La première journée à Paris, par Edmondo de Amicis.

 

Juin 1878.

 

Me voici pris de nouveau dans cet immense filet doré, où l’on finit toujours par tomber, qu’on le veuille ou non. La première fois, j’y suis resté quatre mois, me débattant comme un désespéré, et je bénis le jour où j’en suis sorti. Mais je me rends compte que c’était ma faute, à présent que j’y reviens… disposé à une noble tranquillité.
Car malheur à celui qui vient à Paris trop jeune, sans but arrêté, la tête en feu et les poches vides ! À présent je vois Paris avec sérénité, et je le vois avec un ami qui me fait ressentir plus vives et plus fraîches les impressions de la première fois.
Voici celles de la première journée, telles que les peuvent rendre une tête fatiguée et une plume empruntée à l’hôtel.
Avant d’être conduit à l’Exposition, il faut que le lecteur entre avec nous dans Paris ; nous donnerons ensemble un coup d’oeil à la salle avant de nous tourner vers la scène.
Nous sommes descendus à la gare de Lyon, à huit heures du matin, par un temps superbe. Et tout de suite, nous nous sommes retrouvés embarrassés. Nous avions lu dans les journaux que les cochers parisiens poussaient leurs prétentions jusqu’à ne plus vouloir transporter les gens d’un certain embonpoint. Je fis observer à Giacosa que nous étions précisément faits pour provoquer et justifier le refus dédaigneux du plus courtois des cochers. Il devint soucieux, moi de même. Nous portions, par hasard, des pardessus qui nous grossissaient encore. Comment faire ? Il n’y avait qu’à essayer de faire illusion en nous approchant d’un fiacre au pas de danse et en interpellant le cocher d’une voix de fausset. La tentative réussit : le cocher nous jeta un regard inquiet, mais il nous laissa monter, et se dirigea rapidement vers les boulevards.
Nous devions aller au boulevard des Italiens, c’est-à-dire, droit au centre de Paris, en passant par ses plus belles rues.
La première impression est agréable. C’est la grande place irrégulière de la Bastille, animée et tumultueuse, où débouchent quatre boulevards et dix rues, et d’où l’on entend murmurer sourdement le vaste faubourg Saint-Antoine. Mais nous sommes encore ahuris par le tapage de la grande gare lugubre où nous sommes descendus, brisés et somnolents ; et ce vaste espace plein de lumière, ces mille couleurs, la grande colonne de Juillet, les arbres, le rapide va-et-vient des voitures et de la foule, passent devant nous, à peine entrevus. C’est le premier souffle, impétueux et sonore, de la vie de Paris, et on le reçoit en fermant à demi les yeux. Nous ne commençons à le voir nettement que sur le boulevard Beaumarchais.
Ici, Paris commence à apparaître. La large voie, la double rangée d’arbres, les maisons joyeuses, tout est clair et frais, et semble jeune. On reconnaît au premier coup d’oeil mille petits raffinements de commodité et d’élégance, qui révèlent un peuple plein de besoins et de caprices, pour qui le superflu est plus indispensable que le nécessaire, et qui jouit de la vie avec un art ingénieux. La buvette montre ses verres et ses comptoirs resplendissants ; le petit café est plein de prétentions ; le petit traiteur singe les grands restaurants ; mille petites boutiques, propres et riantes, luttent ensemble de couleurs, d’étalages, d’inscriptions, de mannequins, d’ornements, de bijoux. Entre les deux rangées d’arbres, il y a une cohue de voitures, de camions, d’omnibus traînés par des machines à vapeur, d’autres omnibus très hauts, chargés de voyageurs, qui roulent en cahotant sur le sol inégal avec un fracas assourdissant. Mais c’est un mouvement différent de celui de Londres. L’espace ouvert et verdoyant, les visages, les voix, les couleurs, donnent à cette confusion plus l’aspect d’un divertissement que celui d’un travail ; et puis la population n’est pas nouvelle pour nous. Toutes les figures nous sont connues, et elles nous font sourire. C’est Gervaise qui paraît sur le seuil de sa boutique, son fer à la main ; c’est Monsieur Joyeuse qui s’en va à son bureau en rêvant d’une gratification ; c’est Pipelet qui lit son journal ; c’est Frédéric qui passe sous la fenêtre de Bernerette ; c’est la couturière de Murger, c’est la mercière de Paul de Kock, c’est le gamin de Victor Hugo, c’est le prudhomme d’Henri Monnier, c’est l’homme d’affaires de Balzac, c’est l’ouvrier de Zola. Les voilà tous ! Comme on s’aperçoit que, même à distance, on vivait dans l’immense ville de Paris ! Il est huit heures et demie et la grande journée de la grande ville – journée pour Paris, qui vaut un mois pour le voyageur – est déjà commencée, chaude et bruyante comme une bataille. À travers le bruit de la rue, on entend confusément la voix profonde des immenses quartiers cachés, comme on entend le mugissement de la mer masquée par les dunes. On est à peine sorti du boulevard Beaumarchais, on n’est pas encore arrivé tout à fait au boulevard des Filles-du-Calvaire, que déjà on devine, on sent, on respire, allais-je dire, l’immensité de Paris ; et l’on pense avec stupeur à ces petites villes solitaires et silencieuses d’où l’on est parti, qui s’appellent Turin, Milan, ou Florence, où chacun se tenait sur le seuil ou dans sa boutique, et où l’on vivait comme en famille. Hier nous voguions sur une mare, aujourd’hui nous naviguons sur un océan.
Nous avons fait un peu plus d’un mille, et nous voici sur le boulevard du Temple. Ici, la large voie s’élargit encore, les maisons s’élèvent, les rues latérales s’allongent. La majesté de Paris commence à se révéler. À mesure qu’on avance, tout s’embellit et grandit. Les théâtres ouvrent leur défilé : le Cirque d’hiver, les Folies-Dramatiques, le théâtre de l’Ambigu ; les cafés élégants, les grands magasins, les restaurants princiers. La foule revêt une allure plus strictement parisienne. Le mouvement est bien plus important qu’à l’ordinaire. Notre voiture est obligée de s’arrêter à chaque instant pour attendre que la longue file qui la précède se mette en marche. Les omnibus de toutes formes, pareils à des maisons ambulantes, semblent engagés dans des courses-poursuites. Les gens se croisent en courant dans toutes les directions, comme s’ils jouaient à la balle d’un côté de la rue à l’autre, et sur les deux trottoirs passent deux processions ininterrompues.
Nous voici sur le boulevard Saint-Martin. C’est un autre pas fait sur la route de l’élégance et de la grandeur. Les kiosques bariolés deviennent plus nombreux, les boutiques plus riches, les cafés plus pompeux. Les balcons des maisons se couvrent d’inscriptions en grandes lettres dorées, qui donnent à chaque façade l’aspect du frontispice d’un livre gigantesque. Les frontons des théâtres, les arcades des passages, les restaurants qui s’ouvrent sur la rue, pareils à de petits temples ou à des théâtres étincelants de glaces, se succèdent sans intervalle, unis les uns aux autres comme une seule boutique infinie. Mille réclames surprenantes, capricieuses, charlatanesques, surgissent, se balancent, s’élèvent de tous côtés, brillent à toutes les hauteurs, entrevues à travers les arbres qui étendent leurs rameaux sur les kiosques, sur les bancs des trottoirs et les petites stations des omnibus, sur les fontaines, sur les tables extérieures des cafés, sur les tentes des boutiques, sur les escaliers des théâtres.
Au boulevard Saint-Martin succède le boulevard Saint-Denis. La grande rue s’abaisse, se relève, se resserre, reçoit des grandes artères des quartiers populeux un flot de chevaux et de gens, et s’étend devant nous, à perte de vue, fourmillante de voitures et noire defoule, et divisée en trois parties par deux énormes bandes de verdure qui la remplissent d’ombre et de fraîcheur. Il y a trois quarts d’heure que nous allons au pas, serpentant, côtoyant d’interminables rangées de voitures, qui donnent l’idée de fabuleux cortèges de noce qui s’étendraient d’un bout à l’autre de Paris.
Nous arrivons au boulevard Bonne-Nouvelle : là le fourmillement, le murmure, le fracas s’accroissent encore, et aussi la pompe des grands magasins, qui étalent sur la rue leurs vitrines énormes ; et aussi l’audace des réclames qui montent des premiers étages aux seconds, aux troisièmes, aux corniches, aux toits. Les magasins deviennent des salons, les marchandises précieuses s’amoncellent, les enseignes multicolores se multiplient, les murailles des maisons disparaissent sous une décoration émaillée, puérile et magnifique, qui séduit et fatigue le regard. Ce n’est pas une rue ; c’est une succession de places, une seule immense place préparée pour une fête, où regorge une multitude qui a du vif-argent dans les veines. Tout est ouvert, transparent, exposé aux regards, comme un grand marché princier en plein vent. L’oeil pénètre jusque dans les dernières salles des opulents magasins, jusqu’aux lointains comptoirs des longs cafés blancs et dorés et dans les entresols des grands restaurants, et embrasse au moindre changement de direction mille beautés, mille surprises, mille pompeuses minuties, une variété infinie de trésors, de friandises, de joujoux, d’oeuvres d’art, de bagatelles ruineuses, de tentations en tout genre, dont on ne se délivre que pour y retomber de l’autre côté de la rue, ou pour amuser son regard avec les deux interminables rangées de petits kiosques, quadrillés de toutes les couleurs d’Arlequin, couverts d’inscriptions et de dessins grotesques, tapissés de journaux de toutes les tailles et de tous les pays, qui donnent au vaste boulevard l’apparence d’un grand carnaval littéraire. Pendant ce temps-là, du boulevard Bonne-Nouvelle on passe sur le boulevard Poissonnière, et le spectacle devient de plus en plus varié, ample et riche. Nous avons déjà parcouru une longueur de quatre mille mètres, éprouvant de plus en plus vivement un sentiment nouveau. Ce n’est pas seulement l’admiration, mais un mécontentement confus, un regret mêlé de désirs, l’amertume du jeune homme qui se sent humilié à sa première entrée dans le monde ; une espèce de surprise de l’amour propre, qui s’exprime par des regards piteux et fâchés adressés à la mesquinerie de notre bagage, étalé sur la voiture, au milieu de ce luxe insolent.
Enfin, nous arrivons sur le boulevard Montmartre, auquel font suite celui des Italiens, celui des Capucines et celui de la Madeleine. AAh ! Voici le coeur ardent de Paris, la grande roue des triomphes mondains, le grand théâtre des ambitions et des débauches célèbres, où affluent l’or, le vice et la folie des quatre coins de la terre.
Ici est la pompe suprême ; c’est la métropole des métropoles, le palais royal toujours ouvert de Paris à qui tout aspire. Ici, la rue devient place, le trottoir devient rue, la boutique devient musée ; le café, théâtre ; l’élégance faste ; l’éclat, splendeur ; la vie, fièvre. Les chevaux passent par bataillons, et la foule par torrents. Glaces, enseignes, portes, façades, tout grandit, s’élargit, s’argente, se dore, s’illumine. C’est une lutte de faste et d’ostentation qui touche à la folie. On y trouve la propreté hollandaise, la gaieté d’un jardin, et toute la variété de couleurs d’un bazar oriental. On dirait une salle démesurée dans un musée énorme, où l’or, les perles, les découpures, les fleurs, les cristaux, les tableaux, tous les chefs-d’oeuvre des industries, toutes les séductions des arts, toutes les fêtes de la richesse, tous les caprices de la mode, se pressent et se montrent avec une profusion étonnante et une grâce charmante dans ses dispositions. Les gigantesques glaces, les miroirs innombrables, les revêtements de bois luisant qui montent jusque la moitié des maisons, réfléchissent toute chose. Les grandes inscriptions d’or courent le long des reliefs des façades, comme les versets du Coran sur les parois des mosquées. L’oeil ne trouve aucun repos. De toutes parts brillent des noms célèbres dans le royaume de la mode et des plaisirs ; des titres de restaurants, renommés de New-York à Pétersbourg ; les hôtels des princes et des Crésus ; les magasins dont on ouvre la porte d’une main tremblante. Partout un luxe aristocratique, provocant et effronté, qui dit : « Dépense, donne et jouis ! » et qui tout ensemble fait naître et humilie les désirs. Il n’y a là aucune beauté monumentale. C’est un genre de magnificence théâtrale et féminine, une majesté de parade excessive, pleine de coquetterie et de vanité, qui abasourdit et éblouit comme un immense tremblement de points lumineux ; elle exprime avec exactitude la nature de la grande ville opulente et voluptueuse, qui travaille pour la jouissance et pour la gloire. Ici on éprouve une certaine timidité. On n’a pas l’impression de traverser un lieu public. Tout est clair, brillant et pompeux. La foule elle-même y passe avec une certaine grâce contenue, comme dans un grand salon, voltigeant sans bruit sur l’asphalte comme sur un tapis. Les marchands se tiennent derrière leurs glaces colossales avec une dignité de grands seigneurs, comme s’ils n’attendaient que des acheteurs millionnaires. Même les marchands des kiosques à journaux ont quelque chose de littéraire. On dirait que tous comprennent la grandeur de la situation, et qu’ils s’étudient pour ajouter, de leur propre personne, un coup de pinceau bien placé au grand tableau des boulevards. Grand tableau, en vérité ! On pourra, tant qu’on voudra, accumuler dans son esprit toutes les images éparses qui se trouvent dans nos villes les plus florissantes : on ne réussira jamais, si on ne l’a pas vu, à se représenter le spectacle de ce fleuve vivant qui coule sans s’arrêter entre ces deux interminables parois de cristal, au milieu de cette verdure et de cet or, à côté de ce tourbillon bruyant de chevaux et de roues, dans cette large rue dont on ne voit pas la fin ; et l’on ne réussira pas non plus à se faire une juste idée de la figure que faisaient au milieu de tout cela nos misérables valises d’hommes de lettres.
À peine nous eûmes repris haleine à l’hôtel que nous retournâmes sur les boulevards, devant le café Riche(1) , attirés, sans nous en apercevoir, comme le papillon par la lumière. Chose étrange ! Il me semblait être à Paris depuis une semaine. La foule a pourtant un aspect un peu différent de celui des temps ordinaires. On voit en abondance des figures exotiques, des habits de voyage, des familles de province, fatiguées et ahuries ; des barbes brunes du Midi et des barbes et des chevelures blondes du Nord. Après Constantinople on voit défiler tout l’Orient : ici, tout l’Occident. De loin en loin on voit une figure japonaise, un nègre, un turban, une draperie orientale ; mais ils sont tout de suite cachés par le flot noir des chapeaux cylindriques. J’ai remarqué de nombreux membresde cette innombrable famille des grands hommes déchus, qui se reconnaissent à première vue : figures étranges, à la mine défaite, avec des lunettes, de longs cheveux tombant sur les épaules, vêtus de noir, crasseux, avec un grand portefeuille dans le bras, rêveurs de tous les pays, venus à Paris en cette grande occasion, pour tenter la chance de la gloire et de la fortune avec une invention mécanique ou un chef-d’oeuvre littéraire. Paris est le grand torrent où se noient toutes les gloires de moyenne taille. Célébrités de province et illustrations nationales, grands personnages galonnés et blasonnés, princes et richards, à dix pour un sou ! On ne voit ni faces orgueilleuses ni sourires de vanité satisfaite. Tous sont autant de gouttes indistinctes de cette eau intarissable où ne surnagent que les géants. Et l’on comprend quels ressorts formidables il faut à l’ambition de la gloire pour s’élever au-dessus de ce pandémonium ; on comprend avec quelle obstination enragée les hommes se rongent le cerveau pour trouver la parole, le cri, qui fera tourner les cent mille têtes de cette foule merveilleuse ! On éprouve quelque plaisir à être là, sur ce pavé semé d’ambitions écrasées et de gloires défuntes, au-dessus desquelles d’autres ambitions se lèvent et d’autres forces s’essayent, sans interruption ; on jouit de se trouver là, comme au milieu d’une grande usine vibrante et sonore ; de se sentir agrégé un peu aussi, molécule vivante, au grand corps autour duquel tout gravite ; de respirer une bbouffée d’air sur cette tour de Babel, et d’assister, d’un degré de cette échelle sans fin, à ce travail immense, réconforté par la douce pensée… qu’on s’échappera de là dans quinze jours.
Ensuite nous faisons une course de deux heures, en voiture, en décrivant un grand zigzag sur la rive droite de la Seine, pour voir circuler la vie dans les petites artères de Paris. Je revois avec un vif plaisir ce verdoyant et splendide boulevard de Sébastopol et de Strasbourg, qui semble fait pour le défilé triomphal d’une armée, et cette longue rue Lafayette, où les deux bandes noires de la foule se perdent dans un lointain vaporeux ; on dirait que là-bas commence une autre capitale. Je repasse par ces immenses voies qui se nomment le boulevard Haussmann, le boulevard Malesherbes, le boulevard Magenta, le boulevard du Prince-Eugène, qu’on sonde du regard en frémissant, comme un abîme, en serrant le bras de son compagnon. Nous allons au rond-point de l’Étoile, pour voirfuir dans toutes les directions, comme des rayons, les grandes voies qui divisent en une rose de quatorze quartiers enjoués un dixième de Paris. Nous retournons au coeur de la ville : nous parcourons le réseau inextricable des petites rues, pleines de rumeurs, émaillées de vitrines et débordant de souvenirs. Partout des biais et des détours malicieux, qui préparent aux grandes vues inattendues des carrefours pleins de lumière et des rues monumentales, au fond desquelles se dresse une masse superbe qui s’élève au-dessus de la ville comme une montagne de granit ciselé. On voit partout des files de voitures chargées de bagages, et des visages somnolents et poudreux de nouveaux arrivants qui se penchent aux portières pour interroger ce chaos; et, aux environs des gares, des groupes de voyageurs à pied, qui se suivent, la valise à la main, comme si chacun avait volé la sienne à son voisin. Pas un moment de repos, ni pour l’oreille, ni pour l’oeil, ni pour la pensée. Vous espérez boire votre bière en paix devant un café presque vide ? Illusion ! La réclame vous poursuit. Le premier passant vous glisse dans la main un poème qui commence par une invective contre L’Internationale et finit en vous invitant à acheter un paletot chez M. Armangan, coupeur émérite ; l’instant suivant, vous retrouvez entre vos mains un sonnet qui vous promet un billet pour l’Exposition, si vous allez commander une paire de bottes dans la rue Rougemont. Pour vous en délivrer, vous levez les yeux. Ô Dieu ! Il passe une voiture dorée, avec des domestiques en livrée, qui vous offre des chapeaux au rabais. Vous regardez au bout de la rue. Quoi ! À un demi-mille de distance, il y a une réclame du Petit Journal, en caractères titanesques « Six cent mille exemplaires par jour, trois millions de lecteurs », qui vous fait l’effet d’un hurlement dans l’oreille. Alors, vous levez les yeux au ciel. Mais le ciel lui-même n’est pas libre. Au-dessus du toit le plus haut du quartier, se dessine dans l’azur, en minces et hautes lettres de fer, le nom d’un artiste des nuages qui veut faire votre photographie. Il n’y a plus qu’à tenir ses regards cloués à la petite table. Ah bien oui ! La petite table est divisée en je ne sais combien de petits carrés coloriés et imprimés, qui vous offrent des cosmétiques et des pommades. Dégoûté, vous détournez le visage… Ah ! Malheureux ! Le dossier de votre banc vous recommande un gantier. Il ne reste donc plus qu’à se regarder les pieds ! Non, pas même cela. Sous vos pieds, sur l’asphalte, il y a un avis qui vous conseille une pension bourgeoise, rue de la Chaussée-d’Antin. En marchant une heure, on lit sans le vouloir un demi-volume. C’est une interminable décoration graphique, bariolée et énorme, illustrée de grotesques images de diables et autres personnages hauts comme des maisons, qui vous assiège, vous opprime, vous fait maudire l’alphabet. Ce Petit Journal, par exemple, qui couvre la moitié de Paris ! Il faut ou se tuer ou l’acheter. Tout ce qu’on vous met dans la main, depuis le billet du bateau jusqu’à la contremarque qu’on vous donne quand vous avez payé la chaise où vous reposez vos os dans un jardin public, tout cache l’embûche de la réclame. Même les parois des kiosques où l’on n’entre que par nécessité, parlent, offrent, recommandent. Il y a à chaque coin de rue mille bouches qui vous appellent et mille mains qui vous font signe. C’est un filet qui enveloppe tout Paris. Et tout cela est économique. Vous pouvez dépenser jusqu’à votre dernier centime, en croyant toujours faire des économies. Mais quelle variété d’objets et de spectacles ! Dans l’espace de quinze pas, vous voyez un diadème de diamants, un énorme bouquet de camélias, un amas de tortues vivantes, un tableau, un couple de poupées mécaniques qui nagent dans un bassin de fer-blanc, un vêtement complet, « à contenter l’homme le plus scrupuleusement élégant », pour huit francs cinquante ; un numéro du Journal des Abrutis avec un article sur l’exposition des vaches, un cabinet pour les expériences du phonographe, et un marchand qui fait s’envoler un nuage de papillons en plumes pour tenter les marmots qui passent. À chaque instant vous voyez, rangées côte à côte, toutes les figures illustres de la France. Il n’y a pas de ville qui égale Paris pour ce genre d’expositions. Victor Hugo, Émile Augier, Mme Judic, Littré, Coquelin, Dufaure, Daudet, sont dans tous les coins. Vous rencontrez de toutes parts des visages amis. Aucune impression n’est vraiment nouvelle. On ne voit jamais Paris pour la première fois, on le revoit. Il ne rappelle aucune ville italienne ; pourtant il ne nous semble pas étranger, tant nous y retrouvons les réminiscences de notre vie intellectuelle. Un ami vous dit : « Voici la maison de Sardou, voici celle de Gambetta, voici les fenêtres de Dumas, voici les bureaux du Figaro » et vous lui répondez tout naturellement : « Eh! je le savais ! » Ainsi, reconnaissant mille choses et mille aspects, nous continuons à circuler rapidement parmi des chassés-croisés de voitures dont nous ne savons comment sortir, à travers des foules serrées qui nous arrêtent à l’improviste, dans les ombres délicieuses du parc Monceau, autour des grandes arcades légères des Halles, devant les immenses magasins de nouveautés gardés par une haie de voitures ; entrevoyant de loin, tantôt un côté de l’Opéra, tantôt la colonnade de la Bourse, tantôt un palais incendié par la Commune, tantôt le dôme doré des Invalides, et nous disant l’un à l’autre mille choses, et les mêmes choses, avec la plus vive expansion, sans prononcer une parole et sans échanger un regard.
J’avais ouï dire qu’un étranger à Paris ne s’aperçoit presque pas de l’Exposition. Erreur. Tout y conduit la pensée. Les tours du Trocadéro sont représentées de toutes parts, comme si mille milliers de miroirs les réfléchissaient, et l’image du Champ de Mars se présente de mille manières et sous mille formes. Toute la population semble et est réellement d’accord pour rendre la fête complète. Il y a un raffinement universel de courtoisie : chacun s’en mêle. Le dernier boutiquier a quelque chose de la dignité d’un hôte ; on lit sur le visage de tout Parisien la satisfaction d’être comparse du théâtre où le grand spectacle s’offre au monde, et la conscience d’être un objet d’admiration. Cela les aide beaucoup à se rendre véritablement admirables. La grande ville fait sa coquette, elle est empressée ? Elle veut contenter tout le monde. En effet, elle a pourvu de mille manières, vous suivant pas à pas et quoi qu’il puisse lui en coûter, à chaque besoin, à chaque désir, à chaque caprice. Pour cette fête du travail, c’est une fièvre. Le travail, la paix, la grande fraternité, la grande hospitalité fraternelle, sont des mots qui résonnent de toutes parts. Et peut-être, sûrement même, il se cache là-dessous un autre sentiment. C’est l’amour-propre, blessé dans une autre gloire, qui s’attache tout entier à la gloire présente, pour se dédommager du passé, et qui exalte de toutes ses forces la primauté qui lui reste, pour jeter un voile sur celle qu’il a perdue et qui lui reste plus chère au fond du coeur. Et il est prodigieux de voir cette ville, qui parut un jour abîmée sous le poids de toutes les malédictions de Dieu, redevenue au bout de sept ans si brillante, si majestueuse, si pleine de vie, d’or et de gloire. On éprouve, en y arrivant, un sentiment inattendu. On était parti pour l’Exposition, c’était le but, l’affaire principale. À peine est-on arrivé que cela devient la moindre. Paris, qui l’a faite, est en train de l’écraser. On pense, en vérité, qu’il y a là-bas, au bout de la grande ville, un immense palais improvisé qui contient d’innombrables merveilles, mais on y pense presque avec déplaisir, comme à un importun qui voudrait vous troubler la jouissance de Paris et vous en extraire. Le premier jour, l’image des tours du Trocadéro m’était odieuse. C’est ainsi qu’au Champ de Mars, quand vous êtes en extase devant une belle Anglaise qui travaille, vous daignez à peine accorder un regard à l’ingénieuse machine qui brille entre ses mains. Nous arrivons enfin à la Seine. Quelle large et salutaire étendue Comme elle est toujours belle cette grande route bleue et fuyante, reflétant les gaies couleurs de ses mille maisons flottantes, entre les deux hautes rives couronnées de colosses de pierre. Devant et derrière nous, les ponts immenses confondent leurs arches de toute forme, et les traînées noires de la foule qui s’agite derrière leurs parapets ; au-dessous, les bateaux couverts de têtes se poursuivent ; des troupes de gens descendent continuellement les escaliers des quais et se pressent aux stations et la voix confuse de la multitude se mêle aux chants des laveuses dans leurs bateaux, au son des cornes et des cloches, au roulement des voitures sur les quais, à la plainte du fleuve et au murmure des arbres des deux rives, agités par un petit vent qui vous fait sentir la fraîcheur de la campagne et de la mer. La Seine travaille, elle aussi, pour la « grande fête de la Paix » et on dirait qu’elle déploie avec plus de bienveillance qu’à l’ordinaire, entre les deux moitiés de Paris qui la regardent, sa majesté royale et maternelle.
Ici, mon compagnon ne put résister à la tentation de Notre-Dame, et nous montâmes sur une des deux tours pour voir « le monstre ». Excellente chose, qui calme les pensées. Il faut au moins les dominer, ces monstrueuses cités, et de la seule manière possible : par le regard. Nous montâmes tout en haut de la tour de gauche, où Quasimodo délirait, à cheval sur la cloche, et nous nous tînmes à la balustrade de fer. Quelle immensité glorieuse ! Paris remplit l’horizon, et il semble qu’il veuille couvrir toute la terre avec les énormes ondes grises et immobiles de ses toits et de ses murs. Le ciel était orageux. Les nuages jetaient de ci de là des ombres noires qui couvraient des espaces grands comme Rome et en d’autres endroits apparaissaient des montagnes, des vallées, et les hauts étages des maisons dorées par le soleil. La Seine brillait comme une écharpe d’argent d’un bout à l’autre de Paris, rayée de noir par ses trente ponts, qui avaient l’air de fils tendus entre ses deux rives, et sillonnée par ses cent bateaux qui semblaient de petites feuilles surnageantes. En dessous de nous, la masse triste et délicate de la cathédrale, les deux îles, des places comme noires de fourmis, le squelette du futur Hôtel de Ville, semblable à une grande cage à oiseaux, et la réclame démesurée et insolente d’un marchand d’habits tout faits, qui vous crève les yeux à douze cents mètres de distance. Çà et là, les grandes taches vertes des cimetières, des jardins et des parcs, îles vertes de cet océan. Bien loin à l’horizon, à travers la légère brume violacée, les contours incertains de vastes faubourgs fumants, derrière lesquels on ne voit plus, mais on devine encore Paris ; d’un autre côté, d’autres faubourgs énormes, entassés sur les hauteurs comme des armées prêtes à descendre, pleins de tristesses et de menaces ; et dans la vallée de la Seine, dans une clarté un peu voilée, comme dans une poussière lumineuse, à trois milles de vous, les architectures colossales et transparentes du Champ de Mars. Quels élans vertigineux du regard, de Belleville à Ivry, du bois de Boulogne à Pantin, de Courbevoie au bois de Vincennes, en sautant de dôme en dôme, de tour en tour, de colosse en colosse, de souvenir en souvenir, de siècle en siècle, accompagnés, comme par une musique, par l’immense respiration de Paris. Cher et pauvre nid de ma petite famille, où es-tu ?
Enfin mon ami me dit « Retournons dans l’enfer » et nous nous replongeâmes dans l’escalier en colimaçon, sombre et interminable, où un coup inattendu de la grosse cloche de Louis XIV nous fit tressaillir comme un coup de canon.
Nous retournâmes sur les boulevards. C’était l’heure du dîner. À cette heure, le mouvement est tel, qu’on ne peut en donner idée. Les voitures passent, six de front, cinquante à la file, par groupes, par masses serrées, qui s’éparpillent par les rues latérales. On dirait qu’elles sortent les unes des autres, comme des fusées, et elles produisent un bruit sourd et monotone, comme celui d’un train énorme et infini. Alors toute la vie gaie de Paris se déverse là de toutes les rues voisines, des passages, des places ; les cent omnibus du Trocadéro arrivent et se déchargent, ainsi que les voitures et la foule à pied qui vient des escaliers depuis la Seine. Des flots de gens traversent le boulevard, au risque d’y laisser leurs os, se pressent sur les trottoirs, assaillent les kiosques, d’où se répandent des myriades de journaux, se disputent les chaises devant les cafés et regorgent à l’entrée des rues. Les premières lumières s’allument, le grand banquet commence. De toutes parts tintent et scintillent les cristaux et l’argenterie sur les nappes blanches, étendues à la vue du public. Des bouffées de parfums gastronomiques sortent des grands restaurants, dont les étages supérieurs s’illuminent, laissant voir des bouts de salles brillantes et des ombres de femmes glissant derrière les rideaux de dentelle. Une atmosphère chaude et molle comme celle d’un théâtre se répand, imprégnée des odeurs des cigares de la Havane, de l’odeur pénétrante de l’absinthe qui verdoie dans dix mille verres, des parfums qui sortent des magasins de fleurs, du musc, des vêtements parfumés, des chevelures de femmes ; une odeur particulière aux boulevards de Paris, mêlée d’auberge et d’alcôve, qui monte à la tête. Les voitures s’arrêtent ; les cocottes aux robes traînantes descendent entre deux rangées de curieux, et disparaissent comme des flèches dans les restaurants. À l’intérieur des cafés résonnent les rires argentins et forcés de celles qui y sont assises en cercle. Les couples fendent audacieusement la foule. Le public commence à se presser en doubles rangées, à la porte des théâtres. La circulation est interrompue à tout moment. Il faut marcher en zigzag, repoussant doucement les coudes et les ventres, dans une forêt de chapeaux noirs, de pardessus, de jupes, de grands gilets ouverts et de chemises brodées, prenant garde sans cesse aux pieds et aux queues, au milieu d’un murmure sourd, diffus, d’où se détachent les détonations des bouteilles qu’on débouche, et dans une fine poussière qui s’élève de ce terrible asphalte. Ce n’est plus un va-et-vient, c’est un bouillonnement ; une agitation fébrile, comme si sous la rue brûlait une fournaise immense. C’est une fête fatigante, un repos qui a l’air d’un travail ; on dirait que tous ont la terreur de ne pas arriver à temps pour prendre place au grand festin. De minute en minute le spectacle se ravive. Le va-et-vient des voitures ressemble à la fuite désordonnée des équipages d’une armée en déroute ; les cafés sont bruyants comme des usines ; de tendres colloques s’engagent dans l’ombre ; tout s’agite et frémit dans cette demi-obscurité que l’illumination nocturne n’a pas encore vaincue, et un je ne sais quoi de voluptueux plane dans l’air, pendant que la nuit parisienne, chargée de folies et de péchés, prépare ses célèbres embûches. C’est là vraiment le moment où la grande ville s’empare de vous et vous subjugue, fussiez-vous l’homme le plus austère de la terre. C’est le « charme français », comme dit Gioberti. Une main invisible vous caresse, une douce voix vous parle à l’oreille, une étincelle vous parcourt les veines, une envie impétueuse vous vient de vous plonger dans cet abîme – et, cette envie passée, vous vous en allez faire un très bon dîner pour deux francs soixante-quinze.
Le dîner, lui aussi, est un spectacle pour qui se trouve, sans y avoir pensé, comme il nous arriva, dans un vaste restaurant, éclairé comme un théâtre, composé d’une salle unique entourée d’une large galerie, où se repaissent à la fois cinq cents personnes qui font du bruit comme une grande assemblée de bonne humeur. Et ensuite vient la dernière scène de la merveilleuse représentation commencée à huit heures du matin surla place de la Bastille : la nuit de Paris.
Retournons au coeur de la ville. Ici, on dirait qu’il fait jour de nouveau. Ce n’est pas une illumination, c’est un incendie. Les boulevards brûlent : tout le rez-de-chaussée des maisons semble en feu. En clignant les yeux, on croit voir à droite et à gauche deux rangées de fournaises enflammées. Les magasins envoient des faisceaux de vive lumière jusqu’au milieu de la rue, et enveloppent la foule d’une poudre d’or. De toutes parts pleuvent des rayons et des clartés diffuses qui font briller les lettres dorées et les revêtements luisants des façades, comme si tout cela était phosphorescent. Les kiosques, qui s’allongent sur deux rangées sans fin, éclairés à l’intérieur, avec leurs verres de couleur, semblables à d’énormes lanternes chinoises plantées en terre, ou à de petits théâtres transparents de marionnettes, donnent à la rue l’aspect enfantin et fantastique d’une ville orientale. Les reflets infinis des cristaux, les mille points lumineux qui apparaissent entre les branches des arbres, les inscriptions de feu qui resplendissent sur les frontons des théâtres, le mouvement rapide des innombrables lanternes des voitures, qui ressemblent à des myriades de lucioles emportées par le vent, les lanternesrouges des omnibus, les grandes salles éclatantes ouvertes sur la rue, les magasins qui ressemblent à des mines d’or et d’argent incandescent, les cent mille fenêtres éclairées, les arbres qui paraissent en feu : toutes ces splendeurs théâtrales, découpées par la verdure qui tantôt cache et tantôt laisse voir les illuminations lointaines ; toute cette lumière interrompue, répétée, bariolée, remuante, réunie en torrents, éparpillée en diamants et en étoiles, produit la première fois une impression dont on ne peut donner idée. Il semble voir un seul et immense feu d’artifice qui s’éteindra tout à coup, laissant la ville entière ensevelie dans la fumée.
Sur les trottoirs, il n’y a pas trace d’ombre ; on y retrouverait une épingle. Tous les visages sont éclairés. On voit sa propre image réfléchie de tous côtés. On voit tout au fond des cafés, jusqu’aux derniers miroirs des cabinets particuliers, rayés par les diamants des belles pécheresses. Dans la foule abonde le beau sexe, qui le jour semblait en minorité. Les regards languissants et interrogateurs se croisent et rivalisent. Devant chaque café s’étend le parterre d’un théâtre dont le boulevard est la scène. Et ce qui est curieux, c’est que, sauf le roulement des voitures, on n’entend aucun grand bruit. On regarde beaucoup et on parle peu, ou à voix basse, comme par respect pour le lieu où l’on est, ou parce que la grande lumière impose une certaine réserve. Il règne comme un silence aristocratique. Vous marchez, vous marchez, toujours au milieu d’un incendie, entre une foule mobile et une foule assise, et il vous semble passer de salon en salon, dans un immense palais découvert, ou par une série de vastes patios espagnols, au milieu des pompes d’un bal où il y a un million d’invités, sans savoir quand vous arriverez à la sortie, ni même s’il y a une sortie.
Et, pas à pas, vous arrivez sur la place de l’Opéra.
Ici, Paris nocturne vous offre un de ses plus beaux effets de scène. Vous avez devant vous la façade du théâtre, énorme et toute dorée, resplendissante avec ses lampadaires colossaux dans ses élégants entre-colonnements. Devant elle débouchent les rues Auber et Halévy ; à droite la grande fournaise du boulevard des Italiens ; à gauche le boulevard illuminé des Capucines, qui se prolonge entre les deux murs ardents du boulevard de la Madeleine ; et, en vous retournant vous voyez trois grandes rues divergentes qui vous éblouissent comme trois abîmes lumineux : la rue de la Paix, toute émaillée d’or et de joyaux, au fond de laquelle se dresse, sur le ciel étoilé, la masse noire de la colonne Vendôme ; l’avenue de l’Opéra, inondée de lumière électrique, et la rue du Quatre-Septembre, brillante de mille feux. Sept files continues de voitures viennent des deux boulevards et des cinq rues, se croisant avec furie sur la place ; une foule accourt, une autre foule fuit sous une pluie de lumière rosée et de lumière blanche, répandue par de grands globes de cristal dépoli qui font l’effet de guirlandes de pleines lunes, et colorent les arbres, les hautes maisons, la multitude, des reflets bizarres et mystérieux de la scène finale d’un ballet fantastique. On éprouve ici, pour quelques instants, une sensation qui ressemble à celle du haschich. Cette rosace de rues étincelantes, qui conduisent au Théâtre-Français, aux Tuileries, à la place de la Concorde, aux Champs-Elysées, qui vous apportent chacune une voix de la grande fête de Paris, qui vous appellent et qui vous attirent de sept côtés comme les entrées majestueuses de sept palais enchantés, vous allument dans la tête et dans les os la fureur des plaisirs. Vous voudriez tout voir et être partout en même temps; entendre de la bouche du grand Got l’ « Efface ! » sublime des Fourchambault(2), vous divertir à Mabille, nager dans la Seine, souper à la Maison-Dorée ; vous voudriez voler de scène en scène, de bal en bal, de jardin en jardin, de splendeur en splendeur, prodiguer l’or, le champagne et les bons mots, et vivre dix ans en une nuit.
Et pourtant ce n’est pas là le plus beau spectacle de la nuit. On va jusqu’à la Madeleine, on tourne dans la rue Royale, on débouche sur la place de la Concorde, et l’on laisse échapper la plus vive exclamation d’admiration que Paris puisse arracher aux lèvres d’un étranger. Il n’y a sûrement dans aucune ville d’Europe une autre place où la grâce, la lumière, l’art, la nature, s’unissent aussi merveilleusement pour former un spectacle à ravir l’imagination. À première vue on ne se rend compte de rien, ni des limites de la place, ni du lieu où l’on est, ni de ce qu’on voit. C’est un immense théâtre ouvert, au milieu d’un immense jardin en feu, qui fait penser au campement illuminé d’une armée de trente mille hommes. On arrive au centre de la place, au pied de l’obélisque, entre les deux fontaines monumentales ; on voit à droite, entre les deux grands édifices à colonnes de Gabriel, la splendide rue Royale, fermée au fond par la superbe façade de la Madeleine ; à gauche le pont de la Concorde qui débouche en face du Palais du corps législatif(3), tout blanchi par un torrent de lumière électrique. De l’autre côté, on voit la vaste tache brune des jardins impériaux, enguirlandés de lumières, derrière lesquels se dressent les ruines noires des Tuileries et du côté opposé, l’avenue majestueuse des Champs-Élysées, fermée par l’Arc de l’Étoile, mouchetée de feu par les lanternes de dix mille voitures et bordée par deux bois semés de cafés et de théâtres éblouissants. Quand on voit tout cela, quand on embrasse d’un regard les rives illuminées de la Seine, les jardins, les monuments, la foule immense qui vient des ponts, des boulevards, des bosquets, des quais, des théâtres, et qui murmure confusément de tous les côtés de la place, dans cette lumière étrange, entre les jets d’eau et les cascades argentées, au milieu des statues et des gigantesques candélabres, des colonnes rostrales, de la verdure, de l’air limpide et parfumé d’une belle nuit d’été ; alors on sent toute la beauté de ce lieu unique au monde, et on ne peut s’empêcher de s’écrier « Ah ! Paris ! ville chère et maudite ! sirène effrontée ! Est-ce donc une vérité, qu’il faut te fuir comme une furie, ou t’adorer comme une déesse ? »
De là, nous poussâmes jusque vers les Champs-Élysées, circulant entre les théâtres en plein vent, les kiosques, les Alcazars, les cirques, les concerts, les chevaux de bois, suivant d’interminables allées pleines de foule, d’où l’on entendait les sons bruyants des orchestres, les applaudissements et les rires des vastes parterres de buveurs, et les voix aigres des chanteuses de chansonnettes, dont on voyait à travers le feuillage les épaules opulentes et les vêtements de bohémiennes, au milieu de l’éclat des scènes encadrées par les arbres. Nous voulions aller jusqu’au bout. Mais plus nous avancions, plus ce bacchanal nocturne s’élargissait et s’allongeait ; derrière chaque groupe d’arbres surgissait un nouveau théâtre et de nouvelles lumières, et à chaque tournant d’allée nous nous trouvions devant un nouveau feu de joie ; et, d’un autre côté, mon bon Giacosa me demandait grâce avec une voix lamentable, me disant que ses yeux se fermaient et que sa tête ne se tenait plus sur ses épaules. Nous retournâmes donc sur la place de la Concorde ; nous restâmes un moment en contemplation devant cette merveille, la rue de Rivoli, éclairée sur une longueur de deux milles comme une salle de bal, et nous rentrâmes à minuit sonné sur les boulevards, encore resplendissants, pleins de foule, bruyants, gais comme au commencement de la soirée, comme si l’ardente journée de Paris ne faisait que commencer, comme si la grande ville avait sommeil pour toujours, et était condamnée par Dieu au supplice d’un fête éternelle. Et de là nous transportâmes nos dépouilles à l’hôtel.
Et voilà comment se passa notre première journée à Paris.

Traduit par Madame Joséphine Colomb. Texte saisi et revu par Olivier Favier. Relecture d’Isabelle Patain.

Texte original: Edmondo de Amicis, « Il primo giorno a Parigi » in Ricordi di Parigi e di Londra, Milan, Treves, 1879.

 

À la ville comme à la scène

 

En 1878, Edmondo de Amicis achève à Paris son Grand Tour. Un Italien, l’indigène rêvé du récit romantique, explore la plus littéraire des capitales du monde, et nous en dit l’étrangeté. Il a auparavant suivi le parcours de ses aînés français, anglais ou allemands. Après L’Espagne en 1872, Londres en 1873 et La Hollande en 1874, il a décrit Le Maroc en 1876. L’année de sa visite à la ville-lumière, où il doit rendre compte de l’exposition universelle, un gros volume paraît sur Constantinople. De ce dernier voyage, Orhan Pamuk affirme qu’il est le plus beau publié sur sa ville au dix-neuvième siècle, plus beau que celui de Gautier. Ce jugement a dû sembler sacrilège à certains, puisqu’il a disparu de l’édition française d’Istanbul. La traduction italienne, elle, a réveillé chez d’autres le syndrome de Stockholm. Umberto Eco, qui s’était fait un nom en étrillant le cadavre du voyageur pédagogue, sentimental et complètement démodé, s’est aussitôt changé en maître d’oeuvre d’une pieuse réédition, avec une préface presque aussi longue que l’attente du prix Nobel.

C’est la vie, ai-je eu envie d’écrire, mais plutôt non. La vie, c’est ce qui file sous la plume du reporter, tout armé d’empathie pour le monde qui l’entoure. Paris n’est plus, on le sait, la plus grande ville au monde – elle vient derrière Londres, et toutes deux laisseront place à New York quelques vingt ans plus tard -. Mais elle n’en est pas moins plus peuplée qu’aujourd’hui. Elle entre surtout dans une période de calme inédit dans son histoire récente : en moins d’un demi-siècle, elle a compté nombre d’émeutes et trois révolutions, lesquelles ont fait trembler l’Europe et peupler l’Algérie. La dernière, la Commune, est bien présente au souvenir de l’auteur, moins par les morts et les déportés, que par les monuments détruits, souvenir que ravivera, une quinzaine d’années plus tard, un roman d’Émile Zola, La Débâcle. La ville a atteint depuis 1860, par le passage de douze à vingt arrondissements et l’annexion de Belleville, la superficie qu’elle a encore aujourd’hui. Les boulevards haussmanniens lui ont donné sa physionomie moderne. La République y pavoise sous des dehors respectables – d’autant que, pour quelques mois encore, le chef de l’État est un vieux maréchal monarchiste. Les théâtres et la publicité font le reste. On comprend, à lire la prose naïve et incisive du reporter turinois, pourquoi deux textes fondamentaux de notre modernité ont été écrits dans, par, et aussi pour cette ville : Paris capitale du dix-neuvième siècle et sa prolongation paranoïaque-critique, La société du spectacle.

Dans chacun de ses récits, Edmondo de Amicis se choisit un compagnon de voyage. Si Giuseppe Giacosa ne lui sert pas de guide – et pour cause ! – il ne l’en aide pas moins à plonger dans « l’enfer ». Cet ami, lui aussi reporter à ses heures, n’est pas inconnu aujourd’hui des amateurs d’opéra. Paris lui inspire La Bohème en 1893, premier des trois livrets qu’il écrit pour Puccini. Pour les deux voyageurs, la France est l’ultime étape avant le nouveau monde. En 1884, Edmondo de Amicis se rend en Uruguay, au Brésil et en Argentine. Il raconte sa traversée en 1889 avec Sur l’océan. Dix ans plus tard, Giuseppe Giacosa écrit et publie son Journal de New York où l’ont mené ses talents de dramaturge. L’un et l’autre n’ont désormais que faire de la couleur locale. Ils s’intéressent à un phénomène nouveau, massif et totalement délaissé de leurs contemporains : l’émigration économique, dont l’Italie fournit le premier flux mondial. Nul doute que cette première journée à Paris aura servi de choc libératoire à ces deux écrivains tout juste trentenaires. La modernité, ils le voient, ne peut plus se repaître d’exotisme. Tout ici a l’air du déjà lu, même et surtout quand la nouveauté vous assaille en mots et en images. Sous leurs yeux ébahis, le réel se transforme en copie d’un récit de voyage. Edmondo de Amicis l’écrit d’ailleurs fort bien : «On ne voit jamais Paris pour la première fois.»

Olivier Favier

 

Pour aller plus loin:

  • Œuvres d’Edmondo de Amicis disponibles en français.

Amour et gymnastique, Picquier, 1988. Traduction d’Emmanuelle Genevois. Préface d’Italo Calvino.
Le Roi des poupées, L’Anabase, 1992. Traduction de Charles Dupré.
Dans le jardin de la folie, L’Anabase, 1993. Traduction de Charles Dupré.
Les Effets psychologiques du vin, L’Anabase, 1993. Traduction de Charles Dupré.
Cinéma mental, L’Anabase, 2002. Traduction de Charles Dupré.
La Guerre, 1001 nuits, 2004. Traduction et postface d’Olivier Favier.
Sur l’océan, Payot, 2004. Traduction et préface d’Olivier Favier.
Le Livre-Cœur, Editions de la Rue d’Ulm, 2005. Traduction collective dirigée par Gilles Pécout. L’ouvrage contient une traduction d’un célèbre article d’Umberto Eco, “Eloge de Franti”, suivi de “Franti strikes again”. Postface de Gilles Pécout.
Le livre est sorti, Farrago, 2005. Traduction et préface d’Olivier Favier.
La Tentation de la bicyclette, Le Sonneur, 2009. Traduction et préface d’Olivier Favier.

Sur le Paris d’Edmondo de Amicis, on lira cet article très complet d’Emmanuelle Genevois.

  • L’Italie à Paris

Le site L’Italie à Paris de Stefano Palombari. Pour tout savoir sur les films, les livres, les spectacles, les expositions, les événements, mais aussi les librairies, les restaurants, les boutiques. Incontournable. Stefano Palombari est d’ailleurs l’auteur d’un guide du même nom aux éditions Parigramme.
Les écrivains d’Italie de l’Unité à nos jours sur le site de la librairie Compagnie. Très fiable, il recense un très grand nombre de traductions même anciennes. Il ne fait malheureusement pas l’objet de mises à jour.
L’association Polimnia, cours de langue et de culture italiennes à Paris.
En plus des deux librairies italiennes de Paris, La libreria et la Tour de Babel, on peut rendre visite à la bouquinerie l’Odeur du book -qu’un ami poète a surnommée chèvre-feuille- où l’on trouve une quantité de livres italiens d’occasion en version originale et en traduction.

  1. Ce café, créé en 1791 au n°16 du boulevard des Italiens, est un lieu à la mode depuis qu’en 1847, il a été repris par Louis Bignon – qui sera le premier restaurateur décoré de la légion d’honneur. Il est le lieu de rendez-vous des amants scandaleux de La Curée de Zola (1871) et sera celui de Georges Duroy dans Bel-Ami de Maupassant (1884-1885). []
  2. Les Fourchambault, qui devait être dernière comédie d’Émile Augier, est créée au Théâtre français en avril 1878. Edmond Got est l’un des sociétaires les plus célèbres de La Comédie française, dont il fut membre pendant cinquante et un ans. Edmondo de Amicis évoque Émile Augier en 1881 dans ses Portraits littéraires. « Efface ! » est une réplique de la pièce. []
  3. Edmondo de Amicis donne au palais Bourbon le nom qu’il portait pendant le Second-Empire. En 1878, il est encore déserté par la chambre des Députés au profit du Château de Versailles. Il l’accueillera de nouveau l’année suivante. []