Une réalité subjective, entretien avec Aldo Zargani.

 
Pour Violon seul est paru en 1995 en Italie, il a été traduit depuis en anglais, en allemand et en espagnol, partout avec succès. L’auteur, Aldo Zargani, retrace ses souvenirs d’enfant juif piémontais, dans l’Italie fasciste d’après les « lois raciales » de 1938. À travers ce témoignage d’une haute tenue littéraire, c’est la question de l’antisémitisme et de la participation de l’Etat italien à la déportation et à l’extermination du peuple juif qui est posée, question souvent négligée par les historiens de la Shoah. La parution de Pour violon seul aux éditions de l’Éclat vient donc réveiller les mémoires après la publication aux éditions Perrin, en début d’année, du remarquable essai de Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs. Le livre d’Aldo Zargani s’y trouve d’ailleurs abondamment cité.

Olivier Favier : Vous êtes devenu écrivain sur le tard. Le sujet que vous abordez vous a hanté toute votre vie. J’aimerais revenir sur ce que vous dites dans votre introduction à la seconde édition du livre, en 2004. Que reste-t-il de l’enfant et de l’adolescent dans l’homme mûr que vous êtes ?

Aldo Zargani : Je ne suis plus aujourd’hui un homme mûr, je suis devenu un vieil homme désormais. En écrivant mon livre, j’espérais que l’enfant effrayé et indigné qui vivait en moi, se déplacerait enfin sur la page écrite. Au lieu de quoi cet enfant, éveillé et conscient, est resté dans mon cerveau, et, ce qui est pire, alors que c’était moi qui l’interrogeais au début, c’est lui maintenant, c’est lui qui m’assaille de questions. La plus fréquente est celle-ci : « Cher petit vieux, durant toutes ces années où je t’ai laissé vivre pour que tu penses à ce qui m’était arrivé, as-tu trouvé enfin la solution ? Peux-tu m’en dire le pourquoi ? »

L’écriture de mon roman a été rendue possible par le fait que ce terrible enfant, malgré tout, était joyeux alors, et est resté joyeux, alors que dans le moi qui a survécu le deuil a continué à grandir. J’ai constaté que cet étrange phénomène ne concerne pas seulement ceux qui sont juifs. Les enfants survivants de Sant’Anna di Stazzema, vieux eux aussi, ont placé sur l’autoroute Livourne-Gênes un énorme écriteau touristique qui représente une petite fille échevelée qui essaie vainement de s’enfuir. Dessous on peut lire ce message à destination des automobilistes en route pour la Riviera : « Visitez Sant’Anna di Stazzema, le village des massacres. » Le village des massacres, pendant quelques années encore, reste en chacun de nous et vaut peut-être la peine d’être visité.

Je ne crois pas que la mémoire soit suffisante, je crois que l’est au contraire la question à laquelle je ne sais pas répondre : Pourquoi ?

O.F. : C’est le sens de la métaphore circulaire du Glockenspiel, ce carillon des villes allemandes dont la course s’achève sur la mort et qui sert de problématique à votre livre. Il n’en demeure pas moins que vos souvenirs sont traversés par une force de vie puissante, par la vie même pourrait-on dire. De cet enfant joyeux, demeurent des souvenirs de paysages, Asti, les rizières du Nord-Est du Piémont, les vallées montagnardes et ce chapitre magnifique sur les bûcherons nomades dont les allures un peu sauvages semblent l’exacte opposé de la froide barbarie nazie. Cette question en amène une autre, vous parlez de roman, non de souvenirs ou d’autobiographie. Vous accordez une grande importance aux vertus modificatrices de la mémoire, quitte à rétablir certaines données en bas de page. C’est là un trait fascinant de votre livre, comme si, au delà de la vérité des faits, il existait une vérité plus importante encore, dont la fragilité exige qu’on la protège : une vérité subjective ?

A.Z. : La mémoire est fragile parce qu’elle est dynamique, elle change avec le temps, et elle s’éloigne imperceptiblement de la vérité objective. Aussi je crois qu’une véritable autobiographie est tenue de « se constituer en roman » pour pouvoir évoquer comment ont été vus, en une époque désormais lointaine, les faits alors qu’ils se produisaient et qu’ils étaient aussitôt reflétés dans l’esprit d’un enfant. Cela m’oblige à raconter ce que je lis à l’intérieur de moi sous la forme d’un roman et, dans le même temps, à me donner tort lorsque c’est nécessaire. Le bombardement de la Snia Viscosa s’est réellement produit dans mes souvenirs, réalité subjective, dans la journée du 1er décembre, journée où le gouvernement fasciste a annoncé l’extermination des Juifs. Le fait qu’il se soit produit quelques jours plus tôt constitue la réalité objective qui ne démentit pas, mais au contraire donne une plus grande force à la réalité subjective. Moi, le premier décembre 1943, je ne me voyais pas comme un enfant condamné à mort, mais je sentais que le monde entier s’écroulait et les monceaux de cadavres qui étaient emmenés de l’usine incendiée étaient déjà une anticipation des montagnes de cadavres des camps d’extermination. La prophétie, dans la culture juive, ne consiste pas à deviner le futur, mais à le voir dans le présent. Ici se pose un problème : un enfant peut-il être un prophète ? Ma réponse est oui, et elle se trouve dans ma mémoire, dans ma réalité subjective. Je joins une photographie prise sur la Judenrampe par un SS en 1944. Les visages des deux enfants montrent irréfutablement que, après leur long voyage depuis Budapest, ils voyaient avec clarté l’imminence de leur propre mort, implicite dans le wagon à bestiaux et dans le fait même d’être photographiés.

Asti, la mer des rizières, les vallées bleues, sont imprimés dans mes neurones et seul l’artifice du roman peut transmettre aux autres cette beauté qui n’existe plus aujourd’hui, entre autres choses. Les coupeurs d’arbres, les bûcherons nomades, sont le signe du retour à la vie : la montagne le sait, les arbres tombent dans une fête joyeuse de gens normaux dans leur condition d’exploiteurs de la nature et non de l’homme. Mais l’extermination des arbres je l’ai vue aussi comme la fin sans retour d’Alberto, de Graziella, de Pucci, de la tante Lina, de la tante Rosetta… qui étaient devenus du bois à brûler dans le bûcher de l’histoire. Rien ne peut mieux représenter la mort que l’écroulement d’un arbre. Il n’y a pas de sang, pas d’agonie, il y a seulement ce caractère définitif, absolu qui fait partie de moi parce qu’irrésolu. Des années durant, les arbres ont grandi avec le changement des saisons, les petits oiseaux en guise de pensées, désarmés, oublieux. Mais leur destin, dans ces montagnes bleues, était seulement de réchauffer les gens durant l’hiver 1946. Le pourquoi fait défaut, et le but des hommes consiste à empêcher que cette absence de pourquoi ne se déplace sur l’humanité. Ce dernier chapitre essaie de déplacer cette énigme sans réponse dans l’esprit du lecteur.

O.F.: Dans l’enfant que vous êtes alors, tel que vous vous le rappelez, l’adulte futur se laisse apercevoir, doublement attiré par le théâtre et la philosophie politique. Vous évoquez Trieste, la constitution de l’État d’Israël, le marxisme, et à chaque fois, semble-t-il, les douleurs du passé vous guident et vous protègent : la révolte est là, entière, mais aussi, toujours, la conscience de l’acteur, une distanciation immédiate, marquée par le “temps long”, pour reprendre les mots de Fernand Braudel. Cet humanisme profond vous rapproche de toute une tradition de la littérature piémontaise. Une littérature très marquée par la guerre et le fascisme : pour ne citer que trois auteurs déjà évoqués avant cet entretien, Cesare Pavese a connu la prison, Primo Levi la déportation à Auschwitz, et Natalia Ginzburg a perdu son premier mari dans d’atroces circonstances. On pourrait évoquer encore, et à titres divers, les noms de Carlo Levi, d’Italo Calvino, de Beppe Fenoglio, de Nuto Revelli, ou même, pour la plus jeune génération, de Giovanni Arpino… Vous rendez d’ailleurs hommage à Turin comme à une ville résistante, une ville à part, dont la vigueur intellectuelle lui donne une place de premier ordre parmi les villes de Mitteleuropa, dont elle est une frontière bien méconnue en France.

A.Z. : Bien sûr que cet enfant-là sonne parfois un peu faux, et cela vient du fait que je finis par lui attribuer quelques-unes de mes personnalités successives. La lecture de mon livre présente dès lors les mêmes risques que l’exploration sur le terrain d’un anthropologue. Personne ne peut savoir si les sauvages disent la vérité, ou s’ils proclament de faux mystères pour satisfaire le savant ingénu. C’est ainsi que naissent sur le papier imprimé des tribus qui n’ont jamais existé. J’ai connu personnellement presque tous les auteurs que vous avez cités et j’ai été l’ami de beaucoup d’entre eux. Je considère en particulier comme mes maîtres Cesare Pavese, Primo Levi et Italo Calvino.

En réalité, pour ceux qui ont vécu la seconde moitié du vingtième siècle, le passé est un cimetière d’espérances et d’idéologies, beaucoup d’entre elles sont mortes à leurs débuts. Pensez que la statue de l’éléphant du zoo de Paris domine les abords de mon cimetière, cette grosse bête qu’ont dû manger les Communards.

Turin. C’est une ville que bien des Italiens considèrent déjà comme française. Elle fut à ses débuts un camp romain de la Gaule cisalpine, mais, à la différence de tant d’autres villes d’Europe fondées par les armées du premier Empire mondial, au lieu des masures et des tortueuses ruelles remplies de marchands, de prostituées, de voleurs, de barbares assimilés, seul le tracé rectiligne du camp militaire a survécu de l’ “Augusta Taurinorum”. Ses rues d’aujourd’hui.

L’orthogonalité militaire du camp, génération après génération, s’est miraculeusement insérée dans la culture et dans la morale de ses habitants. Cette limite est aussi la grandeur de Turin que j’ai connue ville ouvrière, ville en guerre, ville en révolte. Paris devrait en savoir quelque chose, même si ses boulevards n’ont pas été construits par les soldats d’Auguste, mais par Haussmann pour permettre les charges de cavalerie et les tirs d’artillerie contre les barricades. Barricades qui, hélas, font elles aussi partie de mon immense cimetière monumental. Mais seulement du mien ?

Les troupes allemandes étaient terrorisées, à juste titre, par ma ville qui s’est libérée toute seule, en utilisant des barricades de tramways mis bout à bout pour faire obstacle à la retraite nazie, le 27 avril 1945. Une fable bolchévique et turinoise raconte que, lorsque les premières avant-gardes américaines ont atteint avec une extrême prudence les rues du centre-ville, les agents de police aux carrefours réglaient une circulation qui, déjà, était celle de la vie quotidienne.

Ma mère descendit une fois depuis la montagne jusqu’à Turin pour je ne sais quelle raison et elle arriva tout de suite après des représailles nazi-fascistes au cours desquelles quelques partisans avaient été pendus à un arbre sur un boulevard. Quand elle revint dans notre petite maison de montagne, elle raconta : “Il n’y avait personne par les rues, la ville était blême, au comble de la fureur. Croyez-moi, la fin est pour bientôt. Bientôt, vraiment. Personne ne peut résister à cette rage furieuse.” Des mois plus tard, la justice partisane rattrapa les “hiérarques fascistes” de Turin qui, dans les jours de colère, furent pendus au même arbre sur le même boulevard. Voilà les Turinois.

Bien des années plus tôt, avant la guerre, je vis à Turin le Duce debout sur une voiture découverte, en parade à travers les rues de cette ville si militaire et si marquée par les dix-septième et dix-huitième siècles qu’elle mériterait d’être autre chose que ce qu’elle est, d’être la patrie du Baron de Munchausen, dont chacun peut percevoir les traces dans Le vicomte pourfendu d’Italo Calvino. Le Duce, qui avait inauguré les immenses établissements automobiles de Mirafiori, n’avait pas été acclamé par les ouvriers et il parcourait maintenant en plastronnant dans un salut fasciste une ville qui l’ignorait ou presque. Quand il revint à Rome, l’histoire raconte qu’il se livra à des scènes de colère contre les hiérarques qui avaient si mal organisé sa visite, contre les ouvriers, et contre Turin.

Tout cela peut-il suffire comme déclaration d’amour à sa propre ville ? Puis-je passer sous silence tout l’entrelacs des faits culturels, politiques et moraux qui en constituait l’invisible âme de fer ?

Aldo Zargani, Rome, 2010. Photographie: Olivier Favier.

PS:

Le 12 août 1944, un bataillon de la Reichführer SS commandé par Walter Reder se livra au massacre de 560 personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards, pour le seul fait de n’avoir pas évacué le village de Sant’Anna di Stazzema, dans la province de Lucques (Toscane). Dans le mois qui suivit, les SS exécutèrent, pendirent ou brûlèrent plus de 500 autres personnes dans les environs immédiats. L’affaire fut relancée en 1994 par la découverte, à Rome, d’archives sur les officiers et sous-officiers responsables de ces exactions. Dix d’entre eux furent jugés par le tribunal militaire de La Spezia en 2004 et condamnés l’année suivante à la réclusion criminelle à perpétuité. Tous étaient octogénaires.