Arrange-toi, entretien avec Federica Martucci, traductrice et comédienne.

 
Alors qu’on célèbrera en janvier les 40 ans de la loi Veil sur l’IVG, l’actualité en France comme ailleurs nous rappelle que, même garanti par la loi, le droit à l’avortement suscite toujours autant de débats et requiert encore toute notre vigilance de citoyens. L’avortement d’hier et d’aujourd’hui est au cœur de la pièce Arrange-toi de l’italien Saverio La Ruina (titre original La Borto) créée en octobre 2014 au TNP de Villeurbanne dans une mise en scène d’Antonella Amirante, avec Federica Martucci (texte) et Solea Garcia-Fons (chant). Mais plus largement il y est question du regard des hommes sur les femmes.

Comédienne de la pièce, Federica Martucci est également la co-traductrice de ce monologue. À l’occasion de la tournée d’Arrange-toi, elle répond à quelques questions. Ce premier entretien est suivi d’un autre que Federica Martucci a réalisé avec l’auteur en 2011, lorsque la pièce a été traduite en français.

Vittoria, une femme simple et dévote, vit dans un petit village de Calabre. Selon la volonté de ses parents, elle est mariée, “vendue”, à treize ans à une espèce de monstre, deux fois plus âgé qu’elle. À vingt-huit ans, elle a déjà sept enfants. À sa huitième grossesse, elle décide de recourir à l’avortement clandestin. Vittoria raconte son histoire d’une manière bouleversante mais aussi avec ironie et humour. Elle dit ce calvaire exclusivement féminin dont l’histoire ne s’est pas encore achevée, non plus à cause des risques de l’opération, mais du fait des préjugés et de l’hostilité qui ont survécu à la loi.

Olivier Favier : Tu es la co-traductrice et l’interprète d’Arrange-toi en français. Beaucoup de choses ont changé depuis la version originale, à commencer par le titre, La borto, déformation populaire de « L’aborto » [l’avortement], mais aussi féminisation par l’article d’un substantif masculin. Dans le spectacle italien au contraire, interprété en dialecte calabrais, l’auteur Saverio La Ruina, un homme, incarnait cette femme du sud de l’Italie témoignant d’une époque où l’avortement était interdit en Italie. De deux manières ainsi, il signifiait que la question de l’avortement était universelle. Ta traduction en français, qui laisse place par endroits dans le spectacle à des fragments en italien, apporte un autre éclairage à cette universalité.

Comme Saverio, tu appartiens à une génération devenue adulte dans un monde où l’avortement était légalisé, en Italie comme en France. Quelle est l’actualité de cette lutte?

Federica Martucci: Ce qui se passe en France, en Italie et ailleurs nous prouve que cette lutte demeure aujourd’hui d’actualité et que le droit à l’avortement, bien qu’inscrit depuis 40 ans dans la loi française et 37 ans dans la loi italienne, est plus que jamais menacé.

Certains pays reviennent en arrière d’un point de vue juridique comme la Pologne qui interdit l’avortement depuis 1997 après l’avoir autorisé pendant 40 ans.

D’autres pays sont tentés par un tel recul comme récemment l’Espagne qui sous la pression de la mobilisation nationale et européenne a finalement renoncé en septembre dernier à un projet de loi proposant de réduire considérablement ce droit. L’IVG n’y serait devenu possible que dans deux cas : le viol, attesté par un dépôt de plainte ; ou « un risque durable ou permanent » pour la santé physique ou psychique de la mère, certifié par deux psychiatres. La malformation du fœtus n’aurait plus été considérée comme un motif valable. Finalement, il n’aurait concerné que 5% des cas.

Dans d’autres États comme la France et l’Italie, ce droit est aussi en danger mais de manière plus insidieuse car ce n’est pas le droit lui-même qui est directement attaqué mais son exercice : en pratique il s’avère que le recours à l’IVG est un véritable parcours de la combattante.

Tout d’abord, depuis 2010 de nombreux centres d’interruption de grossesse ont fermé en France. Les femmes désirant avorter sont redirigées vers des centres déjà engorgés, et les délais d’attente pour un premier rendez-vous peuvent atteindre 3 semaines. Sans parler des dysfonctionnements des services.

De plus, la rentabilité de la politique hospitalière depuis plusieurs années met en danger le service public d’accès à l’avortement car, bien que récemment revalorisé, l’acte d’IVG est très peu rémunérateur pour les structures hospitalières qui s’en détournent de plus en plus. Des hôpitaux refusent d’appliquer la loi et de pratiquer des IVG jusqu’à 12 semaines parfois par manque de moyens, mais parfois aussi parce que les médecins appliquent la « clause de conscience ». En Italie 66% (voire 80% dans le Sud) des médecins la pratiquent, et cette proportion est à la hausse. En France, la tendance évolue dans le même sens.

Comme le montre la pièce Arrange-toi, aujourd’hui beaucoup de médecins refusent de pratiquer un avortement pour des raisons moins idéologiques que financières. L’objection de conscience devient un prétexte. Ce qui est très alarmant pour les générations actuelles et à venir c’est qu’en France la moyenne d’âge des médecins qui pratiquent l’avortement est de 53 ans. Bien souvent ce sont des individus qui ont vécu les grands débats sur l’avortement et milité en sa faveur. Mais ces médecins militants des années 70 partent progressivement à la retraite et ne sont pas remplacés, notamment pour des raisons économiques. Le problème du renouvellement de ces praticiens, de la relève, commence à se poser.

Pour toutes ces raisons, aujourd’hui en Europe dans des pays qui ont pourtant légalisé l’avortement comme la France et l’Italie, des femmes sont contraintes de se rendre à l’étranger pour avorter et des avortements clandestins sont encore pratiqués.

De manière générale, on note un regain d’activisme anti-avortement depuis les grandes conférences mondiales de 1994-1995 (sur les droits reproductifs, les droits de la femme…) et ce au sein même des institutions. Je pense, comme beaucoup, qu’en temps de crise, comme celle qui nous traverse aujourd’hui, se manifeste une tendance à revenir à des questions de « morale » qui restreignent les libertés individuelles.

Donc oui cette question est toujours autant d’actualité car de nombreux signaux nous alertent sur une menace réelle. Et la réalité c’est qu’il faut sur ce sujet comme sur d’autres rester vigilants car un droit, une liberté même consacrés par la loi peuvent toujours être remis en cause.

En tant qu’ancienne avocate, je suis particulièrement sensible à cette question mais aussi bien entendu en tant que citoyenne. On ne peut ici que rappeler les mots de Simone de Beauvoir: « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

La pièce de Saverio La Ruina qui parle de l’avortement clandestin d’hier et des avortements aujourd’hui nous le rappelle avec justesse et finesse, sans oublier la poésie.

OF: Une autre caractéristique de ce spectacle est qu’il est l’héritier d’une tradition spécifiquement italienne, le théâtre-récit ou théâtre de narration. Seule en scène, accompagnée de la chanteuse Solea Garcia-Fons dont la voix prolonge ton texte, lui donne une respiration, et dont le corps fantomatique évolue en arrière-plan d’un monde qui reprend vie à travers la mémoire, tu es à la fois l’incarnation de Vittoria et de son récit. Aussi es-tu souvent en adresse directe au public, une posture peu commune dans la dramaturgie française. En tant que comédienne, est-ce un rapport fondamentalement différent par exemple, que dans ton précédent spectacle, de structure plus classique, Les nuages retournent à la maison de Laura Forti, dont tu étais là aussi la traductrice et l’interprète?

Federica Martucci: Au théâtre la question de l’adresse pour un comédien est fondamentale et dépend, bien entendu, du parti pris de la mise en scène. Toutefois ici, celui-ci est fortement suggéré par le texte qui est en effet dans la lignée de la tradition italienne du théâtre de narration. L’auteur devient acteur-narrateur et s’adresse depuis le plateau directement au public pour devenir le passeur d’une histoire issue de la mémoire collective et la restituer à un auditoire qui en a été dépossédé. C’est le cœur même du théâtre de narration. Ici l’histoire c’est celle de Vittoria qui est tissée à partir du vécu de plusieurs femmes dont l’auteur a écouté et recueilli les témoignages.

Le texte est écrit dans le même esprit d’adresse directe pour qu’enfin ces paroles longtemps retenues et tues soient restituées et entendues. Mais avec une nuance d’importance: le récit n’est pas porté par un narrateur à la troisième personne mais à la première personne par un personnage, qui doit être incarné, celui de Vittoria. Il a fallu travailler ce rôle en faisant naître un personnage qui a sa propre identité, sa voix, sa gestuelle, qui se raconte et porte aussi le récit de toute une communauté de femmes et d’hommes sur plusieurs années en s’adressant au public français comme si elle livrait ses mots à des amis proches.

Dans Les nuages retournent à la maison, selon une dramaturgie plus classique nous nous donnions, nous laissions regarder sans regarder, surtout pas, le public. Nous étions deux comédiennes et l’action-réaction avec ma partenaire était un outil précieux dans le jeu et la tension dramatique. Dans Arrange-toi, plus de quatrième mur, accrocher dès le début l’attention, l’oreille, les yeux du spectateur, faire en sorte que ceux-ci ne se relâchent pas. Je vais aussi puiser de l’énergie et des tremplins dans cette écoute-là et ces regards-là pour soutenir la tension de ce monologue.

Dans le spectacle je suis sur scène avec la chanteuse Solea qui m’accompagne a capella par des chants populaires de la méditerranée. Le public la voit mais moi je lui tourne le dos et nos regards ne se croisent que dans la partie finale du spectacle lorsque Vittoria parle de l’expérience de sa petite fille de 15 ans confrontée à un avortement, licite celui-là, mais qui par bien des regards et des égards lui rappelle le sien.

C’est pourquoi il est précieux et nécessaire pour faire entendre cette histoire de porter la parole de Vittoria avec la voix, le corps, les gestes et le regard en m’adressant directement dans les yeux du spectateur, tous les yeux. Mais ce qui ne change pas c’est la pierre essentielle de mon travail de comédienne à savoir la sincérité et, ce d’autant plus, que notre volonté était de rendre universelle la parole de Vittoria pour qu’elle trouve écho chez des femmes d’autres âges et d’autres origines.

OF: Tu as traduit d’autres textes de Saverio La Ruina, Déshonorée et Italbanais. Tous trois sont parus aux éditions de l’Amandier. Envisages-tu de poursuivre ce travail conjoint de traduction et d’interprétation sur scène ?

Federica Martucci: Arrange-toi est ma deuxième expérience conjointe de traduction et interprétation, il y a eu précédemment la pièce Les nuages retournent à la maison de Laura Forti que j’ai traduite en 2010 et jouée ensuite.

Les deux fois j’ai eu un coup de foudre pour le texte dès la première lecture en italien et l’envie de les jouer a été immédiate, évidente. Pouvoir allier l’amour du texte, des mots et le plaisir d’être sur scène me procure une grande joie.

Le travail de traduction théâtrale est un travail de transmission, transmission d’un outil de travail pour les acteurs et le metteur en scène, transmission d’éléments visibles et invisibles, du sens et du son, un travail presque intuitif de recherche de l’impulsion rythmique et de la respiration des voix, pour moi c’est un exercice dramaturgique plus que linguistique. Et bien entendu, en tant que traducteur, on est confronté aussi à des choix.

En poursuivant le travail en tant que comédienne, j’éprouve en direct et vérifie sur le plateau ces choix de traductrice et l’efficacité théâtrale de la traduction. Le travail réalisé à partir du texte d’origine en amont me procure aussi une connaissance poussée du texte, de sa construction, de sa dramaturgie qui prend toute son expression et son sens durant les répétitions. C’est très intéressant et fructueux de porter cette double casquette qui permet également de diversifier et densifier les échanges et la collaboration avec le/la metteur/se en scène.

J’ai très envie de poursuivre cette expérience et, notamment, je l’envisage pour le texte Déshonorée, un crime d’honneur en Calabre, monologue qui forme une sorte de diptyque avec Arrange-toi. Il est vrai que, pour ces textes écrits dans la langue d’origine par un auteur-interprète, le fait d’en être co-traductrice et interprète renoue avec l’esprit du théâtre de narration dans la lignée duquel ils s’inscrivent.

Dans un futur plus proche, je vais jouer l’un des rôles d’une autre pièce que j’ai traduite récemment, La revanche de Michele Santeramo, qui sera montée la saison prochaine par Antonella Amirante, la metteuse en scène d’Arrange-toi. Cette fois, il s’agit d’une comédie grinçante au rythme enlevé qui rappelle les comédies italiennes des années 70 et qui traite avec humour et acuité d’une réalité contemporaine en Italie et ailleurs… le courage de gens ordinaires qui se battent pour reconquérir le droit aux choses normales qui semblent devenues aujourd’hui un luxe.

Federica Martucci dans la mise en scène d'Arrange-toi d'Antonella Amirante. Photo: Michel Cavalca.

Federica Martucci dans la mise en scène d’Arrange-toi d’Antonella Amirante. Photo: Michel Cavalca.

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