Magdochou 1888 (Mogadiscio), par Élisée Reclus.

 

Merka, sur une pointe rocheuse, est le bandar ou « port » qui justifie le mieux l’appellation de cette partie de la côte. Une crique, bien garantie contre les alizés du nord-est, y reçoit les boutres des Arabes, qui viennent y chercher des cuirs, de l’ivoire, de la gomme copal; une tour en ruines, légèrement penchée, rappelle l’occupation portugaise du seizième siècle(1).

Au delà, vers le nord, se succèdent quelques villes ruinées, puis on voit se dresser sur la plage le grand fort carré qui domine les maisons à terrasses de Magdochou, ville gouvernée au nom du sultan de Zanzibar, de même que Kismayou, Brava et Marka, chacune avec 18 kilomètres de pourtour. C’est la cité fameuse qu’Ibn Batouta dit être « immense » et dont le nom, grandi par la renommée, a fini par être attribué à l’île de Madagascar. Marco Polo, racontant les merveilles du monde, avait décrit comme une île la côte de « Zanquebar »; il en fit autant pour celle de Magdochou ou Madeigascar(2), qui fut en effet portée comme une île sur l’atlas de Martin Behaim: c’est la terre, fait remarquer M. Grandidier, que les Portugais crurent reconnaître, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, dans la grande terre habitée par les Malgaches. De nos jours, Magdochou est bien déchue: des ruines, envahie par les sables et çà et là rongées par le flot, couvrent de vastes étendues; quelques mosquées, entourées de masures, rappellent la gloire architecturale de l’antique cité; l’un de ces édifices porte la date de 636 après l’hégire, correspondant à l’année 1238 de l’ère chrétienne.

La ville se divise en deux quartiers, Hamarhouin et Chingani. Le premier, presque abandonné, tombe graduellement en ruine; c’est dans le second que sont réunis la plupart des habitants, au nombre d’environ cinq mille; entre les deux quartiers s’élève le palais du gouvernement. Des familles d’Arabes, parmi lesquels des Cheurfa ou « descendants du Prophète », quelques Hindous, un ou deux milliers de Somal, habitent Magdochou; mais les deux tiers de la population se composent d’Aböch, descendants d’esclaves affranchis, auxquels incombe encore presque tout le travail. La principale industrie de la ville est la fabrication des étoffes de coton: avant l’invasion des marchés de l’Afrique par les produits manufacturés de l’Europe et de l’Amérique, les tissus de Magdochou étaient expédiés au loin dans l’intérieur du continent; en Arabie et jusque sur les côtes persanes; maintenant le nombre des acheteurs s’est bien réduit. Les chaussures et les nattes, autres produits industriels de la contrée, n’alimentent pas non plus qu’un faible commerce. L’avenir de Magdochou est dans le mouvement des échanges entre l’étranger et le bassin du Ouebi jusque dans le pays des Galla dans le Harrar et l’Éthiopie. Une quarantaine de kilomètres à peine séparent Magdouchou et son port fluvial, Gelidi, ville de huttes coniques en treillage, où mourut empoisonné, en 1869, l’explorateur Kinzelbach. Les auteurs arabes de moyen âge parlent du cours d’eau qui coule à l’ouest de Magdochou comme d’un autre Nil, pareil à celui des Égyptiens; à Gelidi il n’a pourtant qu’une trentaine de mètres en largeur et les Somal le franchissent en petits bacs que retiennent des cordes de lianes(3) .

Extrait de Élisée Reclus, Nouvelle géographie universelle : la terre et les hommes, Paris, Hachette, 1876-1894, Vol. 13, pages 845-847.

Carte de Mogadiscio accompagnant le texte de la Géographie universelle (Vol 13, p.846).

Pour aller plus loin:

  • Élisée Reclus est sans contexte l’une des plus grandes figures intellectuelles de la fin du dix-neuvième siècle, et le père de la géographie moderne. Malgré leur poésie évidente -et leur sublime absence de dogmatisme-, ses convictions anarchistes ont mis un frein imbécile à sa postérité.  On n’en remarquera pas moins que les deux grands courants rivaux -et très inconciliables- de la nouvelle géographie des années 1970 et 1980, ceux de la géopolitique d’Yves Lacoste et ceux du GIP-Reclus de Roger Brunet- en ont fait leur figure tutélaire. Cet extrait suffira, je pense, à faire sentir le mélange d’étourdissante érudition, d’empathie communicative et d’élégance stylistique qui traverse toute sa prose.  Sur sa démarche, on pourra lire le livre de Joël Cornault, Élisée Reclus : six études en géographie sensible, Paris, Isolato, 2008.
  • La page Somalie du site Jeune Afrique.
  • Le fil de Slate Afrique sur la Somalie -la meilleure source, et de très loin, sur la question.
  • Un reportage photographique sur L’Express.fr du 25 juillet 2011 sur la famine qui frappe actuellement la Corne de l’Afrique.
  • Une infographie en anglais sur le site de l’OCHA, partiellement reprise en français sur le site de RFI le 20 juillet 2011. La région de Mogadiscio est la plus durement touchée par la catastrophe. Le fil d’actualité de cette même radio sur la Somalie.
  • Une très belle interview du photographe Pascal Maitre sur le site de l’Express. C’est l’un des rares journalistes à suivre l’actualité de ce pays. La photographie commentée montre le quartier de Shangani. Somalie, le pays abandonné de tous, la précieuse exposition de Pascal Maitre à Visa pour l’image en 2009 a été très remarquée.
  • Un curieux et suggestif album photographique sur Mogadiscio dans les années 1990.
  • Les moignons de Mogadiscio, un article de Serge Michel (Le Monde, 12/01/07).
  • Enfin pour l’histoire coloniale italienne, je renvoie aux liens qui suivent la description de Mogadiscio en 1891 par Luigi Robecchi Bricchetti, description reprise sur le site de Rue 89.

Nuruddin Farah, écrivain somalien d’expression anglaise (né en 1945) : (merci à Thierry Bédard et à Mehdi Bellebna, lecteur de Rue 89 pour leurs précieuses suggestions)

  • « Un pays exilé », texte publié sur la revue Vacarme en 2003 et accessible en ligne.
  • « L’enfance de ma schizophrénie » (in Serpent à plumes n°21, automne 1993). Un court récit extrêmement suggestif.
  • Sardines, Genève, Zoé Collection Littératures d’émergence, 1996 (Traduction de C. Surber).Réédition 10/18 en 2003.
  • Sésame, ferme-toi, Genève, Zoé, Collection Littératures d’émergence, 1998 (Traduction de C. Surber).
  • Née de la côte d’Adam, Paris, Le Serpent à plumes, « Motifs », 2000 (Traduction de J. Bardolph).
  1. Georges Révoil, Voyage au cap des aromates. []
  2. Mogdouchou, Makdichou, Madicha, Mogadicho. C’est la Magadoxo des cartes portugaises. Yule, The Book of ser Marco Polo []
  3. G.Révoil, Proceedings of the R. Geographical Society, 1883. []