J’ai chevauché à califourchon sur une chaise (introduction), par Marco Baliani.

 
Il y a vingt ans j’ai raconté Kohlhaas pour la première fois. Assis sur une chaise pendant une heure et demie j’ai fait l’expérience d’un théâtre de pure narration. Depuis lors il s’appelle ainsi, théâtre de narration(1), pour tous ceux qui, nombreux aujourd’hui comme hier, ont suivi mon exemple, en essayant chacun sous des formes et avec des contenus divers de réduire l’espace scénique à un corps racontant.
J’ai dit “pure narration”, mais ce sont les impuretés qui rendent vivant un récit. Plus d’une bonne moitié du “texte” de Kohlhaas est composé de ce qu’accomplit mon corps, des pieds qui battent le rythme, des mains, des regards, du caractère biologique vivant de mon être. C’est pourquoi il est impossible de le transposer sur une page écrite. J’ai essayé, et le texte, comme succession de mots et de didascalies, a bien été publié, mais le corps manque. Ce qui est sur la page s’est décanté, c’est la substance froide de ce qui se produit sur scène.
Avec Kohlhaas j’ai beaucoup voyagé, j’ai appris à être nomade, à porter avec moi peu de bagages, une chaise et ma mémoire. Avec le temps le récit s’est modifié, comme cela se produit pour la mémoire et dans l’acte de celui qui se remémore, qui est toujours une forme de l’imagination.
Chaque fois que je raconte, Kohlhaas revit avec moi, et avec les auditeurs qui me permettent le plaisir de cette résurrection. Quand je ne serai plus là, Kohlhaas aussi cessera d’exister.
C’est pourquoi le théâtre s’appelle spectacle vivant, chaque récit a comme mesure vitale la limite naturelle de la mort. Shéhérazade le savait bien. Après vingt ans je veux essayer de raconter les pensées et les réflexions qui m’ont accompagné dans cette longue trajectoire. J’ai choisi, selon un ordre chronologique, parmi tant de journaux et de carnets de voyages remplis durant ces années, d’écrits, de dessins, de citations, les fragments qui m’ont semblé les plus significatifs, représentatifs d’un parcours de recherche qui ne s’est pas encore épuisé. Ce sont des impressions, parfois fugaces, parfois plus méditées, des rencontres qui ont révélé quelque chose que je ne connaissais pas avant, regards sur des villes, des peintures, sur d’autres théâtres, sur d’autres artistes.
D’autres écrits en revanche sont nés à l’occasion de cette publication et n’ont pas leur place dans une chronologie.
J’ai intitulé ce recueil de pensées J’ai chevauché à califourchon sur une chaise parce que cela m’a semblé le meilleur moyen de synthétiser le pouvoir du récit à créer des images.
Dans la réalité, dans celle que par convention nous définissons comme telle, je ne suis jamais monté sur un cheval, je ne sais pas comment on fait, je ne sais rien de cette expérience. Et pourtant pendant toutes ces années j’ai vraiment chevauché, j »ai senti entre mes jambes le corps de mon cheval, j’ai sursauté dans le galop le plus effréné et dans le trot le plus doux, j’ai perçu l’odeur de l’animal, sa sueur dense comme du lait, j’ai vécu avec Kohlhaas la joie de voir au crépuscule la vapeur diaphane monter en fumant des corps échauffés des chevaux.
Ces pages essaient, avec la raison et l’intuition, de comprendre comment cette expérience a pu se faire.
Pour accompagner ce livre, il y a quelques photographies et des images tirées de film. Les unes et les autres cherchent à saisir à leur manière la présence fuyante du corps racontant.

Marco Baliani, Ho cavalcato in groppa ad una sedia, Titivillius, Corazzano, 2010. Traduit par Olivier Favier.
Les premières pages du livre en italien sur le site de la maison d’édition.
Critique du livre en italien.

Ce livre est l'un des plus importants qui aient été écrits sur le théâtre ces vingt dernières années. Il rassemble les notes prises par le fondateur du théâtre-récit, Marco Baliani, sur plus de vingt-cinq ans, en Italie mais aussi en Afrique, notes sans cesse enrichies de lectures, comme celle, fondatrice, de l'essai de Walter Benjamin sur Leskov. La photographie de couverture est d'Enrico Fredigoli, qui a travaillé lui aussi de manière archaïque, à la chambre, laissant jouer les mouvements, les "traces", pour reprendre un mot d'Ernst Bloch cher à Marco Baliani.

  1. Je parle en français de théâtre-récit, qui relève d’un esprit très voisin, dans ce qu’il brise comme dans ce qu’il expérimente, de ce qu’a pu être -et est encore- le théâtre-danse. (Ndt) []