Liberté, par Giovanni Verga.

 
Suite au débarquement des « Mille » à Marsala, le 11 mai 1860, un vent d’espoir et de rébellion souffle sur la Sicile. Il redouble lorsque le général Garibaldi promet par décret le 2 juin suivant le « partage des terres ». À Bronte, sur les pentes de l’Etna, la révolte tourne au carnage le 2 août: seize personnes sont tuées, parmi lesquelles une femme et des enfants. La répression s’abat le 10 août après un procès sommaire, ordonné par Nino Bixio, un lieutenant de Garibaldi aux idées très conservatrices. Cinq hommes sont passés par les armes. Parmi eux, on compte un avocat proclamé maire à la suite des faits, mais que tous savent étranger au massacre, ainsi qu’un fou finalement épargné par les soldats du peloton d’exécution. L’officier qui commande ce dernier abat le dément d’une balle dans la tête, malgré ses supplications. À l’époque des faits, Giovanni Verga a vingt ans. La nouvelle qui suit est publiée vingt-trois ans plus tard.

On accrocha au campanile un mouchoir tricolore, on fit sonner les cloches à la volée, et on commença à crier sur la place : “Vive la liberté!”.
Comme la mer par gros temps. La foule moussait et ondoyait devant le casino des nobles, devant la Mairie, sur les marches de l’église: une mer de bérets blancs ; les haches et les faux qui étincelaient. Puis elle se déversa dans une ruelle.
« Toi le premier, le baron ! Toi qui as fait donner du nerf de bœuf contre tes paysans ! » Devant tout le monde, une sorcière, ses vieux cheveux hérissés, armée de ses ongles seulement. « À toi, prêtre du diable ! qui nous as volé notre âme ! » « À toi, riche épulon, qui ne peux même pas t’enfuir, tellement tu as engraissé avec le sang des pauvres ! » « À toi, le gendarme ! qui n’as fait justice que contre ceux qui n’ont rien ! » « À toi, le garde-chasse, qui as vendu ta chair et celle des autres pour deux sous par jour ! » Et le sang qui fumait et qui enivrait. Les faux, les mains, les chiffons, les cailloux, tout était rouge de sang ! « Contre les nobles ! Contre les messieurs à chapeau ! Haro, à mort ! À mort ! Haro sur les chapeaux ! »
Don Antonio se faufilait vers sa maison par les ruelles. Le premier coup le fit tomber le visage ensanglanté sur le pavé. « Pourquoi ? Pourquoi me tuez-vous ? – Toi aussi, au diable ! » Un gamin boiteux ramassa le chapeau et cracha dedans. « À bas les chapeaux ! Vive la liberté ! – Tiens ! Toi aussi ! » C’était le révérend qui prêchait l’enfer pour qui volait le pain. Il revenait, la messe dite, avec l’hostie consacrée dans son gros bidon. « Ne me tuez pas, je suis en état de pêché mortel ! » Son pêché mortel, c’était la p’tite Lucia ; Lucia que son père avait vendue à l’âge de 14 ans, l’hiver de la grande famine, et qui remplissait la Roue et les routes de gamins affamés. Si cette chair de chien avait eu la moindre valeur, ils auraient pu se remplir la panse, alors qu’ils la déchiquetaient sur les seuils des maisons et les galets des rues à coups de hache. Le loup aussi, lorsqu’il tombe affamé sur tout un troupeau, ne pense pas à manger, mais égorge tout, poussé par la rage. Le fils de Madame, qui courait voir ce qui se passait – l’épicier, tandis qu’il fermait sa boutique et toute hâte – don Paolo, qui revenait de sa vigne sur son baudet, qui portait ses maigres besaces sur la croupe. Et pourtant lui, il portait un vieux béret, que sa fiancée lui avait brodé jadis, lorsque la maladie n’avait pas encore frappé sa vigne. Sa femme le vit tomber devant la porte d’entrée, alors qu’avec ses cinq enfants elle attendait la pauvre soupe qui était dans ses besaces. « Paolo ! Paolo ! » Le premier le frappa à l’épaule avec sa hache. Un autre lui tomba dessus avec sa faux, et l’éventra alors qu’avec le bras ensanglanté il s’accrochait au marteau de la porte.
Mais le pire, ce fut lorsque tomba le fils du notaire, un gamin de onze ans, blond comme l’or ; on ne sait comment, il avait été emporté par la foule. Son père s’était relevé deux ou trois fois, avant de se traîner pour finir dans les ordures, en criant : « Neddu ! Neddu ! » Neddu courait, terrorisé, les yeux et la bouche écarquillés sans pouvoir crier ; lui aussi il se dressa sur un genou, comme son père ; le torrent passa au-dessus de lui ; quelqu’un lui avait écrabouillé la joue avec son godillot ; et cependant le garçon implorait encore grâce avec ses mains – il ne voulait pas mourir, non, comme il avait vu son père être tué ; il vous arrachait le cœur. Le bûcheron, apitoyé, frappa un grand coup de hache à deux mains, comme s’il avait dû abattre un chêne de cinquante ans – et il tremblait comme une feuille ! Un autre cria : « Bah ! Il allait devenir notaire, lui aussi ! »
Qu’importe ! À présent on avait les mains rouges de ce sang, alors il fallait verser tout le reste. Tout ! Tout le monde ! Tous les chapeaux ! Ce n’était plus la faim, les coups de bâton, les violences qui faisaient bouillir leur colère. C’était le sang innocent. Les femmes, encore plus féroces, agitaient leurs bras maigres, criaient leur colère en fausset, avec les chairs tendres sous les hardes qui leur servaient de vêtements. « Toi qui venais prier le bon Dieu toute de soie vêtue ! – Toi que ça dégoûtait de t’agenouiller à côté des pauvres gens ! – Tiens ! Tiens ! » Dans les maisons, par les escaliers, dans les alcôves, en déchirant la soie et la toile fine. Toutes ces boucles d’oreilles sur des visages ensanglantés ! Toutes ces bagues qui tentaient de parer les coups de hache !
La baronne avait fait barricader sa porte : des poutres, des chariots, des tonneaux pleins, entassés derrière ; et les métayers qui tiraient par les fenêtres, pour vendre chèrement leur peau. La foule ployait la tête sous les coups de feu, parce qu’ils n’avaient pas d’armes pour riposter. Avant, c’était la peine de mort pour qui possédait des armes à feu. « Vive la liberté ! » Et ils enfoncèrent la porte. Puis, dans la cour, sur les marches, en enjambant les blessés. Ils laissèrent les métayers de côté « Les métayers après ! Les métayers après ! » Ils voulaient d’abord les chairs de la baronne, ces chairs faites de perdrix et de bon vin. Elle courait de pièce en pièce, avec son poupon au sein, échevelée – et il y avait beaucoup de pièces. À ces allers-retours on entendait la foule hurler, qui s’approchait comme un fleuve en crue. Son fils aîné, âgé de seize ans, les chairs si blanches lui aussi, s’arque-boutait contre la porte de ses mains tremblantes, en criant « Maman ! Maman ! ». On lui renversa la porte dessus dès le premier coup. Il s’agrippait aux jambes qui le piétinaient. Il ne criait plus. Sa mère s’était réfugiée sur le balcon, et serrant contre elle le petit, en lui fermant la bouche de sa main pour qu’il ne crie pas, folle. L’autre fils voulait la défendre de son corps, dément, comme s’il avait cent mains dont il saisissait les haches par le tranchant. On les sépara en un instant. Un homme l’attrapa par les cheveux, l’autre par les flancs, un troisième par les vêtements, en la soulevant par-dessus la rambarde. Le charbonnier lui arracha l’enfant au sein. L’autre frère ne vit rien ; il ne voyait que du noir et du rouge. On le piétina, on lui broya les os à coups de talons ferrés ; il mordait une main qui lui serrait la gorge et ne relâchait pas. Les haches ne pouvaient pas frapper dans ce tas et luisaient en l’air.
Et dans ce carnaval furieux en plein mois de juin, au milieu des hurlements ivres de la foule à jeun, continuait à résonner la cloche de Dieu, à la volée, jusqu’au soir, dans midi, sans Ave Maria, comme dans un pays turc. La débandade commença, les hommes étaient fatigués de cette boucherie, tout tristes, chacun fuyant son camarade. Avant la nuit, toutes les portes étaient fermées, apeurées, et dans chaque maison une lumière veillait. Dans les ruelles, on n’entendait que les chiens, qui fouillaient les recoins, dans un rongement sec d’os et le clair de lune qui lavait toute chose, et montrait les portes et les fenêtres béantes des maisons désertes.
Il faisait jour ; un dimanche sans personne sur la place, sans la cloche de la messe. Le sacristain s’était tapi quelque part ; on ne trouvait aucun prêtre. Les premiers qui commencèrent à se réunir sur le parvis se dévisageaient, soupçonneux ; chacun pensant à ce que son voisin devait avoir sur la conscience. Puis, quand ils furent nombreux, ils commencèrent à murmurer – ils ne pouvaient quand même pas rester sans messe un dimanche comme les chiens ! Le casino des nobles était barré, on ne savait pas où aller prendre les ordres des patrons pour la nouvelle semaine. Du campanile pendait toujours le mouchoir tricolore, tout mou dans la chaleur jaune de juillet.
Et comme l’ombre rapetissait lentement sur le parvis, la foule s’amassait dans un coin, Entre deux maisonnettes de la place, au fond d’une ruelle en pente raide, on voyait les champs jaunâtres de la prairie, les bois sombres sur les flancs de l’Etna. Il fallait maintenant qu’ils se répartissent ces bois et ces champs. Chacun calculait sur ses doigts la part qui allait lui revenir, et regardait de travers son voisin. « Liberté, ça veut dire qu’il doit y en a pour tous ! – Ce Nino Bestia(1), et ce Ramurazzo, allaient prétendre continuer les prévarications des chapeaux ! – S’il n’y avait plus l’agronome pour mesurer la terre, et le notaire pour l’inscrire sur le papier, chacun allait jouer des coudes ! – Et si tu manges ta part à la taverne, ensuite il faut recommencer à tout se partager ? – Si tu voles je vole aussi. » Maintenant qu’il y avait la liberté, pour ceux qui voulaient manger pour deux c’était la fête, comme pour les nobles ! Le bûcheron brandissait sa main en l’air, presque comme s’il tenait encore la hache.
Le lendemain on dit que c’était le général qui venait faire justice, celui qui faisait trembler les gens. On voyait les chemises rouges de ses soldats remonter lentement la pente abrupte, vers le petit village ; il eût suffi de faire rouler des pierres d’en haut pour les écraser tous. Mais personne ne bougea. Les femmes criaient et s’arrachaient les cheveux. À présent les hommes, noirs, pas rasés, restaient là-haut, les mains sur les cuisses, et regardaient arriver ces jeunes gens fatigués, voûtés sous leurs fusils rouillés, et ce général tout petit sur son grand cheval noir, qui allait devant, seul.
Le général fit porter de la paille dans l’église, et y fit dormir ses gars, comme un père. Le matin, avant l’aube, s’ils ne se levaient pas au son de la trompette il entrait dans l’église à cheval, en jurant comme un Turc. Tel était l’homme. Il ordonna de suite qu’on en fusille cinq ou six, Pippo, le nain, Pizzanello, les premiers qui leur passaient sous la main. Le bûcheron, tandis qu’on le mettait à genoux contre le mur du cimetière, pleurait comme un gamin, à cause de certains mots que lui avait dits sa mère et du cri qu’elle avait lancé lorsqu’on le lui avait arraché. De loin, dans les ruelles les plus reculées du village, derrière les portes, on entendait ces coups de feu à la suite, comme les feux d’artifice des fêtes.
Ensuite ce fut l’arrivée des vrais juges, des gens comme il faut, à lunettes, perchés sur les mulets, défaits par le voyage, qui se plaignaient encore de tous ces désagréments tandis qu’ils interrogeaient les accusés dans le réfectoire du couvent, assis sur le flanc, faisant « Ahi ! » chaque fois qu’ils changeaient de côté. Un procès tellement long qu’il n’en finissait pas. Les coupables furent conduits en ville, à pieds, enchaînés par deux, entre deux rangées de soldats qui tenaient leurs fusils armés. Les femmes les suivaient en courant, le long des routes de champagne, à travers les ornières, les figues de barbarie, aux chaumes d’or, haletantes, boitillantes, en les appelant par leur nom chaque fois que la route faisait un coude et qu’elles pouvait voir les visages des prisonniers. En ville, on les enferma dans une grande prison vaste et profonde comme un couvent, toute percée de fenêtres grillagées ; et si les femmes voulaient voir leurs hommes, c’était seulement le lundi, en présence des gardiens, derrière la grille en fer. Les pauvres gars devenaient toujours plus jaunes dans cette ombre perpétuelle, sans jamais apercevoir le soleil. Chaque lundi ils étaient plus taiseux, ils répondaient à peine, ils se plaignaient toujours moins. Les autres jours, si les femmes bourdonnaient sur la place autour de la prison, les sentinelles les menaçaient de leurs fusils. Et ne pas savoir que faire, où trouver du travail dans la grande ville, ni comment avoir du pain : le lit dans l’étable coûtait deux sous, le pain blanc on le mangeait en une bouchée et il ne remplissait pas l’estomac, si elles se blottissaient pour passer la nuit sur le seuil d’une église les gardes les arrêtaient. Peu à peu elles rentrèrent, d’abord les épouses, ensuite les mamans. Une belle jeune femme s’était perdue dans la ville, et on n’en sut plus rien. Les autres, au village, avaient recommencé à faire ce qu’ils faisaient avant. Les nobles ne pouvaient pas travailler la terre de leurs mains, et les pauvres gens ne pouvaient pas vivre sans les nobles. Ils firent la paix. Le fils de l’épicier prit la femme de Neli Pirru, et ça lui sembla une belle chose, pour se venger de celui qui avait tué son père. À cette femme, qui de temps en temps avait du souci, craignant que son mari au sortir de prison lui balafre le visage, il répétait : « Tranquille ! Il ne sortira plus ! » À présent plus personne n’y songeait ; sauf quelques mères, quelques vieillards, si du regard ils balayaient la plaine, là où se trouvait la ville, ou bien le dimanche, quand ils voyaient les autres qui parlaient tranquillement de leurs affaires avec les nobles, devant le casino de causerie, le béret à la main, alors ils se persuadaient que ce sont toujours les pauvres qui trinquent.
Le procès dura bien trois ans ! Trois ans de prison, sans voir le soleil. Tant et si bien que les accusés ressemblaient à des morts enterrés chaque fois qu’on les amenait au tribunal, menottés. Du village, tous ceux qui le pouvaient étaient venus : témoins, parents, curieux, comme pour une fête, pour voir les pays entassés dans le poulailler, après tout ce temps – car c’est vraiment des poulets qu’ils étaient devenus, là-dedans ! Et Neli Pirru devait dévisager la tête de l’épicier, auquel il se retrouvait lié traîtreusement ! On les faisait lever un après l’autre : « Comment vous appelez-vous ? » Et chacun devait dire son fait, prénom, nom et ce qu’il avait fait. Les avocats traficotaient, parmi les bavardages, agitaient leurs larges manches pendantes, écumaient, s’essuyaient la bouche avec leur mouchoir blanc, tiraient une prise de tabac. Les juges somnolaient, derrière les verres de leurs lunettes, et ça vous glaçait le cœur. En face étaient assis en rang douze nobles, fatigués, ennuyés, qui bâillaient, se grattaient la barbe, bavassaient entre eux. Ils se disaient certainement qu’ils l’avaient échappée belle, en n’étant pas des nobles de ce village là-haut, lorsqu’on avait fait la liberté. Les pauvres essayaient de lire sur leurs visages. Puis ils s’en allèrent, parlant entre eux, et les accusés attendaient, pâles, les yeux rivés à cette porte fermée. À leur retour le chef, qui parlait avec la main sur le ventre, était presque aussi pâle que les accusés, et il dit : « Sur mon honneur et sur ma conscience ! »…
Le charbonnier, tandis qu’on lui remettait les menottes, balbutiait : « Où me menez-vous ? en prison ? mais pourquoi ? Je n’ai même pas eu un empan de terre ! Mais ils avaient dit que c’était la liberté ! »

Traduit de l’italien par Isabel Violante, titre original: « Libertà », Novelle Rusticane, 1883.

Portrait de Nino Bixio vers 1860. Rome, Museo Centrale del Risorgimento.

Portrait de Nino Bixio
vers 1860. Rome, Museo Centrale del Risorgimento.

 

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  1. En fait, Nino Bixio (1821-1873), responsable de la répression de Bronte. []