Moi je marche en file indienne, par Ascanio Celestini.

 
Il était une fois un petit pays.
Dans le petit pays il y avait un petit gouvernement. Il y avait aussi une petite école.
Mais le petit gouvernement et le petit pays pensèrent qu’il y avait trop d’enseignants dans la petite école et il dirent éliminons les enseignants qui enseignent des matières qui ne sont pas indispensables parce que trop de matières vont mettre la confusion dans l’esprit des enfants et les enfants sont stupides.
Puis ils dirent supprimons par exemple les enseignants de langues étrangères, de toutes façons le petit pays est tellement beau que personne ne va à l’étranger et ils licencièrent les enseignants de langues étrangères. Puis ils licencièrent aussi les enseignants en littérature parce que de toutes façons la littérature objectivement c’est chiant, les gens lisent pour s’endormir le soir, alors renvoyons aussi chez eux les enseignants en littérature. Ensuite ils licencièrent aussi ceux qui enseignaient les mathématiques, la géométrie, la géographie etc. etc. et à la fin il ne resta plus que les enseignants qui enseignaient l’enseignement vraiment indispensable au petit pays, autrement dit la file indienne.
Et ainsi le premier jour d’école la maîtresse dit, les enfants mettez-vous en file indienne, et naturellement les enfants se mirent en cercle, parce que les enfants sont stupides. Mais la maîtresse dit : « Les enfants, vous savez que le cercle est interdit, qu’il est interdit comme le blasphème ou la masturbation, que les blasphèmes rendent athées, que la masturbation rend sourd mais que le cercle entraîne l’égalité. Et vous savez que l’égalité est interdite, et que de toutes façons c’est un préjugé parce que nous ne sommes pas tous égaux. Donc dit la petite maîtresse, mettez-vous en file indienne par ordre de taille. »
Alors la grande fillette blonde se mit en premier, en deuxième il y avait la petite gitane. Et la petite gitane dit : « La fillette blonde est la première juste parce qu’elle a des chaussures à talons, si elle n’en avait pas, ce serait moi la plus grande. » « C’est vrai répondit la maîtresse, mais si c’était toi que je mettais en premier, comme ça à première vue, on pourrait penser que tu es plus petite que la deuxième, parce que, si ça se trouve, personne ne se rendrait compte qu’elle a mis des talons. Mais si je la mettais elle en premier, et que la grande fillette venait demain sans les talons, alors on verrait bien qu’elle est plus petite que toi, donc, vous voyez dit l’enseignante en file indienne, vous voyez bien que l’ordre de taille n’est pas un bon critère. Donc les enfants, dit la maîtresse, rangez-vous par couleurs de cheveux.
Alors la grande fillette blonde se mit en premier, mais il y avait aussi une autre fillette blonde, et pour finir il y avait un Roumain, qui était blond lui aussi. Eh bien, dit la maîtresse, ils ne peuvent pas se mettre en rang par trois, sinon ce n’est plus une file indienne. La maîtresse dit : alors vous voyez les enfants que la couleur de cheveux n’est pas un bon critère pour la fille indienne. Là, ces trois enfants, du point de vue de la couleur de cheveux, deviendraient tout à fait égales. Mais comment peuvent-ils être égaux, si l’une est grande et belle, que l’autre est petite et moche, que c’est un vrai thon, et que pour finir le troisième est roumain, carrément d’une autre race. Donc, la couleur de cheveux n’est pas un bon critère pour la file indienne.
« Les enfants, dit la maîtresse, rangez-vous par ordre de différence. » La grande fillette blonde se mit en premier, parce qu’elle était objectivement la plus égale de toutes, en deuxième il y avait la petite fillette blonde, en troisième la petite Gitane, et en dernier il y avait le noir, qui étant noir et africain était évidemment le plus différent aux yeux de tout le monde.
En avant-dernier il y avait le garçon petit et gros avec des lunettes, et il dit : « Maîtresse, je suis presque au bout de la file, mais je devrais être devant la petite Gitane, parce que la petite Gitane est étrangère alors que moi je suis du petit pays. » « Moi aussi, je suis du petit pays », dit la petite Gitane. « Oui, d’accord, dirent-ils tous ensemble, mais toi tu vis dans une roulotte tandis que nous nous vivons dans des maisons, tu devrais être la plus différente de toutes, être au bout de la file ». Mais ils la mirent en avant-dernière position, parce qu’objectivement le noir était le plus différent de tous. »
Maintenant la file était composée de la manière suivante : en premier la grande fillette blonde, ensuite la petite fillette blonde, puis le gros garçon avec les lunettes, puis il y avait la Roumaine, la Chinetoque, puis la Gitane, et tout au bout il y avait le noir.
« Maîtresse, dit la Gitane, mais ce noir il est noir et si je m’accouple avec lui, nos enfants seront certainement plus sombres que moi, à moins qu’ils ne soient pleins de taches comme les vaches. » C’est vrai dit la maîtresse, éliminons la différence avant qu’elle ne mette en crise notre race. Aussi ils prirent le noir et le jetèrent par la fenêtre et ils se remirent en rang. La petite Gitane était devenue la dernière. La Chinoise qui était l’avant-dernière dit :
« Maîtresse, les Gitans sont des voleurs, et même ceux qui ne volent pas sont différents de nous, parce que nous, nous sommes connus pour travailler plus que les autres. » C’est vrai, dit la maîtresse, éliminons la différence avant qu’elle ne compromette l’économie et nous rende tous plus pauvres. Aussi prirent-ils la petite Gitane et ils la jetèrent par la fenêtre.
Maintenant la dernière de la file c’était la Chinetoque. L’avant-dernier qui était le Roumain dit : « Moi aussi je suis étranger, comme la Chinoise. Pourtant nous les Roumains, dans notre pays nous ne sommes pas beaucoup tandis que les Chinois en Chine, ils sont plus d’un milliard, s’ils venaient tous ici dans le petit pays, ils deviendraient la majorité. » « C’est vrai dit la maîtresse, éliminons la différence avant qu’elle ne devienne plus égale que nous. » Ils prirent la Chinoise et la jetèrent par la fenêtre.
Maintenant le dernier de la file c’était le Roumain. L’avant-dernier c’était le petit gros avec des lunettes. Il dit :
« Ce Roumain qui joue au patriote il veut devenir un citoyen de notre pays, c’est ça ? Non, parce que s’ il veut devenir un citoyen du petit pays, lui qui est plus beau que moi, plus blond, et qui n’a pas de lunettes, il va passer devant moi ! »
« C’est vrai, dit la maîtresse, éliminons la différence avant qu’elle ne devienne meilleure que nous. » Ils prirent le Roumain et le défenestrèrent. L’avant-dernière qui était la petite fillette blonde dit : « Ce garçon-là, lui à côté de moi, il n’aurait pas une maladie infectieuse par hasard ? » « C’est vrai dit la maîtresse, éliminons la différence avant qu’elle ne nous contamine tous. » Alors elles prirent le garçon avec les lunettes et le jetèrent par la fenêtre.
Maintenant la file était composée de deux fillettes : Une grande fillette blonde et une petite fillette blonde. La grande dit : « Vu qu’on est plus que deux, si quelqu’un entre, il ne comprendra pas où commence et où se termine la file. » « C’est vrai dit la maîtresse, éliminons la différence avant qu’elle ne crée des doutes. » Elles prirent la petite fillette blonde et la jetèrent par la fenêtre.
Il ne restait plus que la grande fillette blonde. « Maintenant que je suis seule, il n’y a plus de différence. Il y a seulement moi qui suis égale et c’est tout. »
« C’est faux dit la maîtresse, parce que nous sommes encore deux, et toi, tu es sans aucun doute différente de moi ». La maîtresse prit la grande fille blonde et la jeta par la fenêtre.
Une sale histoire. Bien-sûr.
Pourtant on peut être optimiste et regarder l’aspect positif des choses. On peut dire que cette année là, dans le petit pays, il y eut un petit record :

Aucun enfant ne fut recalé .
 
Texte récemment publié en italien dans Ascanio Celestini, Io cammino in fila indiana, Turin, Einaudi, 2011. Traduit par Olivier Favier.