Reine de fleurs et de perles (1), par Gabriella Ghermandi.

 

Parmi les figures de la littérature italophone, un phénomène presque entièrement féminin, la plume délicate de Gabriella Ghermandi se distingue tout particulièrement. Née à Addis Abeba en 1965 et installée depuis 1979 en Italie à Bologne dont est originaire son père, Gabriella Ghermandi est l’auteure du roman Reine de fleurs et de perles, paru en Italie en 2007 aux éditions Donzelli.

Dans ce livre, l’auteure renverse le mythe du “brave colonisateur” italien et reconstruit la mémoire du passé colonial italien, qui dérange toujours aujourd’hui. Comme protagonistes de son récit, elle convoque les anciens et les femmes, les guerrières, celles qui écoutent et celles qui racontent pour transmettre aux générations suivantes.

Son écriture, marquée par une polyphonie narrative très poétique, est un subtil métissage: elle «colonise» à son tour la langue italienne avec l’amharique pour la restituer en donnant naissance à une langue nouvelle.

Gabriella, c’est aussi une voix. Elle a puisé dans son roman et son histoire familiale de quoi créer un spectacle qui fait d’elle une actrice-narratrice et chanteuse alliant des genres issus de ses multiples racines: la tradition des conteurs d’Éthiopie et la forme du théâtre-récit chère à l’Italie.

La traduction française de cet extrait est inédite: 

(Présentation et traduction de Federica Martucci.)

 

LA PROMESSE

 

Quand j’étais petite, les trois vénérables anciens de la maison me le disaient toujours : « tu seras notre chantresse».

Les femmes se tenaient autour du brasier du café; eux dans un coin un peu à l’écart, emmitouflés dans leurs shemmà(1) blancs, avec leur singulière apparence d’oiseaux protecteurs, ils bénissaient le café pour les femmes et observaient tout autour d’eux.

« Elle est très curieuse », chuchotait le vieux Selemon l’air satisfait. Les autres acquiesçaient en hochant légèrement la tête. Ils connaissaient bien ce crochet irrésistible qui ferrait mon âme lorsque les adultes parlaient pour raconter les faits et anecdotes d’autres personnes, et surtout quand ils livraient les secrets d’Ato Mulugheta, mais ça c’est une autre histoire que je vous raconterai un jour.

«Si curieuse qu’elle en devient impatiente!» chuchotait le vieux Yohanes. Les deux autres acquiesçaient toujours en hochant légèrement la tête.

J’étais capable d’attendre longtemps le début d’une histoire quelconque qui naissait par hasard de la bouche d’une femme, tandis qu’elle posait au sol la tasse vide du premier café.

«Si curieuse qu’elle en devient impatiente et maline. Regardez-la!», chuchotait le vieux Yacob, et les trois regards convergeaient vers moi.

Il n’était pas permis aux enfants d’écouter les conversations des grands et la curiosité était considérée comme une impolitesse, mais moi j’y parvenais toujours sans me faire remarquer. Je me mettais dans un coin, et pendant que les femmes discutaient, je jouais. J’étais capable de me diviser en deux : d’un côté mon corps absorbé par le jeu, qui laissait croire aux regards superficiels que la situation ne m’intéressait pas, et de l’autre l’esprit, à l’affût de chaque mot, de chaque battement de cil en provenance des femmes.

J’étais capable de me camoufler comme un caméléon. Aucune d’elle ne s’était jamais aperçu de rien, au point que lorsque certaines femmes, qui avaient des sujets piquants à raconter aux autres, jetaient un œil sur moi et demandaient pour se tranquilliser: «Et la petite?», ma mère répondait: «Ne t’inquiète pas, quand elle est plongée dans ses jeux, elle ne s’aperçoit pas du monde qui l’entoure, une guerre pourrait éclater juste à côté qu’elle ne se rendrait compte de rien, viens, assieds-toi et raconte…!». Personne ne remarquait alors le frétillement hilare dans le regard complice des trois vieux.

«Si curieuse qu’elle en devient impatiente et maline!», chuchotait le vieux Yacob.

C’était lui mon préféré et, de temps en temps, il tendait la main pour me gratter la tête. Moi je levais mon visage vers lui et il me souriait, ouvrant sa bouche vide ornée d’une unique incisive supérieure, qui pendait comme un tissu blanc accroché à une fenêtre.

Je répondais à son sourire et, se penchant vers moi comme un oiseau qui veut picorer, il approchait son visage du mien et murmurait : «Serre-la bien fort cette curiosité et cueille toutes les histoires que tu peux. Un jour tu seras notre voix qui raconte. Tu traverseras la mer qu’ont traversée Pierre et Paul et tu porteras nos histoires jusqu’à la terre des Italiens. Tu seras la voix de notre histoire qui ne veut pas être oubliée».

Puis j’ai grandi et j’ai oublié les paroles et les regards des trois vieux de la maison. J’avais même oublié ce jour où le vieux Yacob avait ouvert d’un coup la porte de la cuisine qui donnait sur la cour de derrière et était sorti. Les chats blottis en bas des marches, dans l’attente des restes, avaient bondi dans toutes les directions, et il avait souri content parce que cela marchait à tous les coups; puis il avait allongé son bras dans l’embrasure de la porte et, de sa main, il m’avait fait signe de le suivre. Abba Yacob avait descendu l’escalier et, longeant le mur de la maison, il m’avait conduite dans l’autre cour. Celle de l’entrée principale et du jardin fleuri, orgueil de ma mère. En passant sous l’arche du bougainvilliers violet qui rampait sur le mur jusqu’au premier étage, jusqu’à la chambre de mes frères et sœurs, il avait ouvert la porte de sa chambre et m’avait invitée à entrer.

C’était la première fois que cela se produisait. Il ne nous était pas permis, à nous les enfants, de passer le seuil des chambres des trois vieux. Ils étaient sacrés. C’est pourquoi ils habitaient en bas, dans des chambres individuelles et indépendantes, dans un espace séparé du reste de la maison.

Je me sentais honorée de son invitation, et raidissant mon corps dans une position quasi militaire, j’essayais de me donner la contenance que j’estimais adaptée à la situation.

Le vieux Yacob sourit. «Ne reste pas là à faire la fière – me dit-il- tu sais je te connais …! Je t’autorise à fouiner!». En moi tout était à plat, aucun sentiment, aucun encouragement n’émanait de mon esprit curieux. Seulement un grand sens de l’honneur reçu qui me faisait rester figée comme une statue.

«Allez … montre moi ce dont tu es capable».

Pour le contenter, tout en demeurant immobile, je roulais les yeux pour observer le plus possible.

Il se mit à rire: «Woi gud anchi lij! Mon Dieu quel prodige cet enfant! Tu ne dois pas te rassasier seulement avec les yeux, tu as le droit de toucher à tout».

Intimidée par l’étendue du droit qu’il me concédait, je baissai la tête.

«Viens, assieds-toi sur le lit. Ici, près de moi», m’encouragea t-il.

Je le rejoignis et m’assis à côté de lui.

Le bas de ma tenue bruissa au contact des couvertures du lit. «Ta tenue me plaît -dit-il- la jupe va bien aux femmes. Cela les rend encore plus belles. Souviens t’en quand tu seras grande». Moi je gardais les yeux baissés sur mes mains que je triturais en attendant que mon embarras passe.

«Alors? me titilla t-il malicieusement. Tu ne veux pas t’abandonner à ta curiosité?». Mais quelle curiosité! À ce moment là elle semblait s’être évanouie. Elle était inaccessible, enfouie dans les profondeurs de l’esprit pour fuir le halo de lumière créé par l’attention qu’il tenait pointé sur moi.

Avec beaucoup d’efforts, toujours pour lui faire plaisir, je me mis à explorer en tournant la tête de tous les côtés.

 

(Suite)

 

Gabriella Ghermandi, Regina di fiori e di perla, Roma, Donzelli, 2007. (Traduction en cours de Federica Martucci, en attente d’éditeur).

 Pour aller plus loin:

  1. Drap blanc de coton épais, filé et tissé à la main, dans lequel on enveloppe le corps, utilisé surtout par les hommes. []