Madagascar: récit d’une colonisation (3), par Olivier Favier.

 

Madagascar: récit d’une colonisation (3): Guerre et pacification: les « pleins pouvoirs » du général Gallieni (1896 – 1905).

Joseph Gallieni est un jeune saint-cyrien de 21 ans quand il prend part à la guerre franco-allemande de 1870. Il est versé dans la Division bleue de l’infanterie de marine. Fait prisonnier à la terrible bataille de Bazeilles, des 31 août et 1er septembre 1870, il connaît six mois de captivité en Allemagne. Ce sentiment d’humiliation, pour une génération qui a grandi dans les souvenirs victorieux des guerres de Crimée et d’Italie, est pour beaucoup dans sa conversion à l’Outre-Mer.

Capitaine en 1878, il est envoyé en Afrique où il obtient la signature d’un traité accordant à la France l’exclusivité du commerce dans le haut Niger (1881). Il passe deux années au Tonkin (1893-1895), avant d’être nommé à Madagascar dont il est résident puis gouverneur général de 1896 à 1905.

En août 1914, il est nommé gouverneur militaire de Paris; l’épisode des taxis de la Marne achève de faire sa légende en France. Ministre de la guerre de 1915 à 1916. Il meurt la même année. Il est nommé maréchal à titre posthume en 1921.

Alphonse Marie Adolphe de Neuville, Les dernières cartouches, (1873). Cet épisode héroïque de la bataille de Bazeilles, à laquelle prit part le jeune Joseph Gallieni, a fait la célébrité de son auteur. À la fin du dix-neuvième siècle, elle est un temps l'œuvre la plus chère du monde. Elle est exposée aujourd'hui au musée de Bazeilles, dans l'ancienne auberge Bougerie qui lui sert de décor.

En juillet 1896, Gallieni soigne ses fièvres dans la petite station de Siradan, lorsque le ministre des colonies, André Lebon, le supplie d’interrompre son congé pour sauver Madagascar, occupé depuis un an à peine par les hommes du général Duchesne. Voici le récit du ministre lui-même(1):

«Si vous refusez d’aller pacifier notre grande colonie africaine, elle est perdue pour nous.

— J’y vais, décide le colonel.

— « Général », lui annonce le ministre, vous réunirez en vos mains tous les pouvoirs civils et militaires. Quelles troupes voulez-vous amener en sus du corps d’occupation ?

— Je ne demande qu’un bataillon de la Légion, afin de finir proprement s’il fallait succomber là-bas.»

En métropole, nous l’avons vu, tant que les pertes militaires restent limitées et que le succès est au rendez-vous, le consensus populaire est fort et le soutien parlementaire presque unanime.

En mai 1896, dans La Petite République, Jean Jaurès définit ce qui va être désormais la position du socialisme réformiste, majoritaire onze ans plus tard au Congrès de Stuttgart:

« (…) Tous les peuples sont engagés dans la politique coloniale ; et ce ne sont pas nos formules d’avenir qui leur feraient rebrousser chemin ; la loi d’expansion et de conquête à laquelle ils cèdent tous semble irrésistible comme une loi naturelle ; et nous aurons beau dénoncer toutes les vilenies, toutes les corruptions, toutes les cruautés du mouvement colonial, nous ne l’arrêterons pas : le fleuve humain n’attend pas pour couler d’avoir été filtré par nous. Ceux qui, comme nous, se réclament du principe socialiste doivent se garder de toute responsabilité dans les effets du principe capitaliste ; mais ils n’imaginent pas naïvement que la société capitaliste, tant qu’elle subsistera, désobéisse à sa propre loi. Quelle doit donc être, dans ces questions si redoutables pour la paix du monde et pour le socialisme international, l’attitude pratique des socialistes?

Il y a, je crois, trois règles pratiques qui peuvent être adoptées par les socialistes de tous les pays.

La première, c’est de veiller constamment à ce que les compétitions coloniales des divers peuples ne puissent jamais aboutir entre eux à la guerre. Il faudra pour cela que les socialistes aient le courage, chacun dans sa nation, de blâmer les prétentions excessives. Les socialistes n’y pourront réussir et ne pourront même s’y employer sérieusement qu’en suivant de très près, et pour ainsi dire au jour le jour, le mouvement colonial. Jusqu’ici, par hostilité théorique, ils ont trop laissé le monopole de ces questions à la presse chauvine et capitaliste, qui les dénature, qui nie les faits, qui crée des légendes. Il faut que, par un échange constant de documents sérieux et d’informations loyales, les socialistes de tous les pays arrivent à créer en ces questions une opinion internationale, qui bride les prétentions démesurées des uns et des autres. Assurément, ce n’est pas trop attendre de la haute conscience internationale et humaine du socialisme que de compter sur la loyauté des informations réciproques.

La deuxième règle, pour les socialistes de tous les pays, sera de demander, pour les peuples vaincus ou les races soumises de l’Asie, de l’Amérique, de l’Afrique, le traitement le plus humain, le maximum de garanties. Qu’il s’agisse des Hindous dominés par l’Angleterre, des Arabes dominés par la France, ou des races africaines que se disputent et se partagent tous les peuples de l’Europe, c’est le devoir des socialistes de prendre, dans le Parlement de chaque pays, l’initiative des propositions humaines ou des protestations nécessaires. Cette action socialiste se produira, en chaque pays, avec d’autant plus de force et d’autorité qu’elle sera universelle, et universellement probe, et que nul ne pourra y soupçonner un piège.

Enfin, il me semble que les socialistes devraient avoir comme troisième règle de marquer de plus en plus d’un caractère international les principales forces économiques que se disputent avidement les peuples. Il est visible, par exemple, à l’heure actuelle, que tous les peuples européens cheminent vers les sources du Nil, parce que la possession du Haut Nil et des grands lacs africains donne la maîtrise de l’Égypte et de tout le développement africain : c’est là le secret de tous les efforts, publics ou cachés, de toutes les combinaisons, loyales ou perfides, des peuples européens en Afrique, depuis dix ans surtout ; et il est possible que ces rivalités, en s’exaspérant, aboutissent à la guerre. Pourquoi un système de garanties internationales n’assurerait-il pas le libre passage du Nil, de la source à la mer, à toutes les activités, comme on a fait déjà pour le Danube et pour le canal de Suez ? »

Cette opposition de principe se réduira avec le temps pour rejoindre un consensus presque total au moment de l’Exposition coloniale de 1931.

À Paris, tout au moins, le contexte est donc propice à une gestion sans partage de la nouvelle colonie, militaire autant que politique.

Dans le gouvernement nommé par la France, Rainandriamampandry, protestant, occupe le poste de ministre de l'Intérieur. L'insurrection dite des "Menalamba" fait ses premières victimes chez les chrétiens et les Européens. Dans un climat propice aux bruits les plus divers, les membres du gouvernement Merina sont vus comme des collaborateurs de l'occupant. Gallieni, nommé gouverneur civil et militaire le 27 septembre 1896, entend faire un exemple en condamnant des responsables. Après un semblant de procès, Rainandriamampandry est fusillé en public. Le Petit Journal du 22 novembre 1896 écrit: « Comme il fallait une leçon aux révoltés, on s'est emparé de deux grands personnages qui avaient pactisé avec eux, ce sont le prince Ratsimamanga et le ministre de l'intérieur Rainandriamampandry; tous deux ont été jugés, condamnés et fusillés, le tout avec une rapidité qui inspirera des réflexions salutaires à leurs complices. »

Le Petit Journal du 22 novembre 1896 résume les premiers mois du nouvel homme fort: « Le général Gallieni (…), lui, ne plaisante pas, il l’a prouvé dès le début. »

Cette remarque fait écho à une mesure qu’il a voulu symbolique mais n’en est pas moins perçue dans toute sa violence. Le 15 octobre, à l’aube, Gallieni a fait exécuter l’oncle de la reine, Ratsimamanga, et son ministre de l’intérieur, Rainandriamampandry, après les avoir fait juger par une cour martiale.

Le 27 février 1897, il dépose la Reine Ranavalona III, et abolit la monarchie Merina, dernière trace de souveraineté nationale(2):

ARRÊTÉ n° 433 abolissant la royauté en Imerina.

Le Général Commandant le Corps d’occupation et résident général de France à Madagascar.

Vu le décret du 11 décembre 1895 fixant les pouvoirs du Résident Général;

Vu le décret du 6 août 1896, déclarant Madagascar Colonie française;

Considérant que la royauté est devenue une institution inutile depuis que le gouvernement de la République a déclaré Madagascar Colonie Française;

… Arrête… (suit le texte de l’arrêté abolissant la monarchie). »

Le même jour, il supprime la fonction de Premier Ministre. La Reine est exilée à la Réunion, puis à Alger, où elle meurt en 1917. Elle fait son premier séjour officiel en métropole en 1901 -et la couverture du Petit Journal. On la voit à Vic-sur-Cère dans le Cantal ou à Saint-Honoré les Bains dans la Nièvre, ou encore à Arcachon. En 1914, elle visite les blessés français et devient même, un temps, l’effigie d’une marque de biscuits. Alors qu’elle n’a jamais réellement gouverné, Ranavalona III devient une sorte de légende, toujours vivante aujourd’hui.

Exécutions et exil sont ordonnés par Gallieni sans l’aval de Paris -les courriers mettent un mois pour parvenir- et sont finalement approuvés par la Chambre à l’unanimité. Gallieni est nommé pour mieux faire Gouverneur général de l’île, avec les pleins pouvoirs civils et militaires. Pour les Malgaches, cependant, il devient le « Généraly Masiaka ». Le « Méchant », le destructeur.

Le dernier discours public de Ranavalona III en 1895.

Quoi qu’il en soit, Madagascar connaît à l’arrivée du général Gallieni un climat d’insurrection générale. En Imerina même, les «Menalamba» combattent les troupes coloniales, jusqu’à la reddition de leur chef, Rainibetsimisaraka, en juin 1897.

Militairement, pour vaincre les résistances des deux princes Rabezavana et Rabozaka, il pratique la méthode dite de la «tache d’huile» consistant à pénétrer le pays par zones concentriques du centre vers la périphérie. Le lieutenant-colonel Lyautey, qui le rejoint en 1897, est l’un de ses plus fidèles émules. On ne peut dénier à l’un comme à l’autre une réelle intelligence militaire: à la tactique des colonnes convergentes, héritées de Bugeaud et de l’Algérie, ils ajoutent le risque d’armer les villages fidèles, et pratiquent de manière systématique le «renseignement». Lorsque Rabezavana se soumet enfin à Lyautey, celui-ci accepte l’anneau symbolique qui marque la passation d’autorité mais rétablit le chef vaincu dans son autorité. À la différence du républicain Gallieni, Lyautey est un légitimiste invétéré, tout à son aise au fond loin de la métropole. Fidèle à son idéal monarchiste, il y prolonge en ce cas le vieil imaginaire féodal, au profit du colonisateur évidemment.

Image extraite de l'ouvrage du Général Gallieni, La pacification de Madagascar (opérations d'octobre 1896 à mars 1899), Paris, Chapelot, 1900.

L’insurrection matée au centre, en Imerina, les troupes de Gallieni affrontent les Sakalava sur la côte ouest. Ceux-ci sont passés à la résistance après le massacre sans précédent, par les troupes coloniales, des habitants et du chef d’Ambiky, le roi Toera -voir notre dossier sur ce site. Le prince Kamamy, héritier du roi Toera, ne se soumet que le 26 mars 1900, tandis que Ingereza, un des Chefs du Menabe, résiste longtemps encore.

Comme le souligne Hubert Deschamp:

« Ces théâtres d’opération étaient loin, les ordres y parvenaient lentement et Gallieni ne pouvait contrôler suffisamment ses subordonnés, dont certains étaient plus tentés par la gloire des armes que par l’apprivoisement pacifique: il y eut des erreurs aux conséquences lourdes. »

Début 1898, les troupes coloniales cherchent à conquérir la vallée du Fiherenana. Cet «engagement très meurtrier», selon les mots mêmes de Gallieni, se termine par la soumission du roi Tompomanana en août 1898.

Dans Neuf ans à Madagascar(3), Joseph Gallieni évoque le suite des opérations:

«Au mois de septembre 1900, deux vastes régions étaient encore insoumises, ou complètement impénétrées. C’étaient à l’est: la zone forestière qui s’étend parallèlement à la côte sur les limites des provinces de Fianarantsoa, de Farafangana et du cercle des Baras, depuis Ikongo au nord jusqu’au cercle de Fort-Dauphin au sud; au sud, le pays des Mahafaly et des Antandroy. Ces contrées n’étaient pas les seules où la pacification restait à achever, mais la question s’y posait d’une façon particulièrement nette et il importait de la résoudre. (…) (Dans le pays Mahafaly), Refotaka vint se rendre le 21 mai 1902 au capitaine Charbonnel de l’artillerie coloniale. (…) Les dernières résistances sérieuses que nous rencontrions dans le sud (avaient) ainsi pris fin. »

Illustration extraite de: Louis Brunet, L'œuvre de la France à Madagascar; la conquête - l'organisation - le général Gallieni, Paris, Challamel, 1903.

Ces violences doivent néanmoins trouver leur contrepartie dans l’esprit même du ministre des colonies André Lebon(4), qui écrit à Gallieni:

 « L’incendie des villages, les rigueurs exercées en masse contre des populations…; à moins que les nécessités des opérations militaires ou des circonstances spéciales n’y obligent nos troupes, sont à éviter, en dehors de toutes les considérations d’humanité qui s’imposent, si nous voulons utiliser notre conquête. La mise en valeur de ce pays, qui a déjà tant coûté à la France, ne peut être retardée. »

Gallieni reprend ses consignes à son compte dans ses instructions de mai 1898:

«Le meilleur moyen pour arriver à la pacification dans notre nouvelle et immense colonie de Madagascar, avec les ressources restreintes dont nous disposons, est d’employer l’action combinée de la force et de la politique. Il faut nous rappeler que, dans les luttes coloniales que nous impose trop souvent, malheureusement, l’insoumission des populations, nous ne devons détruire qu’à la dernière extrémité, et, dans ce cas encore, ne ruiner que pour mieux bâtir. Toujours, nous devons ménager le pays et ses habitants, puisque celui-là est destiné à recevoir nos entreprises de colonisation futures, et que ceux-ci seront nos principaux agents et collaborateurs pour mener à bien ces entreprises. Chaque fois que les incidents de guerre obligent l’un de nos officiers coloniaux à agir contre un village ou un centre habité, il ne doit pas perdre de vue que son premier soin, la soumission des habitants obtenue, sera de reconstruire le village, d’y créer immédiatement un marché et d’y établir une école. Il doit donc éviter avec le plus grand soin toute destruction inutile. »

L’argument utilitaire, on le voit, fait toujours relief, passé la justification humaniste. Les militaires ont encore à l’esprit la ruineuse « pacification » de l’Algérie, et l’inefficacité du système des colonnes légères. La méthode de Gallieni, déjà éprouvée au Tonkin « c’est du meilleur Bugeaud », résume Lyautey(5).

Plan de Tananarive vers 1900. Illustration extraite de: Louis Brunet, L'œuvre de la France à Madagascar: la conquête - l'organisation - le général Gallieni, Paris, Challamel, 1903.

Dès la fin 1897, l’hégémonie Merina est brisée. La fête du Bain (Fandroana, le 22 novembre) est remplacée par le 14 juillet dès 1897. Les Malgaches en sont quittes pour une version adaptée de la Marseillaise. Au lieu de «Aux armes citoyens…», ils sont amenés à chanter ces paroles plus adaptées à leur nouvelle condition de sujets: «Puisque la France est notre mère, l’objet de notre orgueil, crions: Bravo! Bravo! Acclamons-la, aux Malgaches!»

Le général va jusqu’à créer un journal en malgache, Vavao, où est raconté l’histoire de la Révolution française jusqu’à ce 14 juillet 1897. En mai, Gallieni a fait le tour de la Grande Île à bord de l’aviso La Pérouse.

La «féodalité» est abolie dès avril 1897. Là aussi, comme l’explique lui-même Gallieni dans son grand rapport de 1905, l’idée est de «(s’)attacher les anciens vassaux de la féodalité malgache et (…) de placer sous le régime foncier commun de vastes territoires demeurés inutilisés, qui furent distribués aux villages voisins ou concédés à des colons».

Il faut abattre enfin l’ancienne aristocratie Merina. Gallieni conserve près de lui l’ancien secrétaire du Premier Ministre, Rasanjy, d’autant plus «énergique» que, explique le gouverneur, «il s’est compromis à fond avec nous».

Le général Gallieni met en pratique sa «politique des races» qu’il explique ainsi(6):

 «L’action politique est de beaucoup la plus importante; elle tire sa plus grande force de la connaissance du pays et de ses habitants; c’est à ce but que doivent tendre les premiers efforts de tout commandement territorial. C’est l’étude des races qui occupent une région, qui détermine l’organisation politique à lui donner, les moyens à employer pour sa pacification. Un officier qui a réussi à dresser une carte ethnographique suffisamment exacte du territoire qu’il commande est bien près d’en avoir obtenu la pacification complète, suivie bientôt de l’organisation qui lui conviendra le mieux.

Toute agglomération d’individus, race, peuple, tribu ou famille, représente une somme d’intérêts communs ou opposés. S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut savoir démêler et utiliser à notre profit, en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les secondes.»

Gallieni est assis au centre. Image extraite de: Louis Brunet, L'œuvre de la France à Madagascar: la conquête - l'organisation - le général Gallieni, Paris, Challamel, 1903.

Le dernier acte du résident Laroche, nous l’avons vu, a été l’abolition de l’esclavage le 26 septembre 1896. Cet acte gêne Gallieni, qui, à peine arrivé, doit en assumer les conséquences.

Sa position personnelle est des plus ambigües, et au fond difficile à déterminer. Sa réaction du 28 septembre 1896, dans une lettre au Premier Ministre Rainitsimba Zafy, pour politique qu’elle soit, n’en traduit pas moins l’écart qui peut exister entre une mesure et son application(7):

«Voici ce que j’ai à vous dire. Vous avez reçu le Journal Officiel, vous avez vu l’arrêté proclamant l’émancipation des esclaves et vous avez fait afficher le même arrêté sous forme de placard. Cela doit surprendre le peuple. Convoquez-le donc en réunion publique pour l’engager à ne pas s’émouvoir à propos de rien. Car il s’abuse sur le sens de cette décision, simple formule verbale en usage chez les Européens mais n’ayant à Madagascar aucune portée. En réalité, les esclaves n’ont pas à bouger de chez leurs maîtres: il n’y a rien de changé dans nos lois. Veillez sur le royaume et vivez heureux.

J’ai dit.»

Pour une idée sans doute plus fidèle, écoutons les considérations d’un proche de Joseph Gallieni, le lieutenant Boucabeille(8):

« L’esclavage était à Madagascar ce qu’il a été presque partout, très dur d’accord. Mais peu à peu les missions, les contacts de la civilisation européenne, en avaient fait adoucir les rigueurs; l’esclave, aujourd’hui, n’était plus en somme qu’un domestique, il e restait plus guère des lois antiques que ce qu’elles avaient de charitable et de consolant; le maître gardait à sa charge, nourrissait, entretenait la veuve, l’infirme, le vieillard et l’orphelin… le décret de libération délivre, du même coup, les maîtres des obligations qu’ils avaient envers tous ces malheureux: en abolissant l’esclavage, on vient en même temps à créer le paupérisme. (…)

Et quel coup désastreux pour la fortune particulière des hautes classes, dont les esclaves étaient une des richesses.

Quelle source d’ennuis pour nos colons, embarrassés par cette affirmation de la liberté du travail, pour trouver aujourd’hui la main-d’œuvre qui leur était nécessaire! On édicte aussitôt une loi « sur le travail », qui restreint et annihile la liberté, annoncée à grands fracas de proclamation. »

Et il conclut:

« Trop de hâte: un problème de mathématiques se résout en une heure sur le papier, et reçoit son application pratique en cinq mois, cinq ans, cinq siècles parfois; de même un problème social… »

Les mérites de cette abolition, aux yeux du Général Gallieni, sont essentiellement politiques et économiques. Les affranchis vont constituer une clientèle dévouée, et une main d’œuvre disponible, presque aussitôt soumise au travail forcé -lequel, on en conviendra, ne présente qu’une subtile différence avec l’esclavage. Et comme le dit son biographe Marc Michel(9):

« L’application en souplesse de la mesure n’entraîna ni la ruine brutale des anciens maîtres ni de désordres sociaux comparables à ceux qu’avait pu observer dans les Antilles un siècle plus tôt. »

Image extraite de J. Charles-Roux (et al.), Colonies et pays de protectorats, Paris, Alcan-Lévy, 1900.

La réalité du travail forcé nous est perceptible au travers de différents témoignages. En voici quelques uns. Le premier est extrait d’une thèse de doctorat en droit publiée à Paris, 1903 (sur l’impôt direct de 50 puis 30 jours de travail, institué par arrêtés des 21 octobre 1896 et 19 janvier 1897)(10):

« L’esclavage à aucune époque n’avait atteint ce caractère de cruauté et les fonctionnaires exploitent les corvéables jusqu’à l’extrême limite de leurs forces. On a établi que le fanompoana [=la corvée] causait la mort de 20% des travailleurs employés […]. Malgré les services rendus par le fanompoana à Madagascar, il aurait mieux valu ne jamais l’appliquer que de soumettre tout un peuple à la condamnation aux travaux publics. »

Morts dont Gallieni a une parfaite connaissance, si l’on en croit cet extrait d’un discours au banquet officiel du 1er septembre 1900(11):

« Les Malgaches ont bien mérité de notre colonie, et il y a quelques jours, lorsque, suivant la route de la Mandraka, j’apercevais ça et là au bord du chemin ces tumulus sous lesquels reposent ceux qui sont morts à la tâche, je ne pouvais me défendre d’un sentiment d’émotion et de sympathie pour ces obscurs travailleurs. »

Image extraite de J. Charles-Roux (et al.), Colonies et pays de protectorats, Paris, Alcan-Lévy, 1900.

Voici encore des passages d’une pétition de 51 colons français au Gouverneur Général Gallieni, le 13 janvier 1900(12):

 «M. le Gouverneur,

Comme nous tous vous êtes au courant de la mortalité effrayante qui frappe les prestataires employés à la construction de la route de Tananarive-Tamatave: elle a atteint dans ces derniers mois une proportion si grande qu’on peut prévoir qu’à brève échéance, la population même la plus valide des hauts plateaux sera tellement réduite que les colons ne pourront bientôt plus rien entreprendre, tant au point de vue du commerce que de l’agriculture et de l’industrie, dans ces régions où ils ont cependant le plus de chance de réussir.

La question commence à se poser sérieusement de savoir s’il n’est pas préférable de ne pas avoir de routes, mais de conserver une population valide susceptible de mettre Madagascar en valeur, plutôt que de créer de belles pistes carrossables au prix de tant d’existences humaines sacrifiées, dans un pays où la population, si peu dense au moment de la conquête, s’éclaircit tous les jours davantage. Les indigènes sont d’ailleurs tellement las et exténués par des corvées et des travaux incessants, qu’ils déclarent aujourd’hui hautement préférer la mort à toute occupation autre que celle de la culture de leurs champs. (…)

C’est donc avec une fréquence vraiment inquiétante que se multiplient ces actes d’arbitraire dont chaque jour, colons et Malgaches ont à se plaindre. L’indigène est arrêté, emprisonné pendant des mois sans jugement, sans interrogatoire; et cela avec d’autant moins de ménagements que le détenu est toujours utilisé comme main d’œuvre économique.»

Image extraite de: Louis Brunet, L'œuvre de la France à Madagascar: la conquête - l'organisation - le général Gallieni, Paris, Challamel, 1903.

Les différentes formes de travail forcé ont constitué un véritable substitut à l’esclavage, que Jean Fremigacci a analysé dans son article sur « Les chemins de fer de Madagascar (1901-1936) »:(13). Il écrit:

« C’est à Gallieni que l’on doit d’avoir, entre 1896 et 1905, jeté les bases d’un système suffisamment efficace et discret pour d’une part, susciter de nombreux émules en Afrique noire, et d’autre part, permettre de soutenir que le travail forcé n’avait eu qu’une importance mineure, voire qu’il n’avait pas existé. »

À une première période où sont instaurées des « prestations » obligatoires -entendez le travail forcé- en succède une autre, en apparence plus libérale puisqu’elle les supprime officiellement, et ce dès 1900. La charge est en fait simplement déplacée sur les communautés villageoises des hauts-plateaux, les fokonolona, qui sont placées sous la tutelle des autorités coloniales en 1902. Un « code de l’indigénat », importé du Sénégal et promulgué par arrêté du 1er décembre 1901, va permettre de procéder à des réquisitions de travailleurs, par tout un jeu de sanctions arbitraires. Dans les pays où la fokonolana est inexistante, on a recours à la « persuasion administrative ». Peu à peu, ce sont les colonisés eux-mêmes qui sont amenés à organiser le travail forcé.

On a beaucoup vanté l’œuvre coloniale du général Gallieni, comme parangon de la « mission civilisatrice de la France », et pas seulement dans le domaine des transports.

Le discours sur l’éducation est très révélateur des objectifs réels de la colonisation.

Les circulaires de Gallieni du 5 octobre et du 11 novembre 1896 et les arrêtés du 19 avril 1899 se concentrent sur l’assimilation des indigènes par la diffusion de la langue française(14):

« L’usage de notre langue était l’un des plus puissants moyens dont nous disposions pour assimiler nos nouveaux sujets, les initier à nos idées et nos coutumes et, enfin, les préparer à fournir le concours nécessaire aux entreprises de nos colons. »

Le développement d’un enseignement pratique (industriel, agricole et commercial) doit « créer des auxiliaires aux colons » (5 octobre 1896) et surtout éviter la formation de « déclassés intellectuels », véritable bête noire des administrateurs coloniaux. Un autre objectif des instructions officielles de Gallieni vise l’élévation intellectuelle et morale des indigènes tout en insistant sur leur nécessaire soumission(15):

« Transformer les jeunes indigènes en sujets fidèles et obéissants de la France, en leur faisant connaître notre langue et en leur inculquant des notions d’histoire et de géographie destinées à leur donner l’idée de la grandeur et de la civilisation de leur nouvelle patrie.

Notre enseignement aux colonies doit tendre simplement à former des jeunes gens à l’âme française susceptibles de devenir de bons ouvriers d’art ou agricoles. Aujourd’hui (1902), l’indigène qui sait lire et compter se croit supérieur à ses congénères et indigne de travailler (…). Il faut montrer aux indigènes que le travail manuel est aussi noble que le travail intellectuel. Il faut leur donner seulement des principes élémentaires de lecture, de calcul, d’écriture, en leur inculquant le maniement des outils et des instruments aratoires. »

Gallieni quitte la colonie en 1905 alors qu’il vient de réprimer les populations du sud-est en révolte contre une fiscalité trop lourde en novembre 1904. À cette période quelques seize mille contribuables défaillants s’entassent dans les prisons, employés à des travaux d’utilité publique. Les uns et les autres n’ont pas compris, faut-il croire, ce que le Gouverneur général nomme le « caractère éducateur » de l’impôt.

Lorsqu’en 1905, l’ambitieux Victor Augagneur est nommé au poste de Gouverneur général, cette « révolte » vient d’être mâtée. La répression est si violente que, dans son ouvrage Erreurs et brutalités coloniales, il n’hésite pas à témoigner(16):

« Dans tous ces points d’où partit la rébellion de 1904… on trouve à son origine les mêmes causes, les mêmes griefs des indigènes. Partout ils se sont plaints surtout des abus d’autorité, des brutalités des agents de l’administration, civils et militaires, des agissements tyranniques de certains colons. Partout la révolte débuta par l’assassinat d’Européens, vengeances tirées d’actes dont les auteurs ou leurs proches avaient directement, personnellement souffert. »

Pour conclure, voici une note non publiée du général Gallieni lui-même. Elle est datée de 1901. Il évoque l’Algérie, qu’il n’a jamais eu à administrer(17):

« Voilà soixante-dix ans que la France possède l’Algérie et cependant les quatre millions de musulmans de ce pays n’ont aucun droit politique et ne participent en rien au gouvernement local (…). Les autorités françaises exproprient sans formalité légale et sans indemnité fixées par les tribus. Combien de propriétés arrachées ainsi aux Arabes pour être données à des Français qui, incapables de les cultiver, ont dû les louer à des indigènes devenant ainsi les locataires de leurs propres terres. (…) Les Français croient qu’il faut laisser les musulmans dans l’ignorance et que l’islamisme est un obstacle à la civilisation. Ils cherchent donc à remplacer les Arabes par des Européens et à maintenir dans l’obéissance par la force. »

Cette étrange lucidité dit aussi, entre autres choses, le bilan de son « œuvre » colonisatrice.

Image extraite de: Général Gallieni, Neuf ans à Madagascar, Paris, Hachette, 1908.

Pour aller plus loin:

Quelques liens et références dont je me suis servi pour cette première partie du récit:

  • Janine Harovelo, La SFIO et Madagascar, 1947, Paris,  L’Harmattan, 1995. Cet ouvrage important est riche de documents rares et remonte loin dans l’histoire de la colonisation.
  • Hubert Deschamps, Histoire de Madagascar, Paris, Berger-Levrault, 1965. Ouvrage très sérieux mais pour le moins daté. Rappelons que l’auteur a fini sa carrière comme Gouverneur général des colonies en 1960.
  • Marc Michel, Gallieni, Paris, Fayard, 1999. La dernière biographie en date, pas toujours en rupture avec la vieille histoire coloniale. Utile malgré tout.
  • « Introduction à l’œuvre de Rainandriamampandry : travail collectif de recherche dirigé à l’École Normale d’Instituteurs de Tananarive (1964-1968) », Annales de l’Université de Madagascar – Lettres, volume 10, 1969 pp 11 – 50. Texte consultable en ligne. On trouvera sur le site MadaRevues d’autres articles précieux sur la période.
  • Un parcours intéressant, proposé par l’Université de la Réunion, sur le rôle des militaires dans la colonisation, de Bonaparte à Gallieni en passant par Bugeaud.
  • F. Labatut et R. Raharinarivonirina, Madagascar, étude historique, Nathan-Madagascar, 1969.
Ce texte reprend et prolonge la conférence donnée à Tours le 24 mai 2012, à l’invitation de l’association Touraine-Madagascar. Merci à Jean Rouault pour son précieux soutien documentaire et à Jean-Luc Raharimanana pour son regard critique. Cette recherche se veut aussi le prolongement en amont d’un entretien sur l’insurrection de 1947, avec le même Jean-Luc Raharimanana. Toutes les contributions de ce site sur l’histoire coloniale sont classées dans la rubrique Histoire(s) d’Afrique. Nombre d’entre elles -et en particulier celle-ci- participent d’une recherche globale sur les Lieux d’oubli en France.

 

  1. André Lebon, La pacification de Madagascar, 1896-1899, Plon, 1928. []
  2. Extraits du Journal officiel de Madagascar et Dépendances qui remplaça Ny Gazety Malagasy après la loi du 6 août 1896. []
  3. Joseph-Simon Gallieni, Neuf ans à Madagascar, Paris, Hachette, 1908. []
  4. André Lebon, La Pacification, op. cit. []
  5. H. Lyautey, Lettres du Tonkin et de Madagascar, opus cité []
  6. Journal officiel de Madagascar, 2 mai 1898. []
  7. Cité par G.Talvas, Madagascar depuis l’occupation française, Paris , 1939, page 118. []
  8. Cité par le Général Jean Charbonneau, Gallieni à Madagascar, (d’après la documentation rassemblée par Mme Gaëtan Gallieni), Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1950. []
  9. Marc Michel, Gallieni, Paris, Fayard, 1999. Pages 197-198. []
  10. Cité par Janine Harovelo, La SFIO et Madagascar, 1947, Paris, L’Harmattan, 1995, page 120. []
  11. Ibid. []
  12. Source: Cliotexte []
  13. « Les chemins de fer de Madagascar (1901-1936) », Afrique & histoire 2/2006 (vol. 6), p. 161-191. Et en particulier la partie initulée: « Le recours au travail forcé: Gallieni et la ligne Tananarive côte est. » []
  14. Cité par M. Michel, opus cit. []
  15. Ibidem []
  16. Victor Augagneur, Erreurs et brutalités coloniales, suivi du Manuel élémentaire à l’usage des officiers et sous-officiers appelés à commander des indigènes coloniaux, Les Nuits rouges, 2010. []
  17. Cité par Marc Michel, opus cité. []