Mogadiscio 1891, par Luigi Robecchi Bricchetti.

 

Mogadiscio se présente comme un ensemble gai et coquet, dans le blanc des maisons fines et anguleuses, paresseusement étendues et nimbées de torride lumière, le long de la côte léchée tout autour par la mer.
Quand le bateau s’approche, la ville commence à présenter des profils plus nets et plus clairs, de sorte qu’on distingue aussitôt comment elle se divise en deux parties nettement séparées l’une de l’autre par un palais qui domine au milieu et qui est la résidence du Gouverneur. Ce sont deux gros bourgs reliés entre eux par cet édifice majestueux.
Sur la gauche quand on aborde, surgit d’une falaise rocheuse et ceinte par un muret, Hamar-Weyne (qui en somali signifie Hamar la grande), autrefois établissement portugais, plus grand que l’autre hameau et qui, par son ensemble sévère, simple et obscur, laisse immédiatement à penser qu’il est la partie la plus ancienne.
À droite, sur la côte, s’étale Shangani (mot kiswahili qui veut dire « Sur le sable ») plus moderne, blanche, propre, avec la trace de ces récentes constructions arabes, si fréquentes sur les côtes de la mer Rouge.
À droite de Shangani, et isolée, s’élève sur une hauteur une tour de forme circulaire et qui de sa large base s’affine insensiblement en deux sections séparées par un ourlet de pierre pour toute corniche, et s’achevant par une pointe conique où s’ouvrent quatre fenêtres.
C’est la tour d’Abdul Aziz, que les indigènes appellent Mnara(1).

La place du marché à Mogadiscio en 1882, extraite de E. Cerulli, Somalia, Scritti Vari Editi ed Inediti, Vol. 1., Fig. XIV. Istituto Poligrafico dello Stato, P.V., Rome, 1957.

Mogadiscio gaie et souriante, la plus grande et la plus importante ville de cette côte, et qui pourrait bien être la vieille Essenia de Périclès, est appelée Maqadīshū (eau de roi) par les Arabes, lesquels ont pour proverbe: Mogadiscio reine des villes, chaque jour joyeuse et bien vêtue, toujours bavarde et batailleuse.
La ville, surtout Shangani qui compte autour de 4000 habitants, est composée de maisons regroupées au hasard et sans ordre, construites en pierre, enduites de chaux blanche et avec un toit en terrasse.
La mosquée principale se trouve dans le bourg de Hamar-Weyne, qui compte environ 5000 habitants.
Mogadiscio ou Mogadisciu est la capitale de cette côte d’Ajan appelée aussi Azanie.
À l’intérieur on rencontre des traces de monuments très anciens recouverts d’inscriptions himiaritiques.

Plan régulateur de Mogadiscio de 1915. Le premier traité secret, marquant la volonté italienne de prendre pied dans la corne de l’Afrique, remonte à 1869. En 1880, l’Italie fait des incursions sur la côte somalienne. Un protectorat est signé avec le sultan de Zanzibar en 1885. En 1936, la Somalie fait partie de l’Afrique Orientale Italienne -avec l’Érythrée et l’Éthiopie nouvellement conquise- et forme avec elles l’un des deux blocs de l’Empire colonial italien. L’Ogaden est rattaché à son territoire. Conquise par les britanniques en 1941, elle reste sous leur contrôle jusqu’en 1949, date à laquelle elle est de nouveau confiée à l’Italie avec un mandat de l’ONU. Elle obtient son indépendance le 1er juillet 1960 et est aussitôt unie à l’ex-Somaliland britannique.

Le caractère des habitants est, comme sur toutes les côtes, méfiant, rusé, batailleur et turbulent. Les rivalités entre les deux bourgs -parce qu’à Shangani l’élément arabe prédomine et l’élément indigène dans l’autre- font souvent éclater rixes et guerres, lesquelles troublent le calme momentané et précaire du pays.
Le Gouverneur ne connaît pas de trêve, affairé comme il l’est à prévenir et à réprimer les problèmes qui, jour après jour, par vols, par abus, par outrages ou par voies de fait, menacent de devenir de véritables batailles.

 

Extrait de Luigi Robecchi Bricchetti, Somalia e Benadir. Viaggio d’esplorazione in Africa Orientale, Aliprandi, Milan, 1899. Pages 105-107. Traduction d’Olivier Favier.

Mogadiscio, 1938. Panorama de la ville coloniale italienne. La ville est cédée à l’Italie en 1892, qui s’en empare en 1905. En 1938, les Italiens de Somalie étaient 20 000 pour une population globale de 50 000 habitants.

Pour aller plus loin:

  • Luigi Robecchi Bricchetti (Pavie 1855-1926) est sans doute l’explorateur italien à avoir parcouru le plus de kilomètres en Libye, en Égypte et en Somalie, jusque dans des régions jamais traversées par des Européens. Sa réputation tient surtout à ses deux voyages en Somalie, en 1890 et 1891, dont il tira des récits précis et d’agréable lecture, même si non exempts des préjugés de l’époque. Il a fait don de ses collections à la ville de Pavie où un musée porte aujourd’hui son nom.
  • Sur la période coloniale italienne, on pourra consulter les livres du grand historien, reporter et écrivain Angelo del Boca, malheureusement non traduits en français, dont les quatre volumes de Gli Italiani in Africa orientale, Mondadori, Milan, 1996-1999.  Ses mémoires, Il mio novecento, sont parues en 2008 chez Neri Pozza -recension en français. L’extrait de Luigi Robecchi Bricchetti que nous publions est présenté dans l’anthologie d’Angelo del Boca, La nostra Africa, Nerri Pozza, Vicence, 2003, avec ce commentaire: « (C’est un passage) d’une déconcertante actualité. À cent ans de distance, en effet, les heurts entre clans continuent en Somalie et Mogadiscio n’a pas perdu son primat de ville de la discorde. » Comme pour l’actualité libyenne, celle encore plus tragique de la Corne de l’Afrique vaudrait qu’on revienne à son histoire coloniale, inconnue des Français.
  • La page Somalie du site Jeune Afrique.
  • Un reportage photographique sur L’Express.fr du 25 juillet 2011 sur la famine qui frappe actuellement la Corne de l’Afrique.
  • Le fil de Slate Afrique sur la Somalie -la meilleure source, et de très loin, sur la question.
  • Une infographie en anglais sur le site de l’OCHA, partiellement reprise en français sur le site de RFI le 20 juillet 2011. La région de Mogadiscio est la plus durement touchée par la catastrophe. Le fil d’actualité de cette même radio sur la Somalie.
  • Une très belle interview du photographe Pascal Maitre sur le site de l’Express. C’est l’un des rares journalistes à suivre l’actualité de ce pays. La photographie commentée montre le quartier de Shangani. Somalie, le pays abandonné de tous, la précieuse exposition de Pascal Maitre à Visa pour l’image en 2009 a été très remarquée.
  • Un curieux et suggestif album photographique sur Mogadiscio dans les années 1990.
  • Les moignons de Mogadiscio, un article de Serge Michel (Le Monde, 12/01/07).
  1. Mnara est en fait le nom de la tour de la mosquée Abdul-Aziz. []