Marco Tullio Giordana et le roman d’un massacre, par Olivier Favier.

 
Le 12 décembre 1969, une bombe explose au siège de la Banca dell’agricoltura, Piazza Fontana à Milan, faisant 16 morts et 88 blessés. C’est le premier de sept attentats aveugles dont le dernier et plus meurtrier dévastera la gare de Bologne le 2 août 1980. Dans la nuit du 12 décembre, Giuseppe Pinelli est arrêté avec 83 autres anarchistes. Le soir du 15 décembre, au terme d’une garde à vue prolongée au-delà de toute légalité, il fait une chute mortelle depuis le bureau du commissaire Luigi Calabresi. Ce dernier est publiquement soupçonné de meurtre et abattu devant son domicile le 17 mai 1972. Adriano Sofri, alors leader du mouvement d’extrême-gauche Lotta continua, est soupçonné à son tour d’avoir commandité l’exécution. En 1997, à l’issue de 9 années de procès, il est condamné à 22 ans de prison. Il est libéré en janvier 2012.

À l’exception notable de l’innocence de Giuseppe Pinelli, dont les positions non violentes étaient de notoriété publique, tout aujourd’hui est sujet à débat. L’attentat est demeuré sans coupable, même si l’hypothèse du terrorisme noir n’a jamais fait grand doute. Les circonstances de la mort de Giuseppe Pinelli, suicide, accident, assassinat bien plus probablement -mais par qui et pourquoi?- n’ont jamais été élucidées. Seule l’absence du commissaire Calabresi au moment de sa mort fait aujourd’hui consensus. Son exécution, attribuée à un commando de Lotta continua, pourrait avoir une autre explication, si l’on en croit, entre autres choses, l’enquête qu’il menait pour son compte sur les raisons de l’attentat.

D’emblée quoi qu’il en soit, et jusqu’à nos jours, pour des raisons très différentes, de très nombreuses personnes ont eu intérêt à multiplier les fausses pistes, à effacer des traces, à taire ce qu’ils savaient ou de manière plus générale, à faire de ce débat un instrument au service d’intérêts divers. Beaucoup de choses ont été écrites, mais de brouillards en incertitudes, l’oubli a finalement gagné les jeunes générations. Un sondage de 2006 révèle que plus d’un lycéen sur deux en ignore l’existence. Pour les autres, les responsables sont les Brigades rouges ou les anarchistes, bien plus que les fascistes ou les services secrets de l’état. Les coupables inconnus de ce « massacre d’état » ont déjà savouré leur triomphe.

Le film de Marco Tullio Giordana est sorti en Italie en mars 2012. Par fidélité à Pasolini, le réalisateur a choisi de l’intituler, Piazza Fontana, roman d’un massacre. La vérité du juge ou celle de l’historien ne sont pas son affaire. S’il reprend à son compte une hypothèse discutée, celle d’une double bombe, la première destinée à exploser de nuit, en dehors des horaires d’ouverture de la banque, la seconde, bien plus puissante, à tuer aveuglement en pleine après-midi, il avance que les poseurs en sont dans les deux cas l’extrême-droite et des franges des services secrets: c’est l’effet recherché qui diffère. À un sentiment de peur diffuse destiné à renforcer la légitimité de l’état, à permettre la mise en place d’un appareil répressif fort, s’oppose une terreur visant à porter le pays au bord de la guerre civile, et préparer la dictature. Cette hypothèse a été fortement remise en cause par Adriano Sofri, qui dans un livre publié en ligne et intitulé 43 ans, a mis en doute les sources anonymes utilisées par Marco Tullio Giordana. Pour étayer son propos, il s’est servi des documents officiels -ceux-là mêmes dont il a contesté la validité au cours de ses procès. Ainsi l’ombre est-elle très vite retombée sur l’ombre, et Adriano Sofri d’avouer qu’en fin de compte, pour pareil film, il est peut-être « trop tard ou trop tôt ». On peut craindre qu’à ses yeux il en soit toujours ainsi.

Ce n’est pas le lieu de discuter ici de la théorie de cette « double bombe ». Au-delà de la vérité factuelle, ce que cette hypothèse entend souligner, c’est l’existence de deux ambitions diverses parmi les fauteurs de ce qu’on a nommé dès lors la « stratégie de la tension ». Celle-ci s’est fabriquée, pour les besoins de sa cause et le malheur de l’Italie, quantité d’« idiots utiles ». Beaucoup ont payé pour ce qu’ils n’avaient pas fait, d’autres ont eu le prix Nobel. Quelques uns, pour des raisons diverses, ont fini par prendre goût à leur rôle, et font finalement ce qu’ils peuvent pour entretenir la confusion. Dans ce contexte, le film de Marco Tullio Giordana a le mérite de nettoyer les blessures. En 1995, par le biais de la fiction déjà, il avait éclairé la mort de Pier Paolo Pasolini d’une manière que les aveux de Giuseppe Pelosi ont confirmé dix ans plus tard. En 2000, il a redonné au jeune militant anti-mafia Peppino Impastato le rôle qu’il méritait dans les luttes d’émancipation des années 1970 -seul Marco Baliani l’avait fait avant lui avec son récit Corps d’état. L’affaire Moro (Éditions de l’Amandier, Paris, 2012). De l’immigration clandestine aux heures sombres de la guerre civile, en passant par les Meilleures années (2003), son film le plus populaire à ce jour, son regard est un précieux dosage de mesure et d’inconfort.

À près de quarante années de distance, il serait temps de renverser les phrases toujours répétées de Pier Paolo Pasolini. Nous ne savons pas, non, nous ne saurons jamais. Nous ne savons pas, mais nous avons des preuves. Des preuves que beaucoup ont menti, mentent et mentiront encore tant que des menaces continueront à peser sur leur vie, qu’ils auront intérêt à le faire, par orgueil ou par simple habitude. Que ce qui pouvait sembler acceptable pour un État démocratique et une société civile ne résiste à aucun examen sérieux. Que les historiens comme les juges sont demeurés impuissants à rendre une vérité qui gît seulement dans notre imaginaire. Dans le laboratoire des années 70, l’Italie toute entière s’est changée en roman.

Sortie nationale le 28 novembre 2012.

Pour aller plus loin:

  • Le dossier de presse -avec une note d’intention très complète du réalisateur- des images et des extraits du film sur le site de Bellissima films.

Sur les années 1970 en Italie:

Voir aussi: