Paradoxes sur la guerre russo-japonaise, par Anatole France.

Cet article a été publié sur La Neue Freie Presse début septembre 1904Comme « La Guerre », éditorial du n°6 du journal L’Humanité en date du 23 avril, et «La Folie coloniale», qui paraît à la mi-septembre dans le journal de Vienne, ce texte est repris pour l’essentiel dans le « discours de Nicole Langelier » du roman Sur la pierre blanche,  Paris, Calmann-Lévy, 1905. Le manuscrit n’en ayant pas été retrouvé, les passages entre crochets ont été traduits du texte allemand par Maurice Betz.

[La guerre russo-japonaise constitue un des grands moments de l’histoire du monde. Pour en saisir la portée, il faut considérer la politique européenne en Extrême-Orient. Cette politique repose sur l’observation suivante: la Chine est riche, mais elle n’a pas d’armée.] Les nations chrétiennes ont pris l’habitude d’envoyer ensemble ou séparément dans ce grand empire, quand l’ordre y était troublé, des soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le meurtre et l’incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux ; mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens.

En 1900, l’ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq grandes puissances, sous le commandement d’un feld-maréchal allemand, l’y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s’être ainsi couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des innombrables traités par lesquels elles garantissent l’intégrité de cette Chine dont elles se partagent les provinces.

La Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1900, à l’action pacifique des puissances, vit avec une rage froide s’avancer l’ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.

« C’est une guerre coloniale », disait expressément un grand fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l’Européen soit supérieur aux peuples qu’il combat; sans quoi la guerre n’est plus coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de guerres, que l’Européen attaque avec de l’artillerie et que l’Asiatique ou l’Africain se défende avec des flèches, des massues, des sagayes et des tomahawks. On admet qu’il se soit procuré quelques vieux fusils à pierre et des gibernes ; cela rend la colonisation plus glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à l’européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de canots creusés dans un tronc d’arbre. S’il a acheté des navires à des armateurs européens, ces navires seront hors d’usage. Les Chinois qui garnissent leurs arsenaux d’obus en porcelaine restent dans les règles de la guerre coloniale.

Les Japonais s’en sont écartés. Ils font la guerre d’après les principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l’emportent de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l’intelligence. En se battant mieux que des Européens, ils n’ont point égard aux usages consacrés, et ils agissent d’une façon contraire, en quelque sorte, au droit des gens.

En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur démontrèrent qu’ils devaient être vaincus dans l’intérêt supérieur du marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. En vain le proconsul de l’Indo-Chine, M. Doumer lui-même, les somma d’essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur mer. « Quelle tristesse financière assombrirait nos cœurs, s’écriait ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos causes sont communes. Ô Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés sur lesquels j’ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu’étant prognathes et n’ayant pas les muscles du mollet suffisamment développés, ils se trouvaient dans l’obligation de fuir dans les arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels éminemment civilisateurs, ainsi qu’il a paru quand ils ont noyé cinq mille Chinois dans l’Amour. «Prenez garde que vous êtes des intermédiaires entre le singe et l’homme, leur disait obligeamment monsieur le professeur Richet, d’où il résulte que si vous battiez les Russes ou Finno-letto-ougroslaves, ce serait exactement comme si les singes vous battaient. Concevez-vous ? » Ils ne voulurent rien entendre.

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Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n’est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c’est la politique coloniale de l’Europe tout entière. Ce qu’ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n’entends pas dire par là qu’il y ait une justice au monde. Mais on voit d’étranges retours des choses; et la force, seul juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques écarts rompent un équilibre qu’on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. S’il existe, qui l’a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d’Été, les massacres de Pékin, les noyades de Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n’était-ce point là des sujets d’inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une apparence de Justice divine et l’on admire la surprenante conduite de cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la Chine et l’espoir de la race jaune.

Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont les économistes européens s’épouvantent, soit comparable au péril blanc suspendu sur l’Asie. Les Chinois n’envoient pas à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires européennes. Un corps expéditionnaire chinois n’est pas descendu dans la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République l’extra-territorialité, c’est-à-dire le droit de juger par un tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens. L’amiral Togo n’est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du nationalisme français, l’élite de nos Trublions, n’a pas assiégé dans leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine et du Japon, et le maréchal Oyama n’a pas amené en conséquence les armées combinées de l’Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n’a pas incendié Versailles au nom d’une civilisation supérieure. Les armées des grandes puissances asiatiques n’ont pas emporté à Tokio et à Pékin les tableaux du Louvre et la vaisselle de l’Élysée.

Non ! M. Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il ne prévoit pas qu’ils s’élèvent jamais à une si haute culture morale. Comment auraient-ils nos vertus ? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, n’en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C’est pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n’y a pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l’acier à plus bas prix que nos fabricants moins bien outillés.

Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La vieille Europe et la nouvelle Europe (c’est le vrai nom de l’Amérique) ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte industrielle avec les autres nations. Partout la production s’arme furieusement contre la production.(1)

Je ne sais quelle sera l’issue de la guerre. [Il faut interroger là-dessus Alexandre Ular(2), ou attendre les événements, qui se précipitent à l’heure où j’écris.] Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura grandement servi la cause de l’humanité et préparé à son insu, et sans doute contre son désir, l’organisation pacifique du monde.

On craint que le Japon, grandi, n’élève la Chine; qu’il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses richesses. On craint qu’il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non le craindre, mais le souhaiter dans l’intérêt universel. Les peuples forts concourent à l’harmonie et à la richesse du monde. Les peuples faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de troubles et de dangers. Mais ne nous pressons trop de craindre ou d’espérer. Si le Japon victorieux entreprend d’organiser le vieil empire jaune, il n’y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour apprendre à la Chine qu’il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et tant qu’elle ne le saura pas, il n’y aura pas de Chine. Un peuple n’existe que par le sentiment qu’il a de son existence. Il y a trois cent cinquante millions de Chinois ; mais ils ne le savent pas. Tant qu’ils ne se seront pas comptés, ils ne compteront pas. Ils n’existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C’est le premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d’hommes pour se numéroter.

 

 

  1. Dans Sur la pierre blanche, Anatole France ajoute cela: « Nous avons mauvaise grâce à nous plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, il aura tort et nous le lui ferons sentir; s’il est le plus fort il aura raison, et nous n’aurons point de reproche à lui faire. Est-il au monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?

    Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. Ils nous effraient parce qu’ils deviennent semblables à nous. Et vraiment c’est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine, qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales. Les grands-ducs, qui craignaient qu’il ne sortit rien de bon de nos institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être rassurés. » []

  2. Journaliste à L’Aurore. []