Mamadou, hier, aujourd’hui et demain, par Olivier Favier.

 
Mamadou aura 17 ans le premier juin, mais il a déjà derrière lui une longue histoire. Elle a basculé au mois d’août dernier. En l’espace de quelques mois, lors du voyage qui l’a mené de Guinée jusqu’en France, où il est arrivé en janvier, il a vécu plusieurs vies.

Un adolescent tranquille

Mamadou est un garçon posé, presque timide, dont le visage souvent impassible s’éclaire parfois d’un large et enfantin sourire, comme pour rappeler qu’il n’a pas encore dix-sept ans. Il est né à Conakry, capitale de la Guinée, le 1er juin 1998. De son pays il sait beaucoup de choses, et il explique avec passion, par exemple, qu’on y trouve une dizaine d’ethnies et quatre grandes régions naturelles. Ses parents étaient des Peuls de Kindia, en Moyenne Guinée, lesquels ont couru comme tant d’autres vers la capitale, située en Guinée maritime. Il parle aussi de l’indépendance de 1958, de Sekou Touré qui a appelé à voter non au référendum sur l’entrée dans la Communauté française, des colons qui sont partis en emportant tout, jusqu’aux câbles électriques, du général de Gaulle qui n’a pas pardonné. « À part François Hollande aucun président n’est venu. »
Mamadou aime l’Histoire, et il aimait aussi beaucoup l’école. Dans l’établissement privé où l’a inscrit son père, un commerçant aisé du grand marché de Madina, il a sauté plusieurs classes, et il était suivi le soir par un professeur particulier. Sa mère, qui a vécu un temps au Sierra Leone, lui a donné des rudiments d’anglais. Le français bien sûr, la langue des professeurs, il le maîtrise parfaitement. Mais à la maison, on parlait le poular, et dans la rue, on parlait soussou.
Un matin de septembre 2013, ses sœurs et lui se préparent pour aller à l’école. Toute la famille est là, quand des hommes font irruption pour arrêter son père, militant à l’UFDG, le grand parti d’opposition. Ses oncles cherchent à s’interposer, mais en vain. Par la suite, il lui rend visite une seule fois en prison, avant qu’il ne soit transféré. Puis il le perd de vue.
La vie devient aussitôt difficile, d’autant que les deux épouses de son père ne s’entendent pas bien. Sa mère, la plus jeune, laisse donc ses deux filles à leur tante, à Conakry, avant de retourner avec Mamadou à Kindia, où vit une autre de ses sœurs. Là, elle commence à vendre des légumes au marché -auparavant, elle ne travaillait pas. Mamadou doit abandonner l’école pour un apprentissage de vitrier. De temps en temps, il rejoint sa mère pour lui prêter main forte. Ils habitent ensemble dans un logement chambre et salon.
Tout continue ainsi jusqu’en août 2014. Un soir, Mamadou découvre que sa mère ne se sent pas très bien. Elle lui demande de la remplacer le lendemain au marché parce qu’elle veut se rendre à l’hôpital. Le lendemain, à son retour, l’appartement est vide, elle n’est pas encore rentrée. À l’hôpital, on ne lui permet pas de la voir, sans lui donner du reste de plus amples explications. À la fin de la semaine, on lui apprend qu’elle est décédée. « Le virus Ebola, sûrement ça » pense-t-il.
Mais il n’est pas le seul à avoir cette idée. L’appartement où il vit est situé dans une cour entourée de logements. Pour y accéder, il n’y a qu’une seul entrée, dont le propriétaire de la maison et les voisins lui interdisent l’accès. Durant deux jours, il dort dehors, tous se méfient de lui. Seule une vieille dame, une voisine du quartier et amie de sa mère, lui apporte un peu de soutien et de réconfort. Elle négocie pour lui qu’il puisse reprendre au moins ses affaires avant de quitter définitivement les lieux. « Ma mère avait confiance en moi, je savais où elle cachait son argent, j’ai pris un sac avec mes affaires et ses économies » se souvient-il. Chez sa tante, dans une autre commune de Kindia, on refuse aussi de l’accueillir. Son mari a deux autres femmes, et pour eux Mamadou est grand désormais, il peut se débrouiller.
À Conakry, sa marâtre [la première épouse de son père] a dit à qui voulait l’entendre que sa rivale était morte du virus Ebola. Ses amis enfilent des gants pour lui serrer la main, quand ils ne refusent pas de lui parler. La tante qui a en charge ses deux sœurs se refuse elle aussi à l’accueillir chez eux.

En route pour la Libye

« Un ami m’a donné le contact de son frère en Libye, son numéro. » Pour aller jusque là, il a une route en tête, qui passe par le Mali, le Burkina Faso, le Niger. À la gare routière de Conakry, il rencontre un jeune un peu plus âgé que lui, qui prend la même direction. Le soir, ils dorment à Kankan, la deuxième ville du pays, au nord.
Le lendemain au soir, ils doivent être à Bamako, mais c’est sans compter sur le poste-frontière où ils arrivent l’après-midi. Ni sa carte d’identité ni son passeport ne semblent convaincre les douaniers, pas plus que les papiers de son nouvel ami. On leur demande à chacun quelques 25 000 francs CFA [environ 40 euros]. Comme ils déclarent ne pas avoir d’argent, les douaniers leur envoient des décharges électriques sur la peau du ventre et des fesses. Ayant retrouvé leurs économies, ils leur prennent 20 000 francs chacun. Le bus est parti entre temps et il faut attendre celui du lendemain. Pour tout dîner, ils se nourrissent des restes des douaniers et le lendemain matin, ils déboursent de nouveau 5 000 francs pour atteindre Bamako dans la soirée. Ils mangent, achètent un billet, dorment à la gare et repartent pour Niamey à 4 heures du matin.
Sur la route, il y a des barrages, des postes de péage où policiers, militaires et douaniers se livrent au racket dès avant le poste-frontière. Au Burkina, en revanche, ces procédés s’appliquent pour les seuls véhicules. Le lendemain matin avant l’aube, le bus fait halte à Ouagadougou. Là, un apprenti [l’assistant du chauffeur qui s’initie au métier en rangeant et distribuant les bagages des passagers] lui propose un gilet d’apprenti qui le préservera de nouveaux rackets contre 20 000 francs CFA. Mamadou lui laisse son téléphone portable en gage. Le passage de la frontière burkinabé se fait sans ambages, mais lorsque, 5 kilomètres plus tard, ils arrivent au poste de douane des Nigériens, les problèmes recommencent. Ce n’est que grâce à l’intervention d’un voyageur qui connaît l’un des policiers qu’il peut récupérer son portable et arriver jusqu’à Niamey sans avoir rien déboursé.
Il passe la journée dans la capitale du Niger avant de prendre le bus pour Agadez, la dernière ville au nord avant l’entrée dans le Sahara. Le cauchemar des barrages reprend, plus de vingt, sans pitié. Ceux qui se déclarent sans argent sont fouillés, entièrement déshabillés, éventuellement dépouillés de tout ce que les douaniers trouvent sur eux. Alors les passagers négocient. À l’entrée d’Agadez, Mamadou met ce qu’il lui reste dans une sacoche qu’il cache dans un endroit discret, à l’intérieur du bus. Le soir, dans la ville, il trouve un dortoir où enfin se reposer.

À Agadez, on trouve de nombreux « coxeurs », des intermédiaires qui proposent des voyages pour l’Algérie ou la Libye. C’est ici que se séparent les routes qui mèneront les plus chanceux vers l’Italie ou l’Espagne. Mais Mamadou a sur lui le numéro d’un coxeur qui lui a été donné par un Burkinabé sur le chemin du retour après 4 ans passés en Libye.
Le coxeur habite un quartier du centre-ville et il vient le chercher en moto. Arrivé à destination, Mamadou trouve une centaine de jeunes comme lui, Maliens, Sénégalais, Gambiens, Camerounais.
Il y a un départ chaque lundi, et ce jour-là, un lundi justement, le convoi vient de se mettre en route. Il reste donc une semaine à attendre pour le prochain voyage. Tous les jours, chacun met 100 francs CFA dans le pot commun, de quoi préparer du riz ou des nouilles pour la communauté. Tous les jours, il y a de nouveaux arrivants.
Le lundi suivant, chacun a acheté son bidon de 5 litres d’eau -une obligation- un kilo d’attiéké non préparé, une gamelle et une cuillère, et pour les plus fortunés, du lait.
Deux pick-up blancs conduits par des Toubous – des Tchadiens libyens qui, étrangement, appellent leurs passagers « les noirs » – viennent les chercher à 19h.
Ils sont une centaine à embarquer. Dans le pick-up, on place d’abord les sacs et les bidons. Puis les passagers s’installent sur 4 rangées par-dessus les bagages. Tout autour on fixe des bâtons auxquels s’agrippent trois autres voyageurs. Mamadou s’enroule autour d’un bâton et s’arrime d’une main à la cabine, deux autres jeunes s’accrochent à lui. Sur la route, le pick-up fait des pointes à 220 km/heure. « Si tu tombes, tant pis pour toi, tu meurs dans le désert. »
Pour voyager dans de telles conditions jusqu’au premier village de Libye, Mamadou a payé 80 000 francs CFA – la course normale est de 120 000 francs.
Dans la cabine, il y a deux femmes qui partent rejoindre leur mari en Libye et ont sans doute payé plus cher. À l’arrière, il y a aussi trois filles nigérianes.
Le début du voyage est escorté par deux pick-up militaires nigériens, car le désert est infesté de trafiquants. Puis on s’élance pour le « grand voyage », une dizaine de véhicules en tout, avec à leur bord quelques 500 migrants.

Le grand voyage

Dans son pick-up, Mamadou est le seul Guinéen. À part cinq Ivoiriens et un Burkinabé, tous les autres passagers sont des Nigérians, des anglophones. Les francophones se serrent les coudes. Durant le voyage, il arrive que les gens se bagarrent, alors le chauffeur s’arrête. « Il a lancé une pierre qui a frappé un ami au visage, sur l’arête du nez puis a fini sur moi. Ensuite il a tapé au hasard dans la foule avec un bâton, comme s’il tuait un serpent. »
L’homme est aussi armé d’une kalachnikov, et personne ne réagit.
Au milieu de l’après-midi, les militaires rebroussent chemin. Peu après, leur pick-up connaît une première crevaison. Les autres véhicules poursuivent leur route sans attendre. La réparation faite, la voiture roule toute la nuit, avec une pause vers 23 heures. L’après-midi du lendemain, une nouvelle crevaison mène à la catastrophe. Sans pneu de secours ni GPS, la situation est désespérée. Le conducteur propose de repartir seul, sur trois roues, et de revenir les chercher. Cette fois les passagers se révoltent, l’entourent et prennent les clés de la voiture. Puis chacun écrit sur un papier son nom, son prénom et son pays d’origine. Les feuilles sont déposées dans la cabine. Le chauffeur, lui, commence à paniquer, il avoue qu’il n’en est qu’à son deuxième voyage. On a commencé à creuser le sable pour trouver un peu de fraîcheur, explique Mamadou. On aurait dit que chacun creusait sa tombe. Il y en avait qui allaient téter les seins des femmes. » Pour lui-même, Mamadou estime qu’ils ont à peu près 30% de chances de survie.
Vers une ou deux heures du matin, deux pick-up qui reviennent de Libye passent sur leur droite. Tout le monde se met à courir en criant en direction des phares. Les pick-up s’arrêtent puis se dirigent vers eux. On leur donne de l’eau, un peu de nourriture et surtout une nouvelle roue de secours. Leurs sauveurs sont des Tchadiens eux aussi, parmi ceux qui ont pris le route avec eux, l’avant-veille.
Tout le monde reprend la route de la frontière libyenne, en direction de Madama, au Niger, où l’on peut trouver un puits.Arrivés aux environs du fort, les autres pick-up repartent de suite, quand celui de Mamadou fait une pause de trois jours, dans l’attente du prochain convoi.
La route reprend en direction d’Al Qatrun. Là il y a des foyers [le nom que Mamadou donne aux ghettos libyens] des maisons non finies occupées par les communautés. Mais il n’y a pas de lieu de rassemblement pour les Guinéens, seulement pour les Maliens, les Sénégalais, les Bissau-Guinéens et les Burkinabés. Il trouve finalement refuge chez ces derniers, quand les autres lui réclament 10 dinars libyens qu’il ne peut pas payer. D’autres passagers lui offrent déjeuner et repas du soir, et le matin à l’aube, il s’en va au rond-point pour chercher du travail.

Al Qatrun est un petit village. On n’y trouve pas grand chose. Alors quand un jour deux Toubous viennent demander des chercheurs d’or, Mamadou qui vivote depuis deux semaines se lance dans l’aventure avec deux Burkinabés. Rendez-vous est pris pour le lendemain matin à 6 heures. Dans le pick-up garé devant la maison des recruteurs, on charge de nouveau de l’eau et de la nourriture, mais aussi du matériel et des tentes. Puis la voiture les mène dans un endroit quelconque du désert, à 400 km de la base et à 200 de la frontière tchadienne. Là-bas, cinq Nigériens les attendent.
Divisés en deux groupes, ils creusent des trous dans le sable avec pelle et pioche de six heures du matin à sept heures du soir, avec une pause d’une heure en début d’après-midi, en plein soleil. Le premier matin, alors qu’il veut se brosser les dents, on l’en empêche avec violence, il faut économiser l’eau. Les Toubous sont armés de kalachnikovs. Quiconque désobéit est frappé, voire poignarder.

Chaque soir les patrons s’exercent au tir. La journée, ils restent assis sous les tentes. En 15 jours de travail, Mamadou et ses compagnons d’infortune ne trouvent pas la moindre pépite. Mamadou ne tient plus debout, il a beaucoup maigri, les deux Burkinabés supplient les Toubous de le laisser partir. Ils le renvoient finalement, mais sans un sou.

Vers la côte

Mamadou prend contact avec le frère de son ami, à Sebha. Le coût du voyage peut s’élever jusqu’à 100 dollars, dans les mêmes conditions que celles décrites précédemment. Cette fois, ils délaissent la route pour le désert -une question de sécurité. Le frère de son ami paie le voyage à l’arrivée et le place dans le foyer guinéen.
Là aussi, Mamadou attend dès l’aube au rond-point dans l’espoir de trouver du travail. Il y en a, mais il n’est pas toujours payé. « Parfois on nous frappait et on nous menaçait avec un pistolet. » Un soir, il tombe en portant des rouleaux de moquette. Comme il ne se relève pas de suite, on lui jette de l’eau dessus, et on commence à le frapper – il montre une grosse cicatrice sur son coude. Un autre jour, il est roué de coups par le même employeur qui sort son pistolet et tire la culasse pour chambrer une cartouche. Le frère de l’agresseur intervient in extremis.
Le salaire est normalement de 50 dinars [30 euros] pour 7 heures de travail. Au lieu de cela, il repart avec 5.
Un beau jour, au rond-point, avec deux autres jeunes, il fait la rencontre d’un monsieur un peu instruit, qui a vécu en France, en Italie. Ils font le ménage dans la cour et dans la maison, et celui-ci leur donne à manger, parle avec eux. Mamadou donne aussi des cours particuliers aux enfants de la famille. Il travaille ainsi jusqu’à début novembre 2014. Mais il entend parler que des gens partent pour l’Europe et il veut tenter sa chance. Il a un peu d’argent pour payer le passeur.
De Sebha à Tripoli, le voyage s’effectue de nouveau en pick-up. Mamadou cette fois a trouvé une place assise, mais ils sont si serrés qu’il n’arrive plus à respirer. Les gens crient, le chauffeur s’arrête et s’énerve, la seconde fois il sort sa kalachnikov et tire deux coups en direction des passagers. Une balle frôle l’oreille de Mamadou. Pendant deux semaines, il reste sourd de l’oreille gauche.
À Tripoli, ils suivent le coxeur jusqu’à Tadjourah. Celui-ci est en contact avec des passeurs pour traverser la Méditerranée. Trois jours plus tard, ils se retrouvent dans un espace grand comme un stade, cerclé de murs, à 5 km de la mer, au milieu de la forêt ; ici s’entassent un millier de personnes, Sénégalais, Nigérians, Ghanéens, Gambiens, Érythréens, Somaliens, Égyptiens, et même des Syriens. Les coxeurs leur font parvenir de l’huile, du riz et du sel, qu’ils préparent dans des marmites. Il n’y a évidemment ni toilettes ni douches. Tout le monde fait ses besoins au même endroit, à ciel ouvert. Ils sont sous-alimentés à dessein. « J’ai appris que c’était pour diminuer le poids des gens. »

La première traversée

Une semaine plus tard, on leur annonce qu’ils vont partir le lendemain vers 18h, un jeudi. Des camionnettes arrivent, ils y grimpent en file indienne et sont rangés comme des marchandises sous des bâches. Puis les véhicules se dirigent vers une ancienne ferme au bord de la mer. Lorsqu’ils sortent, ils sont trempés de sueur.
Ce jour-là, ils doivent embarquer à 400 sur un bateau de pêche. Parmi eux on trouve une cinquantaine de femmes, ghanéennes, érythréennes, nigériennes, un peu de tout. Certaines sont enceintes.
Le bateau reste au large, on le rejoint à l’aide de pirogues gonflables à moteur conduites par des Arabes. Le capitaine est un Ghanéen – ses responsabilités lui valent de voyager gratuitement ainsi que deux autres passagers de son choix.
Vers 23h, l’embarquement est terminé. Une centaine de personnes n’ont pu prendre place et le bateau s’en va avec 300 personnes dans la cale et sur le pont. Le bateau s’éloigne doucement de la côte, une heure plus tard, alors qu’on voit encore les lumières de la ville, le moteur s’arrête brusquement, la chaîne s’est cassée. Le capitaine appelle les commanditaires du voyage qui envoient un mécanicien. Dans la cale, l’eau commence à monter, jusqu’aux genoux. Soudain, c’est la panique. Tous remontent du même bord, le bateau se met à verser, il coule.
Mamadou a juste le temps de se déshabiller, dans l’eau il s’accroche un temps au sommet du bateau qui fait encore surface, mais s’en éloigne vite car, autour de lui, certains appuient sur la tête du premier venu pour ne pas se noyer.
Avec un ami sénégalais un peu plus âgé que lui, qui le pousse quand il le sent faiblir, il commence à nager vers le rivage.
Ils sont six à rejoindre la plage en même temps. Parmi eux, il y a une fille nigériane de 18 ou 20 ans et sur la terre ferme, il y a des rebelles armés qui font la fête. Les hommes s’approchent d’eux et leur demande de violer la fille. « On ne pouvait même pas se tenir debout » se souvient Mamadou. Devant leur manque de réactions, les rebelles passent de l’un à l’autre en leur enfonçant le canon de leur fusil d’assaut dans les fesses, puis ils violent la fille devant eux, qu’ils emmènent dans une voiture. Elle hurle, se débat, et ils finissent par la jeter de la voiture en marche. Elle revient vers eux.
Le lendemain ils prennent un arrivé-payé [un taxi] et leur coxeur paie la course à destination. Là-bas, on est surpris de découvrir qu’il y a des survivants -une vingtaine en tout. Mamadou pense à tous les disparus qu’ils connaissaient – ils étaient 70 du même coxeur à avoir embarqué ensemble. « Il y avait une femme enceinte, elle allait accoucher dans deux semaines, un Malien avec sa femme et ses trois enfants. Le couple a survécu, mais les enfants dormaient, ils ont glissé et sont restés au fond. Quand j’ai vu les images de France 24, je voyais les corps et je me demandais si j’étais parmi eux.
Des naufrages, poursuit Mamadou, il y en a tous les jours ou presque. Souvent personne ne sait ce qu’il s’est passé, personne ne dit rien. Quand les corps s’échouent sur la plage, les Libyens sont obligés de s’en occuper pour ne pas qu’ils pourrissent. À part ça, conclue-t-il, ils s’en foutent. »

La deuxième traversée

« J’ai un problème, reprend-il l’air sérieux. Quand je me fixe un objectif, il faut que je l’atteigne. » Les jours qui suivent le naufrage, deux pensées contradictoires l’assaillent. L’une lui dit d’oublier cette traversée et de rentrer chez lui -mais il n’a plus de parents- l’autre lui intime de retenter sa chance. À ceux qui essaient de l’en dissuader, il répond simplement : « Que ceux qui veulent me conseiller prient pour moi pour que j’arrive en Italie sain et sauf. »
Des dix du même coxeur qui ont survécu au naufrage, ils sont quatre à repartir avec un autre réseau une semaine plus tard. La connexion [le point de départ] est prévue cette fois en plein Tripoli, à côté du port autonome. Ils la rejoignent cachés dans le coffre d’une voiture.
Ils restent là une semaine, dans une villa où il n’y a rien à manger, où les toilettes sont bouchées et dont les eaux usées se déversent derrière la maison, en-dessous des toilettes de leurs chambres. Dans le dortoir il y a des puces et aussi beaucoup de monde. La chaleur est insoutenable.
Le départ a lieu un mercredi vers 23 heures. Des 4X4 fermés acheminent les passagers jusqu’à la plage. Cette fois les embarcations sont des pirogues de sept mètres de long pour deux mètres de large, gonflées au gaz, avec un plancher au fond et un moteur à l’arrière. Dans chaque pirogue entre 120 personnes, deux rangées adossées sur les bords et deux rangées au milieu. Chaque fois que des gens grimpent, un peu plus d’eau s’accumule dans le fond. Mamadou est assis au milieu, où l’eau atteint six centimètres. De là, il ne voit que le ciel.
La pirogue quitte la plage à quatre heures du matin, vers midi elle longe la Tunisie. « Depuis Tripoli, l’Italie c’est tout droit » répètent les passeurs avant chaque départ. Le soleil frappe dur, chauffant le plastique. « C’était chinois, explique Mamadou, c’était pas garanti. » Des trous commencent à apparaître. Une femme malienne met sa chaussure sur le premier sans crier, sans paniquer. Il la regarde avec admiration. Au deuxième, les passagers se relaient pour le boucher de la main. Le bidon d’essence, mal fermé, laisse le liquide se mélanger à l’eau. La peau se met à brûler. Deux gros poissons passent sous le bateau, puis ressortent, leur tiennent compagnie pendant un temps. À 17 heures, on demande au capitaine d’appeler le passeur, mais après deux ou trois minutes, il n’y a plus de crédit. La boussole s’éteint. L’avant du bateau commence à se dégonfler et à pencher dangereusement d’un côté. Le temps presse, ils ne savent pas où ils vont et ne peuvent plus appeler. « Je me suis dit c’est fini, même dans un rêve on ne va pas survivre. » Il commence à se déshabiller, pense qu’il nagera un peu et qu’il reviendra vers le bateau quand il y aura des morts et qu’il pourra s’accrocher. « Quand quelque chose te dépasse, tu n’as même pas l’idée de pleurer. »
Tout à coup, ils aperçoivent la fumée d’un centre pétrolier sur la gauche, puis un gros bateau sur la droite. Tout le monde commence à discuter, à donner des conseils contradictoires au capitaine sur la direction à prendre. Ils décident finalement de poursuivre vers la fumée. Peu après, leur esquif est survolé par un hélicoptère. Une demi-heure plus tard, un autre bateau les rejoint. C’est un bâtiment de la marine italienne. « Ils nous ont dit de nous asseoir, de rester calmes, ils ont lancé des gilets de sauvetage. » Puis ils les poussent vers le navire qu’ils ont aperçu tout d’abord.
Le transfert s’effectue sans incident. À bord, ils trouvent 500 personnes secourues le même jour ou la veille, des Syriens et des Érythréens. Le personnel de bord examinent leurs mains. Ceux qui ont des boutons sont isolés. On leur donne des couvertures. « Je me touchais parce que je n’arrivais pas à savoir si c’était vraiment moi. » Le voyage se poursuit durant 3 jours, à la fin, il y a environ 2 000 personnes secourues à bord. Le navire longe Malte et la Sicile et accoste finalement en Calabre, vers 9 heures du matin. Au port, de nombreuses ambulances attendent, et aussi la Croix-Rouge, la police.

L’Europe

D’abord ce sont les femmes qui descendent, les malades, puis ceux qui ont des boutons sur les mains. Tous obtiennent un numéro, entrent dans une tente où l’on distribue des chaussures. Le bus les emmène dans un hangar où il est servi à manger, où chacun reçoit une chemise, un pantalon. Les migrants sont classés par nationalité. Les Guinéens, peu nombreux, sont rangés avec les Sénégalais. Puis un bus vient les chercher, qui roule toute la nuit, jusqu’à Lucca, en Toscane.
Là, tous les centres sont pleins et ils restent dans le hangar de la Croix-Rouge. Parfois on vient leur poser des questions. Mamadou raconte son histoire, la maladie de sa mère, et de nouveau, par peur du virus Ebola, Maliens et Sénégalais le mettent à l’écart. Il reste ici un mois. « Je suis musulman, pas très pratiquant, dit Mamadou en souriant devant un verre de bière, un prêtre m’a un peu fait lire la Bible, je me suis dit qu’il n’y avait pas grande différence. »
Il reste là presque un mois. Il n’a plus de papiers -les passeurs les lui ont pris dans l’espoir de les revendre- il n’a gardé scotché à l’intérieur de son slip durant la traversée qu’une feuille avec quelques contacts et une centaine d’euros.
Il sympathise avec un Guinéen plus âgé qui a de la famille en Allemagne. C’est son seul ami et il se dit qu’il peut partir avec lui. Un soir, celui-ci vient le voir et lui dit qu’il a eu son frère au téléphone, qu’il n’y a pas de problème, qu’ils peuvent venir tous les deux. Mamadou lui confie tout son argent, son ami achète des billets pour eux deux et un soir, à 19h, ils prennent un train pour la France, ce qui doit être leur première étape.
Ils arrivent le lendemain matin gare de Lyon. Mamadou sait à peine où il se trouve. Son ami lui confie son téléphone, garde leurs tickets et s’en va aux toilettes. Mamadou attend son retour jusqu’au soir, en vain. Il passe sa première nuit en France, nous sommes en janvier 2015, à dormir devant la porte de la gare, caché sous ses habits. Le lendemain matin, il est surpris par la foule, il a faim et commence à faire la manche. Il continue ainsi sans trop savoir que faire quand au troisième jour une femme s’arrête, lui donne un euro et lui demande ce qu’il fait ici. Mamadou raconte son histoire, la dame écoute, se tait, réfléchit, lui donne 2 autres euros, puis répond enfin : « C’est trop triste, parce que je ne peux rien pour toi. Mais demain matin, je t’emmène jusqu’à une association près de mon travail. »
Le lendemain à l’aube, Mamadou guette fébrilement le retour de la dame qui finit par passer. Il court derrière elle, l’interpelle, elle se retourne, elle le cherchait aussi. Ils partent ensemble dans le sous-sol de la gare pour prendre le métro pour Créteil. « On ne va pas rentrer ensemble, lui dit-elle avant de s’en aller, mais il faut que tu ailles là-bas. » Ce qu’elle lui montre, c’est le siège du PEOMIE, un dispositif d’accueil de France Terre d’asile en Val-de-Marne pour les mineurs isolés étrangers. « Ils m’ont donné un ticket-restaurant, je suis allé acheter un kebab. Puis j’ai passé la journée là-bas, ils m’ont donné du shampoing, m’ont emmené à l’hôtel et m’ont dit de revenir le lendemain à 8h. »
Le lendemain, ils étaient trois. On leur a servi un café, puis on l’a pris en entretien : « J’étais avec une dame de 25 ans qui m’a dit qu’elle était d’origine juive et italienne. Elle était très sympa. Elle m’a parlé un peu d’elle. Elle m’a dit de ne pas avoir peur. Elle a fait un rapport en me disant que ce n’était pas à elle de décider mais au juge des enfants. »
Après 3 jours d’hôtel, vers 17h, Mamadou retourne au bureau dans l’attente du résultat. Après une demi-heure, la même dame lui annonce que le juge a répondu favorablement à la demande de prise en charge. « Je t’ai envoyé dans le département de l’Aisne » ajoute-t-elle.
Une semaine plus tard, au petit matin, un monsieur l’attend au bureau. Dans la voiture qui l’amène à la gare du Nord, il y a un jeune Malien qu’ils déposent à la gare Montparnasse et qui s’en va pour Bordeaux. À Saint-Quentin, un autre monsieur l’accompagne jusqu’à Chauny. À l’hôtel, il trouve des Maliens, un Soudanais, un Indien.
Trois semaines après, un soir, on l’emmène acheter deux « complets » [un ensemble pantalon et chemise] des sous-vêtements, une paire de chaussures, un pull-over.
« Au début, c’était très dur, les éducateurs viennent rarement nous voir, on mange très mal, on a eu 35 euros d’argent de poche en 4 mois. Certains de mes camarades ont une seule paire de chaussures usées. Et puis, le soir, je n’arrivais pas à dormir. Mais maintenant, depuis que je vais eu pensionnat, ça va mieux. »
En février, Mamadou passe un test au centre d’information et d’orientation à Laon. Il est admis en lycée général mais il préfère poursuivre en lycée professionnel, à Soissons, où il entre en avril. « Mes deux petites sœurs ont 8 et 11 ans et je veux travailler vite pour qu’elles puissent faire leurs études. Mes parents se sont battus pour que j’aille à l’école et il faut que je fasse la même chose pour mes sœurs. »
Fin juin, il ira au foyer des jeunes travailleurs à Soissons. Quand je l’ai rencontré en avril, pendant les vacances scolaires, il m’a fait faire le tour de Chauny et m’a montré la médiathèque. « Je me suis tout de suite abonné, je lis des romans et puis je fais des recherches. Tu sais, j’ai eu beaucoup de chance. Quand je vois certains jeunes qui font des bêtises, j’ai envie de leur dire qu’on peut venir de loin et avoir un avenir flou, mais réussir quand même. Ici je ne connaissais personne et j’ai eu la chance de retourner à l’école. Mon seul regret est de n’avoir pas étudié plus. Ça m’a beaucoup aidé durant mon voyage. De la vie, j’ai compris une chose. Tu peux savoir ce qui t’est arrivé hier, tu ne peux pas savoir ce qui t’arrivera demain. »

PS Courant avril, Eugenio Populin a fait lire le portrait de Mohamed Zampou à Mamadou, lequel lui a manifesté son désir de raconter son histoire. C’est ainsi que nous sommes entrés en contact. Notre long entretien a eu lieu d’abord chez Eugenio l’après-midi du 30 avril 2015. Il s’est achevé le soir dans un café de Chauny. Il lui est évidemment dédié.

Article publié en partenariat avec France terre d’asile, lundi 11 mai 2015.

Un banc du parc de Chauny où Mamadou vient lire quelquefois, quand il fait beau. Photo : Olivier Favier.

Un banc du parc de Chauny où Mamadou vient lire quelquefois, quand il fait beau. Photo : Olivier Favier.

Pour aller plus loin:

Ajout du 1er juin: Mamadou répond aux questions d’un journaliste de L’Humanité (édition Abonnés). Extrait: « Je voudrais que l’Europe comprenne que l’on ne vient pas chez elle pour la beauté de ses villes. On ne quitte pas par plaisir l’endroit où l’on a passé toute sa vie, où l’on est entouré des siens. On quitte son pays parce qu’on n’a pas le choix. À seize ans, je ne m’attendais pas à me retrouver seul, à traverser une mer, la peur au ventre. J’ai perdu mes parents, mon père pour des raisons politiques, ma mère en août 2014 à la suite d’une maladie. Sûrement le virus Ebola. Je ne voulais pas me retrouver dans la rue, être condamné au vagabondage, fréquenter des délinquants. Je voulais continuer à faire des études, avoir une vie meilleure. Un mois après être arrivé en Italie, j’ai pris un train pour Paris. Depuis le mois de mars, je suis en seconde, au lycée hôtelier de Soissons. Je viens d’emménager dans un foyer de jeunes travailleurs. Et j’étudie. »