Surréalisme en Belgique (2): Paul Nougé et René Magritte.

 

POUR GARDER LES DISTANCES

à Monsieur André Breton

à Monsieur Pierre Morhange

à Monsieur Jean Paulhan

Regarder jouer aux échecs, à la balle aux sept arts nous amuse quelque peu, mais l’avènement d’un art nouveau ne nous préoccupe guère.

L’art est démobilisé, par ailleurs — il s’agit de vivre.

Plutôt la vie, dit la voix d’en face.

Mais l’on attendait peu sans doute, après quelques avertissements, que l’aventure fût faite de ces fausses difficultés dont aisément l’on triomphe un peu partout. Ni à vrai dire qu’il s’agirait un jour de triompher. Pour nous ce n’est pas tant que l’on réponde de la vie qui nous touche, ni qu’on la force. Il semble bien plutôt qu’un tel dessein n’aille pas sans quelque certitude où il ne faut pas s’étonner que nous ne trouvions pas à vivre, tant la vie ici, il en est d’elle comme de la mort.

On voit qu’ils ne savent pas au juste ce que c’est qu’une défaite, — ni d’ailleurs un triomphe.

Nous poursuivons notre promenade, au passage délivrant de nos propres pièges quelques différences.

Au commencement, ils n’étaient pas sans nous donner quelque perplexité.

Que tout se soit tant éclairci, et nous en éprouvons la déception de deux ou trois réflexions faites trop à l’avance.

Ainsi, certaines préoccupations, le cours de l’inquiétude, si l’on ne se garde pourtant d’un souci plus direct de l’avenir, il arrive sans doute qu’on les précède de quelque observation trop juste qu’il sera par la suite délicat de reprendre. Et que l’on songe à la promptitude dévorante de certains esprits, à cette sorte d’indifférence où ils peuvent atteindre, il semble du premier coup…

La défiance que nous inspire l’écriture ne laisse pas de se mêler d’une façon curieuse aux sentiments des vertus qu’il lui faut bien reconnaître. Il n’est pas douteux qu’elle ne possède une aptitude singulière à nous maintenir dans cette zone fertile en dangers, en périls renouvelés, la seule où nous puissions espérer de vivre. L’état de guerre sans issue qu’il importe d’entretenir en nous, autour de nous, l’on constate tous les jours de quelle manière elle le peut garantir.

La réalité juge de tous côtés. Ce grand malheur ne souffre pas l’allusion. On songe à quelque malentendu supportable, parfait.

Nous nous aidons à inventer sur le réel deux ou trois idées efficaces. Mais nous n’imaginons pas que certains nous entendent. Et l’on n’a pas fini de se méprendre.

Puisqu’il en est encore temps, permettez-nous de prendre congé. Sans doute reviendrons-nous — ailleurs.

(20 mai 1925)

Ce tract, bien que signé de trois noms, est repris dans Histoire de ne pas rire sous le seul nom de Paul Nougé, dont on reconnaît par ailleurs la pensée. Il répond très explicitement à un poème d’André Breton, derrière lequel je me range, par ailleurs.

 

Paul Nougé, La jongleuse, de la série "La subversion des images" (1929-1930).

 

L’AUBE DÉSARMÉE

Ta voix peut bien monter pour rompre tous les charmes, cette tête pourtant tient encore aux épaules, tes mains n’ont pas perdu tes bras dont elles vivaient, elles n’ont pas encore gagné la terrible liberté qu’elles souhaitent si souvent, au tournant des mensonges.

Je ne jouerai plus avec les mots, il n’y a plus d’espace pour l’ingéniosité du rire, pour l’agrément des larmes; je ne jouerai plus de quelques idées si souples qu’aussitôt elles se retournent sans en avoir l’air; et que mes mains soient nues maintenant, et que mes mots quittent ma bouche et ma tête sans espoir de retour, et que je sois libre de mes mains, de ma bouche et de ma tête, pour ceci, pour cela, pour cela qui se passe à peu près de ce qu’il faudrait dire.

(1928)

 

L'Empire des lumières II, par René Magritte. Cette année-là, ensemble avec d'autres auteurs, Paul Nougé écrit une série de commentaires sur des tableaux de René Magritte, commentaires qui ne seront jamais publiés commes tels. Les intermittences du cœur, que nous avons repris sur cette page, est l'un de ces commentaires.

 

LES INTERMITTENCES DU CŒUR

À perte de murailles, à perte de grands jours, à perte d’ombres sensibles, à perte de musique de branchages, de dentelles mentales toujours possibles, à perte de jeunesse, notre mémoire saigne et sourit.

(17 avril 1950)

 

Paul Nougé, Le bras révélateur, de la série "La subversion des images" (1929-1930).

 

Pour aller plus loin:

  • Paul Nougé, Histoire de ne pas rire, L’âge d’homme, Lausanne, 1980.
  • Paul Nougé, L’expérience continue, L’âge d’homme, Lausanne, 1981.
  • Paul Nougé, René Magritte (in extenso), Didier Devillez, Bruxelles, 1997. Le catalogue de cette maison rassemble un grand nombre de publications (ouvrages, revues) liées au surréalisme belge.
  • Un extrait de la série « La publicité transfigurée« .