Beppe Grillo: palingénésie ou marketing, par Angelo Mastrandrea.

 
Que se cache-t-il derrière la démocratie directe dont le Mouvement 5 Étoiles se fait le champion: un dessein palingénésique – un homo novus italien à opposer à la crise anthropologique de la société berlusconisée- ou seulement une habile stratégie de marketing pour capitaliser le maximum de la crise de la démocratie représentative, celle de la gauche et le mécontentement social répandu dans notre pays? Je ne crois pas que –dans l’overdose d’analyses et de commentaires sur l’exploit de Grillo– personne ne se soit posée cette question qui frôle la banalité. Et pourtant, d’une réponse dans un sens ou dans l’autre découleraient des appréciations profondément différentes de l’opération 5 Étoiles.

Pour dégager le terrain des équivoques et interprétations illusoires, il peut s’avérer utile d’essayer de renouer les faits. La gestation du “grillisme” remonte à la désormais lointaine année 2004, quand Gianroberto Casaleggio, un manager aux airs de nerd américain, grand expert en marketing et en internet, rencontre le comique Beppe Grillo. En faisant leur l’idée de base de la campagne d’Howard Dean aux primaires du Parti Démocrate américain, ils donnent vie ensemble aux Meet Up, un réseau social qui constituera le premier embryon du Mouvement 5 Étoiles. À l’intérieur de ce réseau le mouvement s’organise par aires thématiques, sur le modèle -alors très en vogue- des forums sociaux. La méthode de travail est basée sur la démocratie participative: on discute jusqu’à trouver une synthèse entre tous. C’est une pratique alors très répandue dans les mouvements altermondialistes: déjà à la fin des années 1990 le Réseau Lilliput s’était organisé sur la toile autour de “nœuds” territoriaux, débattant de questions locales dans une perspective globale. La différence fondamentale est que dans ce cas l’horizontalité de la base sert de contrepoids à une absolue verticalité de la structure: Casaleggio gère le blog de Grillo, qui devient le journal interne du mouvement.

Trois ans s’écoulent avant le passage de la toile à la place publique. Le mouvement fait ses débuts dans le monde réel le 8 septembre 2007, juste au moment où aux États-Unis éclate la crise des subprimes. La date choisie est hautement symbolique: « C’est pour rappeler que du 8 septembre 1943 [jour de l’armistice du Maréchal Badoglio avec les Alliés] rien n’a changé. Hier le roi en fuite et la Nation en pleine débâcle, aujourd’hui des politiciens blindés dans des palais plongés dans des problèmes culturels », explique Grillo. Mais ce n’est pas tout: le V-Day fait écho au D-Day du débarquement de Normandie, le V est l’abrévation d’un sonore “va-te faire” adressé aux politiciens italiens. Détail qui a son importance, la lettre V est identique à celle d’un film très populaire, en cette période, parmi les mouvements de contestation de jeunesse qui ont hérité de la bannière de l’altermondialisme. Il s’appelle V for Vendetta  et  raconte un futur proche où, en réponse à une exigence d’ordre après une période d’instabilité politique, un parti nationaliste-autoritaire arrive au pouvoir en Grande-Bretagne. Un anarchiste qui agit sous le masque de Guy Fawkes, le révolutionnaire anglais qui en 1605 fit sauter en l’air le Parlement, s’occupe de le combattre. Aussi V for vendetta s’achève avec l’explosion de Westminster et avec les habitants de Londres –à leur tour tous habillés en Fawkes- qui jettent leur masque et retrouvent leur individualité. Les drapeaux avec le V apparaissent dans les manifestations étudiantes de l’Onda Viola [le Popolo Viola est un mouvement d’activisme politique sans visée électorale ni lien avec des partis, se définissant comme antiberlusconien et antifasciste et promoteur du no B-day] en 2008, les redoutables hackers d’Anonymous adopteront comme symbole le masque de Guy Fawkes. Nous sommes en plein gouvernement Prodi et la combinaison entre la critique de la caste et le rappel d’un imaginaire libertaire radical ouvre une blessure dans la gauche de gouvernement  – à partir de cet Arcobaleno [coalition “Arc-en-ciel” de la gauche radicale en 2007-2008] qui avait caressé dans le sens du poil les mouvements des dernières années – dont personne ne s’était rendue compte mais qui va exploser à retardement. Un habile coup de marketing pour occuper un espace politique délaissé? Il est permis de le penser.

Dès cet instant, la contestation de Grillo prend pour cible privilégiée le centre-gauche. Déjà en 2008 naissent les premières listes municipales, avec des programmes qui parlent de référendum, de bilan participatif -comme à Porto Alegre, la ville des forums sociaux mondiaux- et de biens communs. En 2009 le comique-politique se présente par provocation aux primaires du Parti Démocrate, mais sa candidature n’est pas acceptée. C’est alors que naît le Mouvement 5 Étoiles, où chaque étoile symbolise un objectif politique: l’eau publique, le transport durable, le développement, la connectivité et l’environnement. Encore une fois, des batailles politiques très fortement ressenties par le peuple de gauche qui ne trouvent guère d’écoute dans les partis traditionnels, comme le démontrera le référendum sur l’eau en 2011. Le Woodstock de Cesena enrichira l’imaginaire libertaire de Grillo et le Monnezza day napolitain [jour des déchets] ancrera encore plus le mouvement dans l’écologisme territorial.

Il faut se demander maintenant, pourquoi la gauche radicale n’est pas parvenue à intercepter cet imaginaire, malgré les “récits” de Nichi Vendola et le pedigree anti-corruption d’Antonio Ingroia conjugué au  “parti social” de Paolo Ferrero. Alberto Perino, leader des No Tav du Val de Suse, où le Mouvement 5 Étoiles a frôlé les 50% des votes, en offre une parfaite synthèse: « En 2006 nous avions soutenu la gauche qui disait non à cet ouvrage. Puis, après ce qu’a fait le gouvernement Prodi, nous avons arrêté. » Élémentaire mon cher Watson, la gauche – plus encore celle radicale – aux yeux des mouvements sociaux est jugée incapable de réaliser les objectifs qu’elle professe.

Mais ce n’est pas là tout ce qui brille. Le  Mouvement 5 Étoiles n’a jamais dissous le rapport entre démocratie directe et culte du chef. En outre, le véritable rôle de Casaleggio n’a jamais été tiré au clair: un personnage mystérieux -un dictateur pour quelques grillini dissidents- aux tons millénaristes. Ses références au communautarisme sont à mi-chemin entre la décroissance et les mouvements d’intérêts locaux d’une part, l’autarcie et la fermeture xénophobe de l’autre. Quelques affirmations sans détour de Grillo ne peuvent elles aussi que provoquer des brûlures d’estomac à quiconque se déclare de gauche: « Un Pays ne peut décharger sur ses habitants les problèmes causés par des dizaines de milliers de roms de Roumanie qui arrivent en Italie », a-t-il écrit sur son blog à l’époque du gouvernement Prodi pour être aussitôt submergé de protestations; « si tu veux emmener un Marocain qui te casse les couilles, tu le prends, tu le fais monter dans ta voiture  et, sans que personne ne te voit, tu l’emmènes un peu à la caserne et tu lui donnes, allez, deux petites claques », a-t-il dit dans un meeting. Pour passer sous silence les déclarations contre la citoyenneté aux immigrés et les ambiguïtés sur le mariage gay.

L’arrière-goût populiste -à la “que se vayan todos” de l’Argentine de 2001- de quelques répliques du leader maximo a été substantiellement accepté par ses électeurs de gauche –41%, disent les sondages, des jeunes de moins de 25 ans, indignés mais dépourvus d’expérience politico-sociale- alors même qu’il lui a été utile de parler aux tripes de l’électorat déçu de la Ligue du Nord, aux abstentionnistes et à l’électorat d’une part certes minoritaire de la droite. Même si dans ce cas, il est permis de penser qu’il s’est agi d’une autre habile stratégie de marketing politique pour intercepter la plus grande part possible du mécontentement social en Italie. Une stratégie “ni droite ni gauche” qui jusqu’à présent a payé et -je crois comprendre- sera menée jusqu’à ses dernières conséquences par le Mouvement 5 Étoiles, qui dans ce contexte d’ingouvernabilité a tout à gagner à rester dans l’opposition. En mettant au second plan l’aspect qui a servi à réunir les premiers Meet Up en 2004: celui d’accoupler à l’indignation quelques bonnes et applicables propositions.

Ce qui n’est pas clair pour l’instant, pour revenir à la question initiale, c’est de savoir si et de quelle manière l’indubitable habileté du duo Grillo-Casaleggio sera mise au service d’une rédemption italienne du berlusconisme. Dont on peut sortir par la gauche, en récupérant des droits, des vertus citoyennes et le sens du public. Ou par la droite, avec une régression autoritaire et populiste ou en appuyant sur l’accélérateur de l’individualisme.

Article initialement paru dans le numéro 9 du 7 au 13 mars 2013 de Rassegna Sindacale, hebdomadaire de politique et économie sociale de la CGIL sous le titre “Palingenesi o abile strategia di marketing?”

Traduit de l’italien par Olivier Favier.

L’auteur:

Né en 1971, Angelo Mastrandrea est journaliste et écrivain.  Directeur-adjoint du quotidien Il Manifesto, où il travaille depuis 1999, il en a été envoyé spécial et a coordonné pour lui des suites de récits: Les refuges de la gauche (des écrivains racontent les «lieux» de la gauche italienne), Made in Italy (des écrivains immigrés racontent l’Italie), Italia underground (récits de l’Italie “alternative” à l’époque de Berlusconi). Ce dernier projet a donné lieu à un livre collectif (Teti editore, 2010). Il collabore aussi à Rassegna Sindacale et Reportage.

Il est par ailleurs l’auteur de Il Trombettiere di Custer e altri migranti (Ediesse editore, 2010), neuf récits d’émigration italienne.

Angelo Mastrandrea prépare un autre livre, un film et un documentaire.

V for Vendetta.

Une image du film d’anticipation réalisé par James Mc Teigue V for Vendetta (2006).

Pour aller plus loin: