Monsieur et madame tout le monde, par Olivier Favier.

 

« Tout le monde, c’est personne. »

Jane Gardam

Il est 16 heures, la manifestation a commencé depuis une heure, et je l’ai remontée sur le trottoir à vélo. À hauteur du métro Reuilly-Diderot, le cortège est bloqué. Deux cordons de CRS tentent de créer un no man’s land. De leur part, évidemment, je n’entends aucune explication. Quelques illuminés leur font des discours sur leurs cerveaux, leurs enfants, la société qui va mal parce que le défilé n’avance plus, avec ce ton histrionique et moralisateur qui est le propre des pseudo-militants et des mauvais curés. Les CRS, en fin de compte, c’est un peu le public captif de l’orateur raté. De temps en temps la foule se met à gronder, une CRS sursaute alors qu’un objet s’écrase devant elle. Tout à coup, je reçois un pavé sur la tête -j’ai gardé mon casque de cycliste. De l’autre côté de la foule, il y a un groupe de black blocks que la police s’efforce manifestement d’isoler. Il pousse et traverse par deux fois le cordon des policiers. La seconde, un CRS est piétiné par la foule, il se relève sans casque, hors de lui. Ses collègues le retiennent. Une vieille connaissance -un acteur amoureux de son personnage- hurle et postillonne sur le cordon de CRS quelque chose qui tourne autour de nos impôts. Il a reçu une giclée de gaz lacrymogène. C’est le cas aussi d’un vieux militant CGT, par ailleurs gendarme à la retraite, qui essaie de rire mais ne sent pas très bien, tandis que d’autres membres de la CGT retraités demandent à la police de faire plus attention. Derrière moi un jeune fait des doigts d’honneur devant les boucliers de la police. La troisième fois, un CRS du deuxième rang sort sa bombe lacrymogène mais il vise mal. Je prends les trois-quarts des gaz dans les yeux. Il ne juge pas utile de s’excuser mais un collègue répète deux fois, « Faut pas frotter! » À mon tour j’ai envie de rire.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Le défilé repart, le premier cordon de police, celui qui a fait face aux black blocks, se retrouve un temps plaqué d’un côté de la rue, les insultes pleuvent, et aussi des objets divers, canettes, bouteilles, pavés. À l’arrivée à Nation, la place est entièrement cernée par les forces de l’ordre. Les familles ne s’attardent pas, les rares baraques à frites ferment après quelques minutes. Les black blocks sont de nouveau là, ils seront entre cent et deux-cents mais ils occupent tout l’espace, ils font le tour du rond-point en cherchant l’endroit où ils vont accrocher les policiers. Uniformément habillés de noir, ils sont à mille lieues de l’idée que je me fais de l’émancipation. Très vite, les affrontements éclatent, la place est envahie par les gaz. Au bout d’une demi-heure, un homme s’approche des CRS pour faire état d’un blessé grave, qui perd beaucoup de sang. La tension redescend aussitôt. La police fait un cordon de sécurité autour du blessé, qui est évacué par les pompiers une vingtaine de minutes plus tard. Je crois comprendre qu’il a été touché à l’artère fémorale. En fait, le vaisseau a été coupé au niveau de la cheville, ce qui le rend intransportable sans soins préalables.(1)

Nation, 1er mai 2016. Un blessé. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Un blessé. Photo Olivier Favier.

À République, un peu plus tard, vers 20 heures 30, des groupes d’autonomes et de casseurs moins organisés sont là. Quand j’arrive sur les lieux, un petit groupe essaie de fracasser la vitrine de Go Sport pour amener la police à sortir des rues adjacentes. L’assemblée générale, les commissions et la foule présente ne semblent guère les intéresser. Des gens venues de la place leur hurlent d’arrêter. Ils s’exécutent. Rue du Faubourg du Temple, des personnes ont spontanément créé un cordon entre la police et quelques dizaines de personnes venues pour provoquer. « Collabos » hurlent ces derniers à leur encontre avant de repousser violemment les quelques journalistes présents sur les lieux. Je vois passer un cocktail Molotov. Quelques personnes tentent une variation sur un des slogans du moment: « Tout le monde déteste les pacifistes ». Je rejoins les personnes qui ont formé une ligne à quelques mètres des CRS. Les mains que je serre tremblent. Je ne sais si c’est d’avoir amené un casque, et aussi des lunettes de plongée pour me protéger des gaz, mais je n’ai pas peur. J’ai l’impression d’être si étranger au monde qui m’entoure que rien ne pourra m’arriver. Un feu se déclare dans l’escalier du métro. Peu à peu, la foule immense et pacifique regroupée sur la place se disperse, d’autant que les gaz sont envoyés à dessein très au-delà des éléments violents. À plusieurs reprises, la police charge sur quelques mètres sans prévenir en frappant ceux qui empêchent la confrontation. Je me mets à engueuler vertement un flic qui m’a mis un coup de matraque sur l’épaule, sans doute parce que je ne reculais pas assez vite à ses yeux. Il me fait signe que nous devons dégager. Je continue, posé, sans insultes. Dans ses yeux, je vois monter la honte. Il est 21 h 30, on évacue un homme, a-t-il été blessé ou a-t-il fait un malaise, je ne sais pas. Les gens de Nuit debout sont partis, et désormais tout le monde -enfin ces gens qui se pensent comme tout le monde dès qu’ils ne sont plus seuls- semble d’accord pour jouer à l’insurrection qui vend. En bon démocrate, je me garderais bien de les en empêcher.

République, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

République, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Un journaliste traverse la place. Photo Olivier Favier.

République, 1er mai 2016. Un journaliste traverse la place. Photo Olivier Favier.

Nation, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

République, 1er mai 2016. Photo Olivier Favier.

Message de service: parmi les « tout le monde », toi l’abruti (e) qui as lancé au hasard dans la foule le pavé qui est venu s’écraser sur mon casque, tu es assez proche de l’idée que je me fais d’un assassin. Je respecte les porcs, et du moment où ils font correctement leur métier, je respecte aussi les flics. Mais toi, je ne te respecte pas.(2)

République, 1er mai 2016. Un homme tente de calmer ceux qui lancent des projectiles sur la police. Photo Olivier Favier.

République, 1er mai 2016. Un homme tente de calmer ceux qui lancent des projectiles sur la police. Photo Olivier Favier.

Pour aller plus loin:

  1. Voir ce témoignage. []
  2. Je fais référence dans cet article à deux slogans entendus en boucle lors des dernières manifestions: « Flics, porcs, assassins » et « Tout le monde déteste la police. » []