Les prostituées et leurs clients, réponse à Philippe Caubère, par Giuliana Musso.

 

Le 14 avril, dans les pages “société” du journal Libération, est paru un article de Philippe Caubère intitulé: Moi, Philippe Caubère, acteur, féministe, marié et «client de prostituées».
L’article fait évidemment réponse au projet de loi de madame Roselyne Bachelot visant à pénaliser les clients de la prostitution. Lisant cet article qui s’attaque à un ordre moral dans la droite lignée de l’ancien député-maire de Tours récemment disparu, monsieur Jean Royer, il m’est apparu avec lassitude, comme trop souvent, que le discours sur la question ne se départissait guère d’une triste vision des rapports entre les sexes. Il n’y a pas très longtemps, j’avais été pour le moins consterné par l’attitude de Jean-Luc Mélenchon(1) voyant dans le débat autour de la réouverture des maisons closes une question sans intérêt.
À considérer ces trois attitudes, celles de Roselyne Bachelot, de Jean-Luc Mélenchon et de Philippe Caubère, il me vient cette question. N’aurait-on le choix qu’entre la pénalisation, l’ignorance pure et simple et un cynisme curieusement teinté de sentimentalisme? J’ai donc demandé à Amandine Mélan, sa traductrice, de prendre contact avec Giuliana Musso, elle aussi actrice de théâtre et co-auteure de Sex machine, spectacle-enquête sur les prostituées et leurs clients dans l’Italie d’aujourd’hui -on peut en lire un extrait en français ici. Voici sa réponse.

Olivier Favier

Les prostituées et leurs clients

 

Je n’ai pas eu l’occasion de lire le projet de loi qui est l’objet de l’article de monsieur Caubère, mais si les descriptions qu’il nous en offre sont correctes, je voudrais ajouter une contribution supplémentaire à la réflexion et une brève réponse à quelques unes de ses affirmations. Cela me peine énormément que la France veuille se doter d’une loi répressive à l’encontre de la prostitution. L’histoire nous enseigne que toute forme de limitation répressive, même si elle entend frapper le client, génère des situations d’illégalités qui mènent à la discrimination, et rendent les prostituées objet de chantage, et donc de soumission, augmentant chez elles l’état de dégradation civile qui est en revanche le seul aspect qu’on devrait endiguer. Si on veut penser à des formes de réglementation de la prostitution, mon expérience me dit qu’elles devraient tendre exclusivement à protéger l’autonomie, la liberté, la dignité et la sécurité de celui ou celle qui choisit de se prostituer. Le reste, tout le reste, appartient à la sphère personnelle, subjectivité de celui ou celle qui veut échanger le sexe avec l’argent, et pour moi cette subjectivité reste inattaquable et souvent mystérieuse, comme le sont les comportements intimes des personnes.
En ce qui concerne l’article apparu sur Libération je dirais que monsieur Caubère rentre parfaitement dans la catégorie des hommes qui protègent à l’extérieur ce qu’en réalité ils ont à l’intérieur d’eux-mêmes. C’est sûrement lui qui pour trouver un rapport d’intimité avec une femme estime qu’il doit l’emmener dîner ou quelque chose d’autre et se sent par là le devoir de “l’acheter”. C’est lui qui décide de le faire, c’est lui qui est très préoccupé par son compte bancaire parce que c’est sur lui qu’il croit que repose son pouvoir de séduction. C’est lui qui ressent le besoin de monétiser l’intérêt que les femmes peuvent potentiellement éprouver pour lui…. Et c’est pour cette raison qu’il en vient à affirmer qu’au fond toutes les femmes veulent être achetées. Mon personnage, Silvana, dirait que monsieur Caubère est le client parfait: celui qui considère juste et opportun de rétribuer la prostituée qui lui vend son service. Silvana, professionnelle experte et consciente, dirait qu’avec monsieur Caubère c’est un plaisir de faire des affaires parce qu’il sait jouer son rôle et sait respecter le travail de la prostituée. Si tous les clients étaient ainsi! Je suis d’accord avec Silvana.
Il affirme que les rapports mercenaires sont sacrés parce qu’ils offrent de brefs moments de plaisir et de joie, donc de bien-être. Je suis très heureuse pour lui, s’il est à ce point satisfait il dépense bien son argent, et, pourvu qu’il le fasse avec des prostituées adultes et autonomes, il ne fait de mal à personne et fait bien de défendre son choix. Il n’y a qu’un point où je me sens en désaccord avec la description de l’échange sexe-argent que nous offre Caubère. Il présume que la prostituée est comme lui quand sur scène il met toute son habileté pour fournir la meilleure prestation possible au prix le plus démocratique: à l’opposé, la prostituée professionnelle en général met toute son habileté pour fournir la prestation la moins fatigante et qui l’implique le moins, le plus vite fait possible, en soutirant, si possible encore, la plus grande quantité d’argent. Si elle ne faisait pas cela, la prostituée ne se prostituerait pas mais elle l’aimerait tout simplement. Comme sans doute l’aime le public auquel il se montre. Mais la vieille idée romantique de l’amour des prostituées pour les clients est une projection entièrement masculine, ou mieux, celle de ces hommes qui ne distinguent pas le rapport réciproque, libre et spontané de celui réglé par un échange commercial et qui trouvent un grand érotisme chez les femmes qui ne sont pas libres et spontanées dans le rapport sexuel.
Je perçois que monsieur Caubère est très sincère et je crois que son outing mérite grand respect. Pour cette raison je ne veux pas me hasarder à des analyses pseudo-psychologiques sur son empreinte maternelle. Sans blesser personne je peux dire que presque tous nous avons reçu une éducation sexuelle répressive et mortificatrice, encore plus ici en Italie, mais ne pas parvenir à lire ce triste phénomène comme une émanation directe de la culture des pères (même quand c’est la mère féministe qui la propose) signifie que ni la mère ni lui ne se sont encore libérés de cette culture. Je répète, culture des pères, pères qui comme Caubère n’auraient jamais fait à la maison avec leur femme ce qu’ils faisaient avec la putain au bordel. D’ailleurs eux aussi recherchaient leur bien-être. Je conclue en remerciant monsieur Caubère pour sa défense passionnée des prostituées et de leur profession. Moi aussi je les défends même si je continue à considérer comme irremplaçable le rapport amoureux réciproque, spontané et gratuit.

Giuliana Musso -traduit par Olivier Favier.

 

Le prostitute e i loro clienti

 

Non ho avuto l’opportunità di leggere il disegno di legge in oggetto nell’articolo del Signor Caubère ma se le descrizioni che lui ci offre sono corrette vorrei aggiungere un ulteriore contributo alla riflessione e una breve risposta ad alcune sue affermazioni. Io mi sento molto dispiaciuta che la Francia voglia dotarsi di una legge repressiva riguardo alla prostituzione. La storia ci insegna che ogni forma di limitazione repressiva, anche se intende colpire il cliente, genera situazioni di illegalità che vanno a discriminare e rendere ricattabili, quindi sottomesse, le prostitute, aumentandone lo stato di degrado civile che è invece l’unico aspetto che andrebbe arginato. Se si vuole pensare a forme di regolamentazione della prostituzione la mia esperienza mi dice che dovrebbero tendere esclusivamente a proteggere l’autonomia, la libertà, la dignità e la sicurezza di chi sceglie di prostituirsi. Il resto, tutto il resto, appartiene alla sfera personale, soggettiva di chi vuole scambiare sesso per denaro e per me rimane insindacabile e spesso misteriosa come lo sono i comportamenti intimi delle persone.
Riguardo all’articolo apparso su Liberation direi che il signor Caubère ricade in pieno nella categoria dei maschi che proiettano all’esterno quello che in realtà hanno dentro di sè. E’ sicuramente lui che per trovare un rapporto di intimità con una donna ritiene di doverla portare a cena o quant’altro e si sente con questo di doverla « comprare ». E’ lui che decide di farlo, è lui ad essere molto preoccupato del suo conto bancario perché percepisce che su questo si basa il suo potere di seduzione. E’ lui che sente il bisogno di monetizzare l’interesse che le donne possono potenzialmente provare per lui… Ed è per questo motivo che si ritrova ad affermare che infondo tutte le donne vogliono essere comprate. Il mio personaggio, Silvana, direbbe che il signor Caubere è il cliente perfetto: colui il quale ritiene giusto e opportuno retribuire la prostituta che gli vende il servizio. Silvana, professionista esperta e consapevole, direbbe che con il signor Caubère è un piacere fare affari perchè lui sa fare la sua parte e sa rispettare il lavoro della prostituta. Magari tutti i clienti fossero così! Io la penso come Silvana.
Egli afferma che i rapporti mercenari sono sacri perché offrono brevi momenti di piacere e di gioia, quindi di benessere. Io sono felicissima per lui, se si sente così appagato spende bene i suoi soldi, e, a patto che lo faccia con prostitute adulte e autonome, non fa male a nessuno e fa bene a difendere la sua scelta. C’è solo un punto in cui mi sento di dissentire dalla descrizione dello scambio sesso-denaro che ci offre Caubère. Egli presume che la prostituta sia come lui quando sul palco mette tutta la sua bravura per fornire la migliore prestazione possibile al prezzo più democratico: all’opposto, la prostituta professionista in generale mette tutta la sua bravura nel fornire la prestazione meno faticosa e coinvolgente, nel minor tempo possibile, estorcendo, se possibile, la più grande quantità di denaro. Se non facesse questo, la prostituta non si prostituirebbe ma semplicemente lo amerebbe. Come forse lui ama il pubblico per cui si esibisce. Ma l’idea antica e romantica dell’amore delle prostitute per i clienti è tutta una proiezione maschile, o meglio, di quegli uomini che non distinguono il rapporto reciproco, libero e spontaneo da quello regolato da uno scambio commerciale e che trovano molto erotizzanti donne che nel rapporto sessuale libere e spontanee non sono.
Sento che il Signor Caubère è stato molto sincero e credo che il suo outing meriti grande rispetto. Per questo motivo non voglio azzardare analisi pseudo psicologiche sul suo imprinting materno. Senza offendere nessuno posso però dire che quasi tutti abbiamo ricevuto una educazione sessuale repressiva e mortificante, ancor di più qui in Italia, ma non riuscire a leggere questo triste fenomeno come una diretta emanazione della cultura dei padri (anche quando è la madre femminista a proporla) significa che di quella cultura ancora non ci si è liberati, né la madre, né lui. Ripeto, cultura dei padri, padri che come Caubère non avrebbero mai fatto in casa con la moglie quello che facevano con la puttana nel bordello. D’altronde anche loro ricercavano il proprio benessere.
Concludo ringraziando il signor Caubère per l’appassionata difesa delle prostitute e della loro professione. Anche io se posso le difendo pur continuando a ritenere sessualmente insuperabile il rapporto amoroso reciproco, spontaneo e gratuito.

Giuliana Musso

  1. Concernant cet épisode peu glorieux et très en dessous des réflexions souvent pertinentes du co-président du Parti de gauche, je vous invite à lire,  en complément, le début de ce billet, en réaction à la décision d’Olivier Besancenot de ne pas se présenter aux élections présidentielles de 2012. On peut y lire la lassitude d’un rapport médiatique que tout leader politique est contraint de chercher s’il veut que son discours porte, alors même que son propos risque d’en être changé en une suite de réactions à chaud et de simplifications douteuses. On ne peut que saluer, encore une fois, la pertinence de l’émission Arrêt sur images, qui a choisi de présenter un long débat contradictoire entre deux représentants de la gauche, le social-démocrate Emmanuel Todd et le même Jean-Luc Mélenchon. En désaccord sur de nombreux points, leur proximité de famille est toutefois suffisante pour que s’engage un débat visant à clarifier chez l’auditeur, sans obscurité volontaire mais sans raccourci commode, les positions de chacun, et non à donner l’habituel et affligeant spectacle de la foire d’empoigne. Cette émission a été un moment exemplaire de démocratie, rendu possible par l’éminente qualité des journalistes qui l’ont imaginé. []