Mogadoxo 1878 (Mogadiscio), par Georges Révoil.

 

Le 22 février, à 3 heures, nous sommes mouillés en face de Mogadoxo. À notre arrivée, une foule d’indigènes envahit la plage. On dirait une fourmilière. Un boutre tire un coup de canon en amenant le pavillon musulman; tous les autres mouillés à son côté suivent son exemple.
Nous saluons à notre tour par une salve de six coups, à laquelle une pièce énorme répond de terre. Une immense pirogue s’approche du bord, elle est montée par deux soldats du gouverneur; quelques Çomalis(1) la dirigent avec peine.
Les deux envoyés procèdent de suite à une sorte d’interrogatoire.
Ils nous demandent notre nationalité, si nous avons un agent à Mogadoxo; enfin quelles sont nos intentions en venant chez eux. Nous répondons que, porteurs de lettres pour le gouverneur, nous irons le voir demain matin au point du jour et nous prions qu’on l’en informe. Après avoir visité le navire dans tous les sens, ces deux personnages s’en vont, mais non sans solliciter préalablement un bachis.

Pendant que l’embarcation s’éloigne, je jette un coup d’œil rapide sur la ville. En venant du côté d’Haffoûn, c’est-à-dire vers le nord, le regard rencontre d’abord une tour, ancien vestige sans doute des constructions portugaises du XVe siècle.
Cette tour est surmontée d’une lanterne à quatre ouvertures; tout à côté est bâtie une mosquée dont la construction remonte certainement à une date mois reculée.
Entre cette mosquée et la ville se trouvent, sur le sable, à fleur de terre, les débris de quelques tombeaux, et deux ou trois huttes auprès desquelles est un puits où les habitants mènent boire leurs troupeaux. Un peu plus en arrière s’isole une autre mosquée; puis trois vieilles constructions; enfin quelques arbustes formant un bosquet de verdure au milieu duquel se détachent encore de méchantes huttes. Une grande maison carrée en chantier et le palais du gouverneur séparent les deux villes ou plutôt les deux quartiers de Changani et d’Hamarneim qui forment, comme nous l’avons déjà dit, Mogadoxo. Au milieu d’Hamarneim, se dresse encore une tour en ruines, privée de sa lanterne.
Un petit bois, une vieille mosquée, non loin de laquelle s’en élève une neuve, formant tache blanche sur un soulèvement de granit, ferment le panorama vers le sud.
Deux forts carrés bâtis sur la colline découpent leur silhouette sur un ciel pur; on les découvre de très loin et les navigateurs peuvent les prendre comme point de repère.

23 février. -Dès six heures du matin, nous descendons à terre. En approchant de la plage, une barre assez forte et des lames qui se succèdent rapidement nous font présumer qu’il nous sera bien difficile de débarquer. En effet, nous ne tardons pas à être complètement submergés; chaque vague qui passe nous mouille des pieds à la tête. Nous nous tirons d’affaire le mieux que nous pouvons, car il n’y a pas à compter sur le secours de la foule amassée au bord du rivage et qui nous regarde sans que personne ne se dérange pour venir à notre aide.
Nous avons toutes les peines du monde à empêcher l’embarcation de chavirer. Échouée dans de telles conditions, comment la remettre à flot?
Nous voici donc trempés jusqu’aux os au milieu de tous les Arabes, Banians, Çomalis, en un mot de toute la ville accourue à notre rencontre.
Un homme dont la parole semble avoir quelque influence, et qui, nous l’apprendrons plus tard, s’appelle Hamed Cheriff, nous tend amicalement la main, et nous dit que le gouverneur nous recevra chez lui.
Nous le suivons, et traversons un espace carré de quelques centaines de mètres au milieu duquel se trouvent trois pièces d’artillerie montée sur leurs affûts. Nous entrons dans une cour, où vaches, poules et esclaves parquent ensemble sous des huttes délabrées. Dans le fond, à droite, se trouve un puits, autour duquel quelques femmes lavent du linge.
Le gouverneur vient au-devant de nous. Souleyman ben Râchid, tel est son nom, est un petit homme, à la figure brune, aux moustaches fines; la barbiche assez longue, les yeux peints, la tête rasée et couverte par un énorme turban. Il porte un long manteau noir brodé d’or et tient à la main son sabre et une petite canne en bois avec laquelle il se fait faire place. Il s’avance vers nous, nous tend la main en nous saluant par le « Yambo » zanzibarien et nous fait signe de le suivre dans son palais.
Quel palais, mon Dieu! nous voici dans un étroit corridor enfumé qui sert de corps de garde. Les murs sont tapissés de toutes sortes d’accessoires et d’armes; dans le fond une grande couchette est suspendue en guise de lit de camp. Après avoir gravi deux étages par un escalier obscur et sale, nous arrivons à la terrasse dont un mur crénelé forme le pourtour. Nous prenons place à côté de Souleyman; notre cicerone, Cheriff Hamed, est toujours là.
Petit à petit, cette terrasse, d’abord vide, se remplit de soldats armés jusqu’aux dents, qui, sans mot dire, viennent se former en demi-cercle en face de nous.
Notre interprète Abdul s’entretient avec le gouverneur, sur les données et d’après les instructions du chef de notre expédition. Les réponses de Souleyman sont amicales, mielleuses et empreintes de bienveillance. Bien que renseigné déjà par ses envoyés de la veille, il nous fait subir un véritable interrogatoire auquel nous répondons en l’initiant à nos projets et en lui faisant comprendre que nous espérons qu’il voudra bien nous prêter son concours et son appui.
Nous convenons même en sa présence avec Cheriff Hamed qu’il nous cherchera un local pour installer un comptoir. Après quelques pourparlers, Cheriff finit par nous offrir sa maison.
Pendant toute la durée de la conversation, nous sommes condamnés à absorber, lait, sirop, café et dattes qui se succèdent rapidement servis par des esclaves. En un mot, le gouverneur nous fait les honneurs de son domicile aussi gracieusement que possible.

Tout à coup nous sommes surpris par le bruit de deux coups de canon, que suivent bientôt des hourras; puis des salves de mousqueterie se font entendre. Le palais est envahi par des soldats qui viennent se joindre à ceux qui stationnent déjà sur la terrasse. Ils se mettent alors à exécuter tous ensemble en note présence les danses guerrières les plus variées. Enfin, d’une vingtaine qu’ils étaient dès le début de notre visite, ils sont maintenant plus de cent.
J’avoue que nous nous attendions peu à ce spectacle qui nous intéresse autant qu’il nous surprend, et pour mon compte, mes yeux n’ont rencontré nulle part un tableau plus saisissant et d’un aspect aussi caractéristique que cette chimbaya exécutée par des soldats armés de fusils, affublés des vêtements les plus bizarres, aussi sales que bariolés.
Nous détournons bientôt notre attention de cette représentation dont nous ne comprenons pas bien le but, et nous continuons à nous entretenir avec le gouverneur. Après quelques instants consacrés encore à la conversation, nous prenons congé de Souleyman pour aller remettre à différents négociants des lettres d’Assan Ali et pour visiter en compagnie de Cheriff, devenu notre guide, le logement qu’il met à notre service.

Nous nous y rendons en premier lieu; la maison où nous conduit Cheriff est voisine de la douane: le local nous suffira provisoirement lorsqu’un bon lait de chaux aura fait disparaître des murs la saleté qui les tapisse. Au fond de la plus grande pièce, une porte s’ouvre sur un escalier conduisant à la terrasse, d’où nous pourrions aisément correspondre avec l’Adonis(2).
Pendant notre examen, à toutes les fenêtres voisines se montrent des femmes arabes qui, bien certainement, à l’étonnement qui se peint sur leurs traits, doivent voir des Européens pour la première fois. Nous étions loin de nous douter alors que ce voisinage servirait plus tard de prétexte à Cheriff pour nous retirer sa parole et nous refuser de nous laisser prendre possession de la maison qu’il nous louait en ce moment.

En quittant la maison de Cheriff, nous nous rendons à la douane, chez le préposé du sultan pour lequel nous avions une lettre.
Nous traversons bien des pièces basses et obscures, pour arriver à une galerie de vingt mètres environ, et d’une construction assez bizarre. Au milieu de cette immense pièce, en face de la porte même, se trouve une alcôve carrée munie d’une estrade et éclairée par trois fenêtres meurtrières donnant sur la mer. Les murs sont garnis d’armes et de planchettes portant les règlements.

C’est dans cette alcôve qu’on nous fait asseoir. Nous sommes bientôt entourés par une foule de types étranges; parmi eux surtout quelques Çomalis de l’intérieur avec leur coiffure triangulaire dans laquelle se trouve piquée une grande épingle en bois sculpté.
Le destinataire de la lettre, Salem Gâsem, est absent. Son agent en prend connaissance à sa place et, attirant notre interprète à l’écart, lui affirme qu’il fera tout ce qui dépendra de lui pour nous être agréable et nous aider.

Nous le remerciâmes de ses bonnes intentions et prîmes congé de lui pour aller à Shangani où nous avions à voir une autre personne. Nous nous y rendions par la plage. Nous laissons sur notre droite la maison du gouverneur; sur notre gauche, nous longeons quelques tombeaux entourés de plantes grimpantes et d’arbustes assez fournis, et nous arrivons bientôt à la porte de Shangani où nous trouvons les autorités çomalis qui nous reçoivent fort amicalement.
Ces notables indigènes nous accompagnent jusque chez le personnage que nous désirons voir. On nous introduit dans une salle basse que les Çomalis ne tardent pas à envahir en si grand nombre que nous avons peine à respirer. Notre visite est bientôt terminée; à notre sortie, les rues sont tellement encombrées que nous ne pouvons circuler. Cependant aucune démonstration n’accueille notre passage.

Il paraît toutefois que les revolvers que nous avions à la ceinture ont alarmé quelques habitants, car le gouverneur envoie un exprès nous dire que nous n’avions rien à redouter et nous prier de vouloir bien désormais descendre à terre sans armes pour ne plus éveiller de crainte chez les indigènes.
Chemin faisant, je jette un coup d’œil autour de moi. Toutes les maisons sont attenantes les unes aux autres; leur intérieur et leur distribution témoignent que la construction doit en remonter à une époque très reculée, quoique le badigeon à la chaux qui en recouvre la façade leur donne presque l’air d’être bâties seulement de la veille. Les portes et les fenêtres en sont grossièrement sculptées.
Les deux maisons de Mogadoxo qui ont le plus d’apparence sont la douane et la maison du gouverneur; cette dernière est isolée sur un mamelon entre les deux villes.

C’est sur la plage, en face de la douane même, que se trouve le marché; ce qui permet au préposé du sultan de Zanzibar d’en surveiller les opérations quotidiennes.

Nous regagnons notre embarcation, et ce n’est que grâce à l’intervention d’un Çomali dont je reparlerai plus loin, Hadji-Osman, que nous pouvons parvenir à y prendre place, menacés que nous sommes à chaque instant de nous voir mouillés par la lame, comme le matin.
Pendant ce temps, une vingtaine de femmes arabes défilent sous nos yeux dansant au son de la darbouka. Quelques heures après notre arrivée à bord, nous recevons un bouc, comme cadeau du gouverneur. Nous envoyons nos remerciements à ce personnage, et lui faisons annoncer qu’au soleil couchant nous irons le voir de nouveau pour nous entretenir avec lui. Les envoyés profitent de leur venue à bord pour visiter l’Adonis depuis le pont jusqu’à la cale.

Nous descendons à terre à quatre heures. Nous prenons toutes nos précautions pour ne point éprouver à notre débarquement les mêmes contrariétés que ce matin. Nous y réussissons en allant aborder en face du puits.
Nous nous rendons auprès du gouverneur; nous n’avons pas d’armes.

Souleyman est assis à l’ombre du palais en construction, entouré de tous ses conseillers et de ses soldats, ces derniers au nombre de cinquante environ.
Nous prenons place à ses côtés et entrons de suite en pourparlers avec Cheriff Hamed pour la location de sa maison. Le prix de huit piastres est accepté et parole échangée de part et d’autre. Pour bien montrer au gouverneur quelles étaient notre sincérité et notre bonne foi, nous nous excusons d’avoir oublié à bord le bachis destiné aux hommes qui nous ont aidés le matin à notre embarquement, les remerciant publiquement du service qu’ils nous avaient rendu.
Notre conversation se continue toujours à haute voix, sur nos projets d’avenir.
Quel n’est pas notre étonnement de voir le gouverneur, sur l’appui duquel nous avions tout lieu de compter, combattre ces projets. Le traité de Zanzibar traduit en arabe, que notre interprète lui met sous les yeux, lui rappelle quels sont nos droits, et il semble se décider de nouveau à nous soutenir; il va même jusqu’à nous offrir des boutres pour débarquer nos marchandises. Il nous demande ce que nous pouvons avoir comme pacotille, les prix auxquels nous serons à même de livrer les divers objets de chargement.
La conversation devient assez banale et se clôture par quelques cadeaux de notre part qui semblent faire plaisir à Souleyman. Il est surtout très content d’une montre à remontoir avec les heures marquées en arabe que nous lui offrons; et nous prenons congé de lui.

24 février. -Dès le point du jour, nous sommes à terre avec nos hommes et le matériel nécessaire pour nettoyer et blanchir notre maison. Morellet, un peu souffrant, est resté à bord. Notre propriétaire vient à notre rencontre, mais, au lieu de nous conduire directement chez lui, il nous informe que le gouverneur désire nous parler. MM. Imbert et Eysséric s’y rendent tandis que je reste avec les hommes à l’ombre d’un mur où nous sommes bientôt entourés.
À quelques pas de nous se trouve un four à chaux çomali, grand trou creusé en terre, couvert de bois, sur lequel sont amoncelés des blocs de corail blanc. Un esclave, peut-être bien un condamné, les pieds enchaînés, est chargé de l’entretien de ce four.
La foule qui nous environne devient obséquieuse et importune, touchant tout notre petit matériel, l’étoffe de nos chemises, en un mot nous examinant des pieds à la tête et nous assaillant de questions auxquelles ni moi ni les hommes ne pouvons répondre. À quelques coups de fusils partis derrière nous, nous nous faisons faire place pour nous rendre compte de ce qui se passe. Nous voyons alors défiler sur la grève tous les soldats du gouverneur. Ils vont à la rencontre d’autres troupes qui arrivent. Une fois en présence, ils exécutent sur deux rangs une danse guerrière entremêlée des mêmes cris poussés lors de notre première réception chez Souleyman.

Il y a près de deux heures que nos compagnons sont chez le gouverneur; non point inquiet, mais curieux de savoir quel peut être le sujet d’une aussi longue conférence, je me rends auprès d’eux; je les trouve assis dans un coin; à droite de Souleyman sont tous ses conseillers et les chefs çomalis, sans armes, qui nous ont reçus à Changani. Mes compagnons sont à gauche. J’ai à peine le temps d’apprendre que Souleyman a retiré de suite l’autorisation d’établissement à Mogadoxo, prétextant qu’il fallait un ordre spécial de Seyid Bargash, sultan de Zanzibar, exigence à laquelle notre chef a répondu par l’exhibition nouvelle du traité de 1844(3).
Malgré la production de ce document, le gouverneur persiste dans son refus. Il allègue, entre autres choses, que nous sommes chrétiens, que, dans la maison choisie par nous, nous serions vus par les femmes qui habitent les demeures nous avoisinant.
Souleyman ajoute que nous pourrons débarquer nos marchandises à la douane, mais à la seule condition de ne séjourner en rade qu’une dizaine de jours et de ne point coucher à terre. Nous essayons en vain de lui faire comprendre que le local qu’il nous assigne ne nous convient en rien; il persiste dans ses volontés.

La discussion est à peine terminée que nous entendons une fusillade assez nourrie et les hourras des troupes qui arrivent vers l’endroit où nous sommes.
Un sourire malicieux court sur les lèvres de Souleyman qui donne en souhaëli quelques ordres auxquels nous ne comprenons rien. Peu d’instants après, la cour est envahie par plus de cent cinquante soldats arabes qui viennent saluer le gouverneur, puis se réunissent en cercle, chantant des versets du Coran, accompagnant leurs cris de coups de fusil qu’ils nous tirent presque sous le nez. Cette fantasia se continue par le défilé sur un rang, de toute la horde. Les guerriers, en passant devant nous, impriment à leurs longs sabres un mouvement de vibration, en nous les présentant à la hauteur de la figure.
Souleyman ne nous perd pas de vue et examine le jeu de nos physionomies, qui ne témoignent pas le moindre trouble, car nous croyons assister simplement à un présentation des troupes arrivées le matin.
Nous devions apprendre plus tard quels étaient la signification et le but de cette démonstration.

Nous parvenons cependant à prendre congé du gouverneur, et à nous dégager de la foule.
Nous sommes suivis pas Hadji Osman, ce Çomali qui si obligeamment aidé à notre embarquement la veille au matin. Hadji prend notre interprète à part et lui fournit à voix basse l’explication de tous ces incidents fâcheux qui s’accumulent autour de nous.
« La veille au soir, nous apprend-il, le conseil s’est réuni. Il règne dans tous les esprits la conviction que nous ne sommes point des commerçants, mais que l’Adonis est un navire de guerre, et que nous faisons partie de la flotte égyptienne; c’est pour ce motif que, revenant par degrés sur chacune de ses concessions, le gouverneur nous a retiré l’autorisation de nous établir à terre.
« Toutes les troupes que nous venons de voir, continue Hadji, sont arrivées pendant la nuit dernière, mandées en hâte des villes voisines, et la population entière a passé la nuit sous les armes.
« Enfin, la démonstration à laquelle nous avons assisté n’a été faite que pour nous prouver qu’on était en garde. »
Ces révélations nous contrarient vivement, mais nous ne tardons pas à en vérifier l’exactitude; en effet, à la douane où nous nous sommes rendus, le préposé nous refuse maintenant l’entrée du local et se contente de nous faire offrir pour notre installation un gourbi en paille, exposé à la rage du soleil. Il nous est impossible de songer à occuper un seul moment, sans courir de sérieux dangers, cette sorte de hangar.
Nous nous consultons alors sur les résolutions qu’il nous reste à prendre; et nous décidons qu’il vaut mieux  en présence de la conduite du gouverneur et d’une semblable réception, abandonner la place, quitte à adresser à qui de droit une plainte en bonne et due forme pour cette violation du traité de 1844 qui accorde aux Européens, moyennant redevance de 5%, liberté et autorisation de commercer dans toutes les propriétés et dépendances du sultan de Zanzibar. Nous dépêchons à Souleyman notre interprète Abdul pour lui traduire toute notre indignation et lui faire part de l’intention dans laquelle nous sommes, en quittant Mogadoxo, de nous plaindre à Zanzibar, de la manière dont on nous a reçus.

Nous avions demandé l’embarcation du bord pour un peu plus tard; aussi devons-nous écrire quelques mots pour que le capitaine nous l’envoie immédiatement. Notre ex-propriétaire, Cheriff, qui ne nous a pas quittés, se charge de les faire parvenir de suite, mais au lieu de les expédier à bord, ils les envoie au gouverneur, qui est encore avec Abdul.
Impatientés du retard que notre lettre met à parvenir, MM. Eysséric et Imbert vont rejoindre Abdul pour avoir une dernière explication avec le gouverneur.
Je reste avec un vieillard à barbe blanche, qui parle le créole de l’île Maurice; il a passé quelque temps dans ce pays et connaît bien les Européens.
Il blâme sévèrement la conduite du conseil, exprimant tous ses regrets pour la décision que nous prenons d’abandonner la ville. Il me remet en même temps quelques échantillons de marchandises dont la place regorge.

Cependant MM. Eysséric et Imbert, escortés par quelques naturels, trouvent Souleyman occupé à surveiller ses esclaves qui bâtissent son nouveau palais.
Le gouverneur a déjà refusé à Abdul de le recevoir; à l’arrivée de mes compagnons, il s’éclipse et fait dire qu’il n’y est pas. Ces messieurs pénètrent quand même dans la cour et expriment à Souleyman, avec une fermeté calme, tout ce qu’il assume de responsabilité sur sa tête et lui assurent que nous sommes absolument résolus à revendiquer notre droit.
Ce langage semble produire peu d’effet sur l’esprit du gouverneuer qui répond à tout par cette seule phrase: « Emchi, in cha Alla, Koul idjik tayyib. » (Allez-vous-en! S’il plaît à Dieu, tout ira bien.)

Il ne nous restait plus qu’à nous retirer: nous sommes accompagnés jusqu’au rivage, par une foule énorme qui assiste à notre départ et le salue de cris et de huées.
Seuls, Hadjo Osman et le vieillard dont j’ai parlé en dernier lieu nous serrent sympathiquement la main.
À peine l’embarcation a-t-elle poussé au large, que nous voyons ces deux braves indigènes entourés par toute cette populace qui les entraîne jusqu’au palais, en criant et en gesticulant.
Dès notre arrivée à bord, nous informons notre compagnon Morellet de ce qui vient de se passer. Nous prenons alors d’un commun accord la résolution de quitter Mogadoxo pour aller à Brawa et de descendre après jusqu’à Zanzibar, afin d’y porter plainte à notre consul, relativement à la violation du traité de 1844 dont ses nationaux viennent d’être victimes.

Georges Revoil, Voyage au cap des aromates (Afrique orientale), Paris, E.Dentu, 1880, pages 67-80.

« Servante-esclave. Moguedouchou » - 1882-1883 - Georges Revoil (contretype réalisé par Molténi) Georges Revoil, de 1877 à 1883, se rend à plusieurs reprises en pays somali. Photographe de talent, il prend de nombreuses vues de la région de Mogadiscio lors de son dernier voyage, mais se trouve confronté à la réticence des habitantes à se faire prendre en photo. «Une ou deux faiblirent devant les coiffes de soie, si recherchées dans le pays ; encore ne savaient-elles pas les résultats que devait donner leur court moment de pose devant mon objectif qu'elles regardaient avec inquiétude.» (Le Tour du monde, 1885.) Une projection de ses photographies est organisée le 19 décembre 1884 à la Société de géographie.

Pour aller plus loin:

Mogadiscio et la Somalie aujourd’hui

  1. J’écris Çomali et non Somali, parce que le Ç est la véritable lettre correspondant au ça arabe qu’emploient les Orientaux dans l’orthographe de ce mot. []
  2. C’est le nom de leur embarcation. (Nde) []
  3. Les États-Unis seront les premiers à signer des accords en 1833, puis viendront les Britanniques en 1839, la France en 1844, avant les villes hanséatiques en 1859. En 1844, le ministre des Colonies délègue le capitaine de vaisseau Romain-Desfossés, à bord de la corvette Berceau à Zanzibar. Le traité d’amitié et de commerce est paraphé le 17 novembre 1844. Le Capitaine Broquant ouvre le poste consulaire. Seyyid bin Saïd, sultan d’Oman, se réserve le monopole du commerce de l’ivoire et de la gomme copal. Trois maisons de Marseille envoient des agents permanents à Zanzibar, capitale du sultanat depuis 1840. (Nde) []