La multiplication du silence, par Mauro Fabi.

 

Anna, les choses changent

Anna, les choses changent elles ne répondent
plus si tu les appelles combien de temps est-ce
que nous ne nous embrassons plus que nous pensons
changer désormais nous sommes rentrés
dans notre cocon rugueux et fragile
dans le sommeil informe où nous rêvons peut-être
de bras d’un regard d’une tendresse
d’un autre amour.

Anna, les gares sont froides pleines de
pauvreté de verres brisés de femmes qui
fument et ne regardent pas
les voies sont comme des coups de griffes
sur une peau émaciée.

 

 

Ils ne formaient pas un couple heureux,
ils discutaient souvent sans
trouver un point de rencontre.
Ils avaient deux enfants très beaux
qu’ils adoraient au-delà de tout,
ils les épiaient chacun pour son
compte et cela faisait
pour un temps s’amoindrir
la distance qui les séparait
depuis toujours.
On ne peut pas dire qu’ils furent
un couple belliqueux dans le vrai
sens du terme.
Ils étaient différents, différente leur
manière de faire traîner leurs jours.

 

 

Il y a beaucoup de vérité dans ce que tu dis et c’est beaucoup de vérité
que je te demande de supporter. Regarde combien de gens se bourrent
de pastilles pour passer quelques heures de sommeil neutre,
sans ces cauchemars qui reviennent qu’on ne peut pas raconter
ou dont on s’efforce de croire qu’on les a seulement rêvés.
Nous ne pouvons pas nous étourdir seulement avec la vérité.
Se souvenir de tout cela, s’écorcher… le ronflement de ces esprits
effectivement lugubres qui passent leurs journées
à déguiser la douleur pour la rendre plus supportable
pendant que le soir tombe
nous le savons, ça ne nous fait pas de bien.
Nous avons eu des moments, des moments de rare bonheur.
J’ai fait bien des efforts pour t’exprimer mes moments de rare
bonheur, je n’ai pas l’habitude, souvent je ne réussis même pas à
les reconnaître, tu me reproches de n’avoir jamais été heureux,
même quand on nous annonça que tu entendais un enfant…
notre fils.
Je tournai pendant deux heures en fumant ma pipe, pour moi c’était comme si j’avais toujours vécu à Montpellier, comme si j’y avais fait mes études, que sais-je, mes jambes me portaient toutes seules, les places, les jardins publics, tout semblait déjà connu…
C’était cela le bonheur. Se sentir chez soi dans un endroit que je n’avais jamais vu.
Tenir entre mes mains une nouvelle comme celle-là me faisait
habiter, littéralement, la Terre, n’importe quelle ville.
Ces visages de jeunes qui se promenaient, ces bureaux de tabac fermés, cette lumière qui s’obstinait à me suivre… je ne me rendis pas compte du temps qui s’était écoulé. Tu m’attendais à la fenêtre de l’hôtel, presque soucieuse.
Tu te rappelles, dis, la soupe avec les croûtons de pain à l’ail, le superbe filet qu’on me servit, l’étrange calme, cet air d’invicibilité que, je te l’avouai, il me semblait afficher ?
Les examens de sang confirmeraient les résultats de l’écographie.
J’en étais plus que sûr.

 

 

Encore un matin, et tu te réveilles avec ta
terrible migraine.
La lumière filtre à travers les persiennes, tu te lèves, gagnes
les toilettes et te mets à genoux. Puis tu t’enfiles deux
doigts dans la gorge et tu essaies de vomir.
Et tu vomis en effet, une chose liquide et amère,
pendant que ta femme se lève réveillée
par tes râles.
Il n’y a guère de bienveillance sur son visage,
elle s’est lassée et c’est compréhensible.
C’est tout à fait compréhensible en cet instant.
“J’imagine que tu n’iras pas travailler” dit-elle,
“j’imagine que je devrai emmener la petite
chez ses grands-parents, préparer ses affaires”.
Il lui fallait un autre homme.
Peut-être aurait-elle été pareillement
mécontente, c’est sa nature, mais pas
de cette manière.
Qu’est-ce que tu lui as donné au fond durant toutes
ces années? Des soucis, de méchants soucis
et rien d’autre. Tu l’entends qui s’affaire dans la chambre à coucher,
entre deux vomissements,
ta fille pleure,
puis la porte claque et tu es seul, plus aucun
obstacle entre toi et la multiplication
du silence.

 

 

Ces quatre poèmes ouvrent la section “La multiplication du silence” du recueil de Mauro Fabi, Il motore di vetro, Palomar, Bari, 2004.

Traduit par Olivier Favier.