Les jardins au-delà des fortifs, par Olivier Favier.

 

Créée en 1935, la Société des jardins ouvriers des vertus, au pied du fort d’Aubervilliers, prend part depuis trois ans aux Journées européennes du patrimoine. À travers elle, c’est un pan atypique de la culture ouvrière qui accède à une reconnaissance tardive. Cet intérêt s’accompagne d’un retour à l’horticulture urbaine, sous forme de jardins familiaux ou partagés.

En 1841, Adolphe Thiers lance la construction de la dernière enceinte parisienne. Les fortifs seront détruits après la première guerre mondiale puis remplacés par les boulevards des Maréchaux. Au-delà s’étend une zone non constructible de 250 à 300 mètres de largeur, la “zone”. Ce mot d’origine grecque, qui signifie ceinture, devient un synonyme de marge. Les “zonards” qui la fréquentent  sont des vauriens, des voyous. En 1913, Zone devient le titre d’un chef d’œuvre d’Apollinaire, qui parle surtout du centre de Paris et s’ouvre sur un aveu: “À la fin tu es las de ce monde ancien”.

Les parcelles les plus éloignées de l’avenue de La Division du Général Leclerc descendent vers les douves du fort d’Aubervilliers. Ce dernier est en partie occupé par le cirque Zingaro, une fourrière, le siège de la gendarmerie mobile. Une partie importante, qui a servi à des travaux nucléaires civils et militaires des années 1920 aux années 1960, est toujours en cours de réhabilitation. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Quatre ans plus tard, en pleine guerre, dans ce glacis devenu inutile, Paris autorise la mise en place de jardins ouvriers. Beaucoup laisseront place aux Habitations à Bon Marché du Paris populaire, comme des postes avancés de la « ceinture rouge ». Les jardins ouvriers ont vu le jour en Allemagne. En France, ils sont promus par l’abbé Lemire et le père Volpette, le premier fondateur de la « Ligue du coin de terre et du foyer » en 1896, le second artisan d’une ceinture verte pour Saint-Étienne, qui devient la capitale du jardin ouvrier. L’empreinte décisive du catholicisme social, dans la lignée de l’Encyclique Rerum novarum de 1891, explique en partie la défiance des municipalités communistes.

Les tours de la cité pointent parfois entre les « baraques », mais l’atmosphère du lieu est celle d’une nature généreuse, en liberté surveillée. Les limites entre les parcelles ne sont pas toujours clairement signifiées, marque d’un respect mutuel qu’instaure, aussi, pour le nouveau venu, la tradition du parrainage. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Les jardins s’implantent plus tôt et plus durablement autour des forts de banlieue, ici aussi sur la zone non constructible. À Aubervilliers, ils apparaissent en 1905. En 1935, une Société des Jardins ouvriers des vertus est formée au Café du bon accueil, pied-de-nez laïc aux militants chrétiens soucieux de vider les bistrots. L’association, plusieurs fois refondée depuis, n’occupe plus désormais que 26 000 mètres carrés des 62 000 de la grande époque. De l’autre côté de l’avenue, les “remparts en serpentin” de la Cité des Courtillières répondent aux murailles du fort d’Aubervilliers. C’est une des grandes réalisations, largement contestée, du futur architecte des tours-nuages à Nanterre, Émile Aillaud.

Les haies ou les vignes grimpantes ne servent souvent qu’à assurer un coin d’intimité dans la parcelle. Quant au jardin lui-même, il est laissé à l’admiration des passants et à leurs commentaires avisés. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Les jardins des vertus comptent 85 parcelles, dont une pour le siège de l’association et le terrain de pétanque. Chaque terrain est unique, par sa surface et son aménagement, avec quelques règles d’usage. Les trois-quarts de la surface doivent être consacrés à des cultures alimentaires, et ne doivent faire l’objet d’aucun commerce. Chaque arbre mort doit être remplacé. Toute parcelle laissée à l’abandon sera cédée en fin d’année à un habitant d’Aubervilliers inscrit sur la liste d’attente. Pour un loyer modique, qui inclut l’accès au six points d’eau offerts par la municipalité, une famille peut espérer l’économie d’un petit mois de salaire, en contrepartie d’un travail régulier. Aussi, les quatre cinquièmes des jardiniers sont issus des classes populaires. Aux nécessités matérielles, s’ajoutent le loisir et le désir de tranquillité. Pour beaucoup, le jardin tient lieu de villégiature.

Chaque parcelle porte un numéro, et l’érection des portails est laissée aux bons soins du locataire. La notion d’intimité échappe à toute idée de propriété. L’appartenance au lieu se confond avec le lien qu’on choisit d’établir, entre loisir et travail. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

Les cabanes ont gardé leur caractère hétéroclite. Ceux qui, venus du Portugal, d’Espagne ou d’Italie, ont connu la précarité des Trente Glorieuses, les appellent encore les baraques. La taule et le bois y voisinent avec les matériaux de récupération. On y élève parfois des lapins ou des poules. Un locataire a installé des panneaux solaires, qui servent aussi à la collectivité, et un petit puits de briques et de sable humide pour réfrigérateur. Partout, de grands bidons gardent les eaux de pluie. Cannettes et disques compacts sont autant d’épouvantails à moineaux. Dans la commune limitrophe de Pantin, en revanche, les nouveaux “jardins familiaux” de la Corniche des forts ont choisi la standardisation des remises. En banlieue sud, à Villejuif, leur édification a même été confiée à l’un des architectes de Beaubourg, Renzo Piano. Il faut aller vers les quelques “jardins partagés” de Paris pour retrouver l’esprit des marges, dont notre temps a fait un privilège.

Patrice est un des jardiniers les plus assidus. Depuis trois ans, il déjeune ou dîne presque quotidiennement sur sa parcelle. En plus de quelques poules et d’un coq chanteur, sa cabane abrite des lapins d’agrément que des voisins lui ont donné. Photo: Olivier Favier. Tous droits réservés.

 

Pour aller plus loin:

  • La société des Jardins ouvriers des Vertus sur le programme des Journées européennes du patrimoine les 18 et 19 septembre 2011. L’entrée est au 6 avenue de la Division Leclerc, à quelques mètres de la station de métro Fort d’Aubervilliers (Ligne 7).
  • Françoise Dedieu, Pratiques populaires de temps libre dans les jardins ouvriers, thèse de doctorat de 2007, à l’Université de Paris VIII. (Texte consultable en ligne). Françoise Dedieu est par ailleurs la secrétaire de la « Société des jardins ouvriers des vertus ». L’auteur de cet article tient à la remercier pour son accueil chaleureux et passionné.
  • B. Cabedoce et P. Pierson (dir.), Cent ans d’histoire des jardins ouvriers 1896-1996. La Ligue française du coin de terre et du foyer, éd. Créaphis, L’École des filles, Grane, 1996.
  • La présentation de la cité des Courtillières sur un site institutionnel. L’avis quelque peu divergent d’un habitant.
  • Dans son livre Le dépaysement, voyages en France, Jean-Christophe Bailly consacre le septième chapitre, « Légers jardins, à peine », aux jardins ouvriers de la ville de Saint-Étienne, il écrit notamment: « Les jardins ouvriers, quel que soit leur mode associatif, ne relèvent pas du régime de la propriété privée -et c’est cela que d’emblée ils rendent visible, c’est cela que l’on ressent, confusément, quand on les longe, et qui se précise quand on s’y promène. Et s’ils ont quelque chose d’un fragment d’utopie, ce n’est pas seulement pour cette raison, c’est aussi parce qu’ils ajointent souplement à cette élision de la propriété privée la sensation -et les gestes concrets- d’une appropriation. Chacun est chez soi dans ce qui pourtant n’est pas à lui, et cela n’a rien à voir, même s’il y a une ressemblance dans le statut, avec la simple location. Car l’appropriation que l’on voit et ressent est à la fois solitaire (chacun est maître de sa parcelle) et collective -c’est le tissu de toutes les parcelles qui forme le jardin, et ce qui est induit, comme une enquête même brève peut le confirmer, c’est aussi tout un ensemble de pratiques que cette forme d’association entraîne: semences ou plants qui naviguent d’un bord à l’autre du groupement, secrets, recettes et même effets de mode qui se propagent en ricochant. »