Mohamed Zampou, pompier avant l’heure, attend d’être français, par Olivier Favier

 

Le jeune homme accroché au deuxième étage d’un immeuble en flammes dans le quartier de la Bottière à Nantes, le 28 mars dernier, s’appelle Mohamed Zampou et il a vingt-trois ans. Il vit dans notre pays depuis huit ans et attend depuis quatre de devenir français pour pouvoir accomplir son rêve : entrer chez les pompiers.

Je rencontre Mohamed Zampou en février 2015. À cette époque, j’écris des reportages, des récits, des articles historiques, sur ce que j’ai coutume d’appeler la question migratoire. Des amis m’invitent à Nantes pour que je témoigne de ce que j’ai vu. Ils me proposent aussi de rencontrer un jeune de dix-sept ans, Momo, parce que, m’expliquent-ils, il veut raconter son histoire.

Des mineurs isolés étrangers, comme on les appelle alors, j’en rencontre beaucoup après lui. Il faut dire que mon grand-père italien est arrivé en France un peu comme eux, tout seul, à l’âge de seize ans. L’un de ses jeunes s’installera chez moi l’année suivante et deviendra mon fils à ses dix-huit ans. Malgré tout, Mohamed reste le premier que j’ai rencontré et même si je ne l’ai accompagné que de loin, je le considère lui aussi comme mon fils. Un jour ou l’autre, bien sûr, il faudra officialiser cela.

Du piment dans les yeux

Son histoire est celle de tous les jeunes qui ont rejoint la France depuis l’Afrique de l’Ouest par leurs propres moyens. La sienne est dure, ni plus ni moins que tant d’autres, insoutenable sans doute pour nos critères occidentaux, mais étrangement familière pour qui a fréquenté un peu la littérature classique. Mohamed est un héros parmi d’autres de la plus grande belle épopée de notre temps. Mais il en est aussi l’aède, celui qui dans chaque mot, révèle le sens profond de ce qu’il a vécu, son rapport au monde et peut-être aussi le nôtre, ce qui lui manque en tout cas… À chaque fois que nous nous croisons, ou que je lui parle au téléphone, j’apprends de lui quelque chose sur le sens de nos vies.

Confucius a 17 ans, dis-je à mes amis en riant après notre premier entretien. Puis j’appelle une autre amie, Antonella Amirante, metteuse en scène à Lyon, je lui dis viens, je veux te présenter quelqu’un. Deux semaines plus tard, Mohamed raconte de nouveau son parcours, sa naissance en Côte d’Ivoire dans une famille burkinabé, l’impossibilité matérielle d’étudier au-delà de la fin de l’école primaire, son envie impérieuse de poursuivre malgré tout, les mois où à treize ans, il travaille dans un abattoir le soir pour payer son collège, puis le départ en cachette, l’adieu à sa mère dont il ne sait pas qu’il ne la reverra plus, la bénédiction tardive de son père au téléphone juste avant de passer Gibraltar, le camarade qui meurt pendant la traversée, et toute une foule de détails sur ces moments où tu joues ton destin ou ta vie sur une réponse, un geste, un regard.

Au printemps 2016, Momo vient à Lyon, Antonella explique que le texte du spectacle qui va raconter son histoire, Du piment dans les yeux, écrit par Simon Grangeat, est désormais prêt pour la mise en scène, mais elle ne voit qu’une seule personne qui puisse interpréter le Momo à demi-fictionnel qui en est le protagoniste. Et cette personne, c’est lui. Il la regarde interloqué. Alors elle se lance dans un long monologue sur la difficulté du théâtre, la responsabilité de l’acteur, l’implication qu’elle exige, à chaque instant. S’il dit oui, en gros, tout reposera sur lui jusqu’à l’avenir de la compagnie et la carrière des gens avec qui il travaillera…

Je souris. Elle y va fort, mais elle a raison. Soudain, pourtant, je découvre ce que peut être la peur dans les yeux de ce garçon imperturbable. Le lendemain matin, nous prenons un café en terrasse et il nous donne sa réponse, souriante et laconique : « Impossible n’est pas Momo. » C’est la seule fois où je l’aurai vu hésiter plus de dix secondes pour répondre à une question, et cette hésitation encore est motivée par la seule crainte de décevoir, malgré toute sa bonne volonté.

Il faut dire qu’il n’est jamais allé au théâtre, qu’il sait à peine où il met les pieds. Qu’importe, il y a eu dans sa vie des inconnus beaucoup plus terrifiants. La création a lieu quelques mois plus tard, à la scène nationale de Vienne, en Isère, après trois semaines de répétition. Des documentaristes, Yves Benitah et Patrice Pegeault, réalisent un film sur ce travail, Du piment dans les yeux ou la soif d’étudier. Le titre de la pièce est bien trouvé, il est d’Antonella, qui l’a puisé dans un souvenir d’enfance de Momo. Le piment dans les yeux, c’était la punition de sa mère quand lui, ses frères et ses sœurs faisaient une grosse bêtise. « Elle n’était pas méchante, mais elle s’occupait seule de tous ses enfants, il faut la comprendre, on cherchait à lui échapper, mais elle nous rattrapait toujours. »

Momo de Nantes

Momo ne défend pas seulement sa mère, il défend les droits des femmes, d’ici ou d’ailleurs, il défend toutes celles et ceux qui sont victimes de discrimination comme ce jeune camarade de classe, me raconte-t-il un jour, pris à parti dans le tramway parce qu’il est homosexuel. « Quand ils sont descendus pour le suivre, j’ai dit au gars qui était avec moi ça suffit, on est descendus à notre tour, on leur a tapé sur l’épaule et on leur a expliqué que ce jeune était notre ami. Et là c’est parti. On ne les a pas battus, Olivier, je t’assure, on s’est juste assis sur eux et on leur a demandé, et maintenant tu dis quoi ? » Que D’Artagnan est né à San Pedro, peut-être.

Quand il a quitté, comme on dit en Afrique de l’Ouest, il voulait simplement faire des études pour travailler dans la marine marchande. Ce n’était pas son choix mais celui de sa sœur, qu’il voulait exaucer pour elle. Comme lui, elle n’avait pas pu étudier au-delà de ses douze ans, mais, à sa différence, elle n’avait pas pu partir non plus. « Au Niger il n’y avait pas la mer, me dit-il, en Algérie, je ne comprenais rien, au Maroc, les gens nous jetaient des cailloux depuis les toits des maisons quand nous passions en train. » Au bout de son errance, Mohamed est devenu Momo de Nantes, le nom sous lequel tout le monde le connaît ici.

Son histoire, il la raconte encore au micro de Zoé Varier sur France Inter, à celui de Yasmine Chouaki à RFI, et même à une équipe de la chaîne d’information continue BFM.TV. Il passe son bac avec mention grâce au lycée Saint-Félix qui lui donne une chance, quand les établissements publics lui ont tous refusé leur accès, et parmi eux le prestigieux lycée maritime. Arrivé à quinze ans, comme tant d’autres, il a attendu plusieurs années avant d’être reconnu mineur. Je l’entends encore lors de notre première rencontre : « On est forcés de réussir, la professeure fait du cas par cas. »

En 2017, il reçoit un prix de l’Académie du recteur pour son parcours exceptionnel. Il se lance alors contre toute attente dans un discours aussi drôle qu’émouvant sur toutes les premières fois qu’il a connues en arrivant ici, de son premier cadeau à sa première rencontre avec un escalator, puis il fait une longue liste de remerciements. « Si je suis là aujourd’hui, remarque-t-il dans un sourire, c’est que malgré tous ces refus, j’avais bien ma place dans un lycée. Et c’est le cas de tous les autres jeunes, ajoute-t-il, qui rêvent d’aller à l’école et qu’il ne faut pas oublier. » En-dehors des cours, il milite avec la JOC, la Jeunesse ouvrière chrétienne, pour les droits des travailleurs saisonniers qui, à sa différence, ont des papiers en règle et, en théorie du moins, des familles à leurs côtés.

« Tout ce qui doit arriver t’arrive » répète-t-il avec une sagesse qui lui vient pour le coup de sa culture musulmane. La filière qui s’ouvre à lui ne sera pas celle dont aurait rêvé sa sœur, mais une chose qu’il découvre et qui l’intéresse aussi, la protection de l’environnement. Il poursuit ses études en BTS. L’été il vient me voir à Merlieux dans l’Aisne où j’organise un stage de théâtre avec d’autres jeunes, gracieusement accueilli par un groupe d’anarchistes. Son charisme fait des miracles. Pour ses cadets de deux ou trois ans, Momo est un modèle, et il ne cherche jamais à en tirer profit. L’été, plusieurs jeunes viennent le voir à Nantes. Je vois ainsi se former de nouvelles fratries, de ces solidarités profondes dont il a le secret. À la montagne où il nous a rejoints, une amie lui demande ce qu’il veut faire, des randonnées, des visites, dormir au bord de la piscine : « Je veux tout » répond-il avec un grand sourire. Au carnaval de Douarnenez, il s’affuble d’une perruque blonde et de rouge à lèvre avec un imperturbable sérieux. Je le photographie. L’image fait le tour de la Côte d’Ivoire et il le sait très bien. Il en rit.

Tout ce qui doit arriver t’arrive

Vient le temps pour lui de demander la nationalité française. Son père a lui aussi disparu, il aime ses frères et sœurs, sa petite maman, mais sa vie est ici désormais. Son bac en poche, il entre en alternance et ne dépend plus de l’aide sociale à l’enfance. Des lettres de soutien, il en a des dizaines, d’ami.es bien sûr, mais aussi de journalistes reconnues qu’il a rencontrées, de la députée européenne Marie-Christine Vergiat, d’élues locales, d’artistes de théâtre, de jeunes de son âge, français ou immigrés, de mon père retraité de la police nationale, de ses professeures qui l’adorent – elles sont venues à quatre pour le voir, en traversant la France, et assister à la première de son spectacle.

Son entretien avec l’administration est un modèle du genre. Il me le récite dans le détail au téléphone et cette fois comme tant d’autres, je suis content de cette distance car j’ai les larmes aux yeux et que je ne veux pas qu’il le voie. Le résultat n’est pas celui attendu. Sa demande est ajournée parce qu’il n’a pas de domicile à son nom et pas encore de revenus propres. Ce n’est pourtant qu’une question de semaines comme cela est très bien expliqué du reste dans son dossier. Alors il présente un recours, dès l’obtention de sa première fiche de paye et de sa première quittance de loyer. L’agent en charge du dossier n’en tiendra aucun compte.

Deux ans passent, Momo a vingt-trois ans et un projet à lui désormais, qui l’occupe depuis quelques temps déjà. Il veut être pompier. Il en a les capacités physiques, le courage, la force mentale et la générosité. Mais pour cela, il faut la nationalité française. Alors il remonte un dossier, arrête ses études après son BTS et trouve un CDI qui ne lui convient pas vraiment, mais comme ça, me dit-il, il met toutes les chances de son côté. Il attend… Depuis un an et demi, il attend, mais rien n’arrive, pas même un rendez-vous pour un entretien.

Dimanche dernier, à Nantes, un incendie se déclare à la Bottière. Il roule en voiture vers le terrain de foot où il s’entraîne avec des amis. De la chaussée, il voit la fumée, s’arrête, croit distinguer une silhouette sur un balcon. En bas des jeunes posent des matelas au sol et invitent les victimes à sauter. Momo hésite un instant : « Je ne voulais pas qu’on pense que j’allais faire cela pour arranger ma situation. » Puis il grimpe, demande à la dame d’enjamber le balcon, il la prend sur ses épaules. Les autres jeunes suivent, une chaîne se met en place pour aider la victime à descendre. À l’arrivée des pompiers, Momo disparaît.

Il n’en parle à personne. Deux jours plus tard, une vidéo circule sur les réseaux et dans la presse. Des amis l’ont reconnu, là, sur les images, avec sa casquette et son catogan. Alors il m’envoie un article avec ses simples mots : « Pompier avant l’heure. » J’ai juste l’impression d’avoir déjà vu cette scène, non seulement parce que d’autres jeunes dans sa situation ont déjà pris ce genre de risques pour sauver des personnes – il suffit de les connaître pour savoir que ce n’est jamais intéressé – mais aussi parce que c’est lui, tel qu’il est, et tel que j’espère être arrivé à le décrire dans ce texte.

Je fais mon enquête. Je cherche tous les articles qui parlent de cette affaire, aucun ne l’évoque et pour cause, je trouve une pétition pour que le courage des jeunes de la Bottière soit reconnu, je la signe et je la fais signer, j’apprends que la mairie de Nantes a décidé d’accueillir ses jeunes héros dans les jours qui viennent. Alors j’appelle, une fois, deux fois, tente de faire publier ce texte dans la presse, en vain… Nous ne sommes plus en 2015, et des histoires de migrants héroïques, n’est-ce pas, il y en a eu tellement. Qu’à cela ne tienne, mon vieux site est là pour ça, comme avant, mieux qu’avant. Pour raconter encore, jusqu’à son dernier rebondissement en date, l’histoire de Momo de Nantes qui veut être pompier et français, et qui vient d’empêcher, par son initiative, qu’un homme et une femme ne sautent par la fenêtre et ne finissent à l’hôpital avec les jambes ou le bassin cassé.

Alors, tout ce qui doit arriver arrive ?

Mohamed Zampou, Paris, juin 2018. Photo: Olivier Favier

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