Les Puits chantants des Boranas, par Olivier Favier.

 
Du 7 au 20 avril 2015, le Festival international du film des Droits de l’homme de Paris présente sa 13ème édition. Parmi les films sélectionnés, The Well: water voices from Ethiopia [Le puits: les voix de l’eau en Éthiopie] offre un regard inédit sur une population traditionnelle du Sud-Est éthiopien.
D’aussi loin que leur mémoire remonte, les Boranas ont exploité les « puits chantants » de cette région marquée par deux longues saisons sèches. Si le récent réchauffement climatique a tendu les rapports entre les tribus et menacé la subsistance même des hommes et de leurs troupeaux, ces bergers semi-nomades restent attachés à l’exploitation collective de l’eau au profit de tous.
Depuis l’Europe, ce respect pour le bien public se doit d’être vu comme une leçon de vie alors même qu’il est de plus en plus soumis à la loi du marché.

Un jeune porte une tasse de lait à peine trait dans son habitation. Photo: Claudio Sica.

Un jeune porte une tasse de lait à peine trait dans son habitation. Photo: Claudio Sica.

Nous sommes en Oromia, au sud-est de l’Ethiopie, à la frontière avec le Kenya. D’aussi loin qu’ils se souviennent, les Boranas ont toujours vécu ici, dans une région durement frappée désormais par le réchauffement climatique. Ce peuple, dont le nombre doit tourner autour d’un demi-million d’individus, représente la branche la plus ancienne des Oromos, qui rassemblent aujourd’hui quelques 25 millions de personnes. Il y a peu de temps encore, les deux saisons humides de l’année, en mars et en septembre, se présentaient avec une certaine régularité. Quand tout se passe bien, les pluies arrivent par le nord et assurent l’équilibre de populations semi-nomades, qui retournent s’approvisionner aux puits quand l’eau du ciel vient à manquer.

Mais lorsque les pluies tardent à venir, le cheptel est décimé, les populations se déplacent en masse au risque de créer des tensions ethniques et des concurrences tragiques autour des puits. C’est là la principale, mais non la seule, des conséquences que la modernité a exportées dans cette partie du monde.

Le film de Paulo Barberi et Ricardo Russo, respectivement anthropologue et géographe, a été tourné en 2008 et 2009, en deux voyages d’un mois et demi. Il n’est sorti qu’en 2011 du fait de difficultés matérielles pour financer la postproduction. En effet, les réalisateurs l’ont produits eux-mêmes grâce à leur association Esplorare le metropoli et l’appui logistique de l’ONG italienne Lvia, présente en Éthiopie depuis 1972. Il a été depuis distribué dans plus de 50 pays dans le monde, programmé sur la RAI et sur la chaîne franco-allemande ARTE, présenté dans plus d’une centaine de festivals. Il a aussi reçu plus d’une vingtaine de prix pour le cinéma documentaire.

Des bergers Borana puisent l'eau au rythme des chants traditionnels. Les "puits chantants" sont des cavités creusées dans la roche il y a des centaines d'années. On y a recours quand les eaux de surface sont totalement épuisées. Photo: Claudio Sica.

Des bergers boranas puisent l’eau au rythme des chants traditionnels. Les « puits chantants » sont des cavités creusées dans la roche il y a des centaines d’années. On y a recours quand les eaux de surface sont totalement épuisées. Photo: Claudio Sica.

À l’origine du projet, il y a eu l’invitation d’un ami, Mario Michelini, qui travaille pour Lvia et vit à Moyale, à la frontière avec le Kenya. Dans un premier temps, il a fallu convaincre les Boranas de l’intérêt du projet. « Jusqu’ici, explique Ricardo Russo, la coopération ne visait qu’à apporter des « aides » et des solutions à leurs problèmes. Nous avons été les premiers à leur demander leur soutien. Nous leur avons expliqué que dans notre pays, l’Italie, nous étions en train de perdre le droit à l’eau et que leur message pouvait nous aider à parler de cette question. » De fait le film sera utilisé dès sa sortie pour la campagne du référendum de l’été 2011 contre la privatisation de l’eau. Depuis lors, le documentaire est souvent projeté dans cette perspective.

Les Boranas sont un peuple nomade et guerrier. Durant les premières scènes du film, entre paysages idylliques et scènes de vie traditionnelles, apparaît, posé au coin d’une tente, le canon d’un fusil automatique. Le manque de ressources a exacerbé les guerres, comme celle qui traditionnellement opposent les Boranas à une population somali, les Garre. À cela s’ajoutent les conflits menés par les Oromos au pouvoir central éthiopien, traditionnellement géré par les Amharas. Pour légitimer sa répression, Addis-Abeba a eu recours à une législation antiterroriste au contenu pour le moins extensif.

Officiellement musulmans, les Boranas n’ont en fait rien perdu de leurs traditions animistes. Si leur spiritualité est relâchée, ils donnent toute leur importance aux rapports avec les animaux et la nature. Leur organisation sociale, appelée Gadaa, a fait la curiosité de nombreux anthropologues. Elle implique une division de la population masculine en classes selon les tranches d’âge -chacune d’elle ayant des responsabilités particulières. Quant au titre de roi, il passe de famille en famille tous les sept ans.

Quand le puits est très profond, la chaîne humaine pour porter l'eau jusqu'à l'abreuvoir peut compter jusqu'à 7 personnes. Photo: Claudio Sica.

Quand le puits est très profond, la chaîne humaine pour porter l’eau jusqu’à l’abreuvoir peut compter jusqu’à 7 personnes. Photo: Claudio Sica.

La gestion des puits, sur laquelle est centrée le documentaire, suppose une organisation précise. L’eau est remontée par les jeunes de niveau en niveau traditionnellement à l’aide de poches de cuir, aujourd’hui avec des seaux en plastique. Les animaux s’abreuvent à la réserve ainsi créée selon un ordre immuable -les dromadaires, plus résistants, arrivant toujours en dernier. Le Konfi, héritier du découvreur du puits, est le premier à abreuver ses bêtes, puis vient l’Aba Herega, qui en gère l’exploitation. Chaque puits porte un nom lui aussi immémorial, et pour remonter l’eau qui se trouve parfois à vingt mètres de profondeur, les hommes s’encouragent par leurs chants. Dans certains cas, des travaux de terrassement ont permis de réduire le nombre de niveaux nécessaires, permettant d’abreuver quotidiennement trois fois plus d’animaux.

Un autre « apport » de la modernité a été de construire un puits à moteur, dont l’accès est devenu payant, contribuant ainsi à introduire une économie marchande dans un monde où l’idée de propriété est absente. Quiconque n’est pas en guerre avec la tribu qui a la gestion du puits peut venir s’approvisionner à son eau. L’arrivée du puits moderne en revanche a contraint des éleveurs à vendre leurs bêtes pour en financer l’accès, les introduisant de fait dans une économie marchande qui est très vite apparue comme une fuite en avant. « Au puits à moteur, dit ainsi un fidèle du système traditionnel, tu ne dois pas penser aux autres mais seulement à toi-même. » Derrière notre idée du progrès, s’est fait jour une confiscation du bien public lourde de signification.

The well, water voices of Ethiopia (Italie, 2011, 56 mn) est présenté dans le cadre du Festival international du film des droits de l’homme en version originale sous-titrée en français. Projections les mercredi 8 avril à 14h et jeudi 9 avril à 17h 45 au Luminor Hôtel de Ville, 20, rue du Temple à Paris. La projection du jeudi sera suivie d’un débat avec Jean-Pierre Brillaud, bénévole au Secours Catholique chargé de l’Éthiopie.

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