Un geste pour Denko, par Moussa Badjè Doumbia.

 
J’ai appris la mort de Denko sur un groupe d’échange malien. Quelqu’un a juste balancé un « il paraît qu’un jeune Malien s’est suicidé à Châlons-en-Champagne pour échapper à la police venue le chercher ». Nous sommes le lundi 9 Janvier. Dans le groupe, personne ne semble y prêter attention. Cette indifférence m’insupporte d’autant plus que, dans ce même groupe, on parle de se mobiliser contre la nouvelle politique migratoire de l’Union européenne. Comment ne pas comprendre que la mort de ce garçon dont j’ignore jusqu’au nom est liée à la politique migratoire de l’Europe, à celle de la France tout particulièrement ? Quand bien même on parle du décès d’une personne qui n’a probablement pas de famille en France, pourquoi rester inerte ? On pourrait au moins chercher à se renseigner un peu, ne serait-ce que pour présenter ses condoléances à sa famille.
 
Quelques minutes plus tard, j’envoie un message à celui qui a transmis l’information. Il n’en sait pas davantage. Je fais donc un petit tour sur la toile. Je tombe sur l’article de France 3 qui parle des résultats de l’autopsie ne révélant pas de traces de coup sur le corps de Denko. Des questions se bousculent dans ma tête : pourquoi parler de coups ? Entre le vendredi soir et le lundi, comment une autopsie aurait pu être faite et les résultats communiqués ? Une enquête a-t-elle été menée avec sérieux en si peu de temps ? Et ses parents, sont-ils au courant que leur fils est mort quelque part ? Auront-ils la possibilité de l’inhumer parmi les leurs ? Je veux en savoir plus et je contacte le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), qui organise avec les jeunes une marche blanche pour Denko.
Le mercredi 11 janvier, j’arrive à Châlons-en-Champagne pour la première fois de ma vie. On m’indique la préfecture comme lieu de départ du cortège. Après quelques échanges avec les jeunes du foyer dans lequel résidait Denko, ainsi qu’avec les militants de RESF, j’appends que le conseil départemental a demandé aux associations de rester en dehors de cette histoire, qu’il s’occuperait de tout. Je me pose une nouvelle question : pourquoi le conseil tient-il tant à éloigner les associations au point de vouloir prendre en charge le rapatriement du corps ? Je n’ai aucune confiance dans les politiques, je dis au RESF que je n’y crois pas et qu’à mon retour à Paris je ferai tout pour contacter sa famille et en savoir davantage avant de revenir vers eux.
La marche dure environ une heure et nous mène au pied de l’immeuble du drame. Je lève la tête, estime la distance entre sa chambre du huitième étage et le sol. Je me demande ce qu’il a pu se dire durant les quelques secondes qui l’ont séparé de la fenêtre au sol, ce qu’il a pensé de ce monde, a-t-il eu le temps de penser à ses parents ? Mes larmes coulent, un sentiment de mal être et de honte m’envahit. Les souvenirs remontent, je revois l’image de mon cousin, ce garçon qui, en 2005, était venu dire au revoir à ma mère, qui avait décidé de partir. Il n’en pouvait plus d’éviter le regard de sa propre mère devenue veuve, qui n’arrivait à les nourrir que très péniblement, lui et sa sœur, mais qui voulait que personne ne le sache, par dignité. « Quelle dignité à celui qui tend la main ? » disait-elle à mon cousin.
Ce jour-là, ma mère a tenté de dissuader mon cousin. Rien n’y a fait. Il était décidé. Que valait notre vie si l’on avait le sentiment de ne servir à rien ? Il s’est écroulé dans les bras de ma mère, mon esprit adolescent n’a pas saisi le désespoir qui nourrissait la décision de mon cousin. Je lui ai apporté un verre d’eau, l’ai regardé dans les yeux et lui ai dit : « Cousin, tu as raison, il faut partir, je te promets que je te rejoindrai. » Sans le savoir, je l’encourageais à faire quelque chose dont j’ignorais tout. D’ailleurs, aujourd’hui encore, je n’en sais pas grand-chose, moi qui suis arrivé en France avec un visa étudiant, et qui ai rejoint Paris après cinq heures de vol. Un an plus tard, nous avons appris la mort de mon cousin. Un de ses compagnons de route nous avait appelés, il avait été témoin de ce drame. Il sera resté dans les eaux troubles de Gibraltar. Nous n’en saurons pas davantage. Ils avaient échangé les contacts des familles pour qu’en cas de malheur l’un ou l’autre puisse appeler et informer les parents.
Quelques années après, en 2007, c’est un ami qui prend la route. L’itinéraire a changé, le nord du Mali puis la Libye en passant par le Niger avant de prendre la mer. Mon ami est revenu un an après son départ, mais il est resté traumatisé au point que certains le considéraient comme fou. Selon lui, le plus dur n’était pas la traversée car en mer on mourait rapidement. Toute la souffrance du parcours, c’était le Sahara. Dans cet immense espace de sable où le soleil était impitoyable, nombreux étaient ceux qui succombaient à la soif et à la faim. Il m’est arrivé de lui dire qu’il exagérait, pourtant il me jurait que non. Aujourd’hui j’ai honte, j’ai honte d’avoir douté de ses récits, de ne m’être pas une seule fois mis à sa place pour imaginer ne serait-ce qu’une seconde ce qu’il avait vécu. Me retrouver au pied de cet immeuble fait remonter cette tristesse enfouie depuis tout ce temps. Je me demande ce que je peux faire concrètement si jamais le Conseil départemental se désiste et que les autorités diplomatiques du Mali ne veulent pas assurer le rapatriement. Dans le train de retour pour Paris, l’idée d’une collecte fait son chemin dans mon esprit.
À Paris, je contacte Sékou Magassa, un responsable associatif de Kaarta, chef-lieu de la province où se trouve Didinko, le village natal de Denko. Avec lui, j’appelle plusieurs fois le Conseil départemental de la Marne qui finit par nous dire qu’il ne prendra pas en charge le rapatriement du corps de Denko Sissoko. Le Conseil départemental n’a pas de budget prévu pour de pareils cas. C’est également ce que nous diront les autorités diplomatiques du Mali. Les structures de la communauté malienne ne nous donnent pas non plus l’impression de vouloir s’impliquer. Nous revenons donc vers RESF pour un appel aux dons. Dans la foulée, je pense à créer le compte facebook « U Un geste pour Denko ».
La collecte suscite un élan de solidarité qui dépasse toutes mes attentes. Je suis très agréablement surpris par le sursaut d’humanisme dont les gens ont fait preuve. Entre les 18 et 25 janvier, nous récoltons assez de fonds pour non seulement ramener le corps de Denko à ses parents, mais aussi pour prendre un billet d’avion afin que son oncle puisse l’accompagner. Je rends visite à celui-ci le 26 janvier. Il est sur le point de s’endetter pour rapatrier le corps de son neveu sous la pression familiale. Il m’explique que la dernière fois qu’il a vu Denko ce n’était qu’un petit garçon. Des amis de l’adolescent l’ont appelé d’Italie pour l’informer que son neveu était mort en France. En arrivant ici, Denko était resté silencieux parce qu’il voulait s’en sortir par lui-même et ne pas être à la charge d’un oncle infirme, vivant dans un foyer de travailleurs africains.L’oncle a du mal à me croire lorsque je lui dis que des inconnus ont donné suffisamment pour financer son billet en plus du rapatriement. Il ne me connaît pas non plus. Il a seulement entendu parler de l’action que j’ai initiée avec RESF par Sékou et Mamadou Koné qui lui ont rendu visite.
Il appelle la famille de Denko à Didinko et ses parents me disent : « Les mots nous manquent pour vous remercier et vous décrire ce que nous ressentons comme sentiment devant votre humanité. Nous vous disons simplement que la vie vous le rende. » Sur le chemin du retour, je me dis que  ses parents ont une immense dignité ! Ils ont perdu leur enfant, mais ils trouvent la force de prier pour moi. Le soir j’appelle ma mère pour lui dire que je l’aime, car je ne sais même pas si Denko a eu cette chance. En disant cela, j’espère secrètement que Denko a pu le dire aussi, récemment.
Je profite de ce témoignage pour remercier du fond de cœur tou(te)s celles et ceux qui ont fait un geste pour Denko. Je réitère mon soutien indéfectible à l’éducatrice qui pour avoir exprimé sa détresse en tant qu’individu risque de perdre son emploi. En mémoire de Denko, nous devons continuer le combat pour un meilleur accueil des mineurs isolés, mais surtout pour celui de tout homme sur la terre des hommes.

Moussa, Paris, février 2017. Photo: Olivier Favier.

Moussa, Paris, février 2017. Photo: Olivier Favier.

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