Flaques de verre (introduction), par Pierre Reverdy.

 

Parmi les choses sans valeur et sans aucune utilité qui s’énumèrent, la poésie est certainement l’une des plus impressionnantes. Comment expliquer que ce soit précisément le filon que l’homme songe d’abord à exploiter aux premiers mouvements de son impétueuse jeunesse ? Et d’autre part comment contempler sans un triste sourire l’idée que l’on puisse vieillir en mâchonnant des vers. Avec beaucoup plus de rigueur que les généraux rancis, les poètes devraient être frappés par la limite d’âge. Il y a des choses plus vaines dans la vie que toutes ces beautés auxquelles nous avons un jour accordé une si exclusive importance. Après avoir traversé sans faiblir l’âge du rêve, l’âge de l’image et celui des pensées, voici qu’arrive l’âge d’or et celui de la pierre. Les autres hommes sont à présent soigneusement étiquetés dans des dossiers, écrasés dans des caisses. Ces caisses sont hermétiquement fermées, clouées, plombées, expédiées au loin. Elles sont chargées sur des navires qui s’en vont. Un horizon blafard les happe dans son équivoque sourire. Je ne vois plus les navires, je ne vois plus les hommes, je ne vois plus les caisses. Je ne vois plus la poésie qu’entre les lignes. Elle n’est plus pour moi, elle n’a jamais été pour moi dans les livres. Elle flotte dans la rue, dans le ciel, dans les ateliers sinistres, sur la ville. Elle plane magistralement sur la vie qui, par moments, la défigure. Et ce ciel, tourmenté et changeant, qui se reflète sur les routes, à peine dessinées, de l’avenir, dans les flaques, ce ciel qui attire nos mains, ce ciel soyeux, caressé tant de fois comme une étoffe –derrière les vitres brisées, la poésie, sans mots et sans idées, qui se découvre.

Préface à Flaques de Verre, Paris, Gallimard, 1929 (réédition, Paris, Garnier Flammarion, 1984).

Sabine Weiss, Paris, Porte de Vanves, 1952.