin. []