Les massacres de juillet, par Jean Sénac.

 

Pour la fête des hommes libres
ils ont massacré mes amis
peau brune sur les pavés gris
ô Paris comme tu es triste
triste et sévère pour ma race

Voici l’arbre sans racine
voici l’écorce frappée
la fleur fermée le fruit brûlé
et ton grand soleil humide
liberté

Fallait-il fuir l’injustice
la plaie ouverte dans le douar
le soleil et la faim d’Alger et de Tunis
pour la liberté de Rochechouart

O mon peuple trompé
frustré jeté dans l’ombre
mon peuple saccagé dans son tranquille espoir
violent naïf mon peuple d’hommes
qui perds le coeur la mer et qui trouves le noir

Il faut rester debout tandis qu’on te déchire
droit dans les néons puisque l’on t’avilit
ce goût de laurier-rose et ce sang qui sourit
c’est la liberté froide de Paris

Tu la ramèneras comme une pure abeille
elle fera le jour dans la chaux des maisons
elle écrira pour tous la paix sur les saisons
ô fraîche ô compagne joyeuse

Cet été la mort est notre salaire
notre pain notre dignité
camarades la mort et sous vos paupières
le matin juste de Juillet

Ils ont massacré mes amis
ils ont relevé leur Bastille
ils ont fusillé la flamme et le cri

Ô Paris comme tu es triste
Le sang cacté couvre la Seine
Paris de la Beauté de la justice de la peine
Comme tu es triste et sévère pour les exilés ! »

Alger, le 14 juillet 1953.

Initalement paru dans « L’action poétique n°5 », juillet 1956.

Manuscrit du poème de Jean Sénac « Les massacres de juillet », 22 juillet 1953. Fonds Jean Sénac / BMVR.

La reproduction de ce manuscrit est l’une des 350 illustrations du livre de Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie, Gallimard / IMEC, 2012.

Cette publication accompagne l’exposition « Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie. » présentée à l’Abbaye d’Ardenne (Calvados) du samedi 16 juin 2012 au dimanche 14 octobre 2012.

Renseignements pratiques.