La résistance au coup-d’État dans les Basses-Alpes ( 4-15 décembre 1851), par Olivier Favier.

 

« Plantons le thym, la montagne fleurira. »

Mot de passe des sociétés secrètes.

 

Au matin du 3 décembre 1851, Victor Schoelcher et d’autres députés républicains parcourent le faubourg Saint-Antoine. Devant le peu d’enclin des ouvriers à défendre leurs représentants, Alphose Baudin s’écrie: « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! » Il tient promesse dans l’après-midi en haut d’une barricade. Rapportée par Eugène Ténot(1), cette célèbre anecdote vaut pour ses paradoxes. Quand ceux qui ont fait la République presque malgré eux sont dans la rue pour la défendre, le peuple tarde à répondre, à Paris tout au moins.

Élu député en mai 1848, Louis-Napoléon Bonaparte a dû renoncer à ses fonctions. Il est le grand absent des massacres de juin, rentrant d’exil en septembre après de nouvelles élections. Le 20 décembre, le suffrage universel masculin en fait le premier président de la République. Appuyé par le parti de l’ordre, il réprime la résistance de la gauche montagnarde en juin 1849, dont de nouvelles élections, un mois plus tôt, ont révélé l’ancrage en milieu rural, dans le quart sud-est notamment. En mai 1850, une nouvelle loi exclue trente pour cent des votants: elle impose une résidence de trois ans et la virginité pénale -ne fût-ce que pour vagabondage. Le Président la désavoue plusieurs fois pendant l’été, au profit de sa seule légitimité : « L’élu de 6 millions de suffrages exécute les volontés du peuple et ne les trahit pas »(2). La même année pourtant, il fait doubler ou presque pour la seconde fois son traitement qui dépasse alors les deux millions de francs annuels(3). Son mandat unique de 4 ans s’achève en 1852. L’opération Rubicon du 2 décembre 1851, jour anniversaire du Sacre et d’Austerlitz, s’appuie sur une police et une armée auxquelles le général Saint-Arnaud a rappelé dès novembre le devoir d’obéissance passive. Le 5 décembre au matin, la résistance parisienne est entièrement brisée. Le 6, le Panthéon est rendu au culte catholique. C’est le premier décret du Prince-Président(4).

En province, certaines préfectures n’apprennent la nouvelle que le 3 au soir. Elle se répand le 4, quand les grandes villes sont sous contrôle. Le 5, seule Orléans résiste dans le nord. Les campagnes du midi passent à l’offensive. Le 6, le département des Basses-Alpes, aujourd’hui Alpes de Haute-Provence, l’un des plus pauvres et des moins peuplés de France(5), est entièrement républicain. Les premiers doutes apparaissent le 7, lorsqu’un régiment de ligne venu de Marseille entre dans le département.

En février 1849, le rédacteur républicain, Louis Langomazino(6) est venu porter La Voix du peuple à Digne, six mille habitants, où il fonde L’Indépendant des Basses-Alpes l’année suivante. Ce journal diffuse en français de février à juillet une pensée républicaine avancée. En octobre, Langomazino est arrêté comme l’un des trois principaux meneurs du complot de Lyon. Ils sont une quarantaine à être accusés d’avoir tissé sur quinze départements un réseau de sociétés secrètes. Exilé aux Marquises en août 1851, Langomazino devient une icône. « À votre tour maintenant à aller à Nouka-Hiva ! » lancera un insurgé au sous-préfet de Forcalquier, au premier jour de la rébellion. Ailhaud de Volx, lui, a été acquitté aux assises, et il est bien présent chez le docteur Rouit, au soir de la foire de Mane, le 4 décembre, parmi les chefs républicains. Cet ex-candidat à la députation a perdu son poste de garde général des eaux et forêts en mars 1849 après avoir lancé, à Manosque, un toast « à l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme »(7). Ses activités de militant achèvent de lui donner une parfaite connaissance du terrain. Les grandes villes de la région sont loin et peu accessibles. Tout concourt en décembre au soulèvement général: des messages sont envoyés sans attendre dans le département entier. Le 5 à l’aube, une colonne de 1000 hommes quitte Manosque pour Forcalquier, le maire en tête. Le sous-préfet Paillard tente d’apaiser la foule en évoquant un malentendu: « Le Président n’a pas violé la Constitution et il maintient la république. Bien au contraire il rétablit le suffrage universel et fait appel au peuple. »(8) Il ne doit la vie qu’à l’intervention d’Ailhaud de Volx, qui facilite son évasion quelques heures plus tard. Le soir-même, la colonne de Forcalquier rejoint comme convenu à Malijaï deux autres colonnes venues de Riez et de Malensole. Le 6 au matin, l’insurrection éclate à Sisteron. Le maire démissionne pour laisser place à un conseil municipal révolutionnaire, lequel prend la tête d’un nouveau contingent. À Digne, le préfet Dunoyer et le procureur de la république décident de faire arrêter les meneurs locaux. La foule se soulève, rejointe par la Garde nationale. Replié dans la citadelle, le préfet s’enfuit vers Gap dans la nuit, après avoir relâché les républicains prisonniers et abandonné 420 soldats à leur sort. À Malijaï, un comité central est élu, cinq hommes pour autant d’arrondissements: chaque village forme une escouade, chaque canton une compagnie. On déplore peu d’incidents: un républicain est tué pour avoir tenté d’arrêter un pillard. Le 7 au matin, une armée de 6 à 7000 hommes fait son entrée dans Digne. Un journal conservateur avouera terrifié: « L’ordre ne fut pas troublé un seul instant. » Quelques notables se rallient, frappés par une telle détermination. La citadelle remet ses armes et la caisse du receveur général. Les soldats y demeurent, emprisonnés de fait. Une solde d’un franc cinquante par jour est fournie aux insurgés, pour éviter toute réquisition. Une nouvelle proclamation est affichée à Digne, qui abolit les contributions indirectes.

Le lendemain, on signale qu’un régiment venu de Marseille a pénétré dans le sud du département et qu’il marche sur la préfecture. 3000 hommes menés par Ailhaud quittent Digne pour les Mées, où ils prennent position dans un vaste ensemble rocheux : « les cheminées des fées ». Les deux premiers assauts du quatorzième de ligne sont repoussés. Le colonel Parson envoie une compagnie prendre les insurgés à revers. Vingt soldats et deux officiers sont aussitôt faits prisonniers. La bataille des Mées, qui ne fait aucun mort, est la seule victoire républicaine en 1851(9). Les prisonniers révèlent que la rébellion est brisée dans les grandes villes. Le sud du département sera occupé par le régiment battu aux Mées. Les troupes victorieuses des républicains à Apt arrivent par l’ouest. Du nord, le préfet Dunoyer marche sur Digne. Le comité central se dissout : les hommes regagneront leurs villages où ils ne seront pas inquiétés. Les chefs, eux, s’exileront au Piémont. Ailhaud choisit la guérilla avec 300 fidèles.

L’armée se disperse le 9. Le 10, Ailhaud est à Forcalquier, le 12 à Fontienne et le 13 à Saint-Étienne les Orgues. Le 10, le colonel Vinoy –ancien de Kabilye et futur général versaillais- est entré dans Manosque. Dunoyer est à Sisteron. Parson entre dans Digne le 13 avec des renforts. Le préfet s’y trouve depuis la veille, quand Vinoy est à Forcalquier, à la poursuite d’Ailhaud. Il arrive à Saint-Etienne-les-Orgues le 14, que le rebelle a quitté pour la montagne de Lure. Ce jour-là, quelques insurgés sont pris les armes à la main et aussitôt fusillés(10). Barcelonette, dernier bastion de la France républicaine qui a rejoint le mouvement dans la nuit du 7 au 8 décembre(11), est occupée par le préfet Dunoyer le 15. Le 21, le peuple plébiscite le coup d’état.

Jusqu’à la mi-janvier, Ailhaud demeure insaisissable. Ses exploits face aux colonnes mobiles de Vinoy alimentent sa légende. Muni d’un faux passeport, il gagne Marseille à pied. Dénoncé et arrêté alors qu’il s’apprête à embarquer pour l’Italie, il est traduit devant le conseil de guerre. Son attitude protectrice face aux prisonniers lui vaut d’échapper à la guillotine pour une perpétuité à Cayenne. Il y meurt du scorbut le 12 avril 1854.

La composante rurale et le rôle joué par les sociétés montagnardes, reconnu, voire grandi par les autorités, ont alimenté deux versions officielles et difficilement conciliables de l’insurrection basse-alpine: la jacquerie et le complot. Par sa forte composante agricole, elle ne pouvait entrer du reste dans la légende marxiste. Or, si le manque de communications a permis l’illusion d’une insurrection générale, il semble qu’un certain nombre de facteurs ont fait naître -cas unique en France- un processus révolutionnaire immédiat et organisé. Les sociétés secrètes ont disposé d’hommes de terrain exceptionnels pour préparer le soulèvement tant d’un point de vue tactique que par leurs contacts étroits avec les populations locales. Le nouveau préfet affirme en février 1852 que les « arrondissements de Digne et de Forcalquier ne faisaient qu’une seule et immense société secrète (qui ne devait plus l’être beaucoup), 9 individus sur 10 lui étaient affiliés ». Plus modestement, on estime à 15000 le nombre des hommes ayant pris les armes, sur un total de 45000 électeurs. Les effets de la crise –bien plus que le nouvel ordre politique- ont généré la colère : ce sont les décisions sociales de l’éphémère dictature montagnarde qui ont permis la victoire des Mées, quand les propos du sous-préfet sur les garanties institutionnelles n’ont trouvé aucun écho. L’espoir de ces quelques jours est attesté par l’ordre parfait qui a régné dans les villes et les campagnes soulevées. À l’échelle départementale, mais de manière exemplaire, le peuple et ses meneurs ont retrouvé sans farce l’élan de 1793.

Le défilé des Mées.

 Pour aller plus loin:

  1. Ce journaliste républicain du Siècle a donné deux ouvrages fort documentés sur la question, Paris en décembre 1851 et La Province en décembre 1851, parus en 1865. []
  2. Discours du 15 août 1850. []
  3. Rappelons que le revenu d’un ouvrier des Ateliers nationaux en 1848 était de deux francs par jour travaillé -un franc pour les femmes. Voir Louis Girard, Napoléon III, Paris, Fayard, 1986. []
  4. Voir Maurice Aguhlon, 1848 ou l’apprentissage, op. cit. []
  5. Voir Luc Wilette, Le coup d’état du 2 décembre 1851, Aubier Montaigne, 1982, page 184 et suivantes. []
  6. Voir Dominique Lecœur, « Du socialisme ouvrier à la république des paysans, l’itinéraire de Louis Langomazino », Provence 1851 : une insurrection pour la République, Actes des journées de 1997 à Château-Arnoux et de 1998 à Toulon, Association pour le 150e anniversaire de la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851, Les Mées, 2000, pages 82-90. []
  7. Voir Romain Gardi, Reconquérir la République, Essai sur la genèse de l’insurrection de Décembre 1851 dansl’arrondissement d’Apt, Mémoire de Master 2, année universitaire 2008-2009, Université d’Avignon et des Pays du Vaucluse, page 149. []
  8. Cité par Luc Wilette, Le Coup d’état, p.187. []
  9. Maurice Agulhon y voit de manière surprenante une défaite (1848 ou l’apprentissage, op.cité, page 199). Aura-t-il été influencé par les versions du Glaneur des Alpes ou du Courier de l’Isère faisant état courant décembre de plusieurs dizaines de morts imaginaires dans les rangs des insurgés? []
  10. Le nombre varie selon les témoignages entre 6 et 9. Cet événement marque le début de la répression. 1669 républicains seront ensuite traduits devant la Commission mixte des Basses-Alpes. Dans leurs rangs, on compte un tiers de “cultivateurs”. []
  11. Philippe Vigier note que les arrondissements de Barcelonnette et de Castellane, depuis rattachés aux Hautes-Alpes, sont géographiquement à l’écart du reste du département (La Seconde République dans la région alpine : Étude politique et sociale. Paris, PUF, 1963. Tome II p. 427-428). []