<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?> <rss version="2.0" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/" xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/" ><channel><title>Dormira jamais</title> <atom:link href="http://dormirajamais.org/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" /><link>http://dormirajamais.org</link> <description>&#34; Tout est près. Les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs. On ne dormira jamais.&#34;  André Breton, Manifeste du surréalisme, 1924.</description> <lastBuildDate>Thu, 31 May 2012 22:10:41 +0000</lastBuildDate> <language>en</language> <sy:updatePeriod>hourly</sy:updatePeriod> <sy:updateFrequency>1</sy:updateFrequency> <generator>http://wordpress.org/?v=3.3.2</generator> <item><title>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (2), par Olivier Favier.</title><link>http://dormirajamais.org/madagascar2/</link> <comments>http://dormirajamais.org/madagascar2/#comments</comments> <pubDate>Thu, 31 May 2012 20:31:46 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Histoire]]></category> <category><![CDATA[1885]]></category> <category><![CDATA[1895]]></category> <category><![CDATA[Duchesne]]></category> <category><![CDATA[Gallieni]]></category> <category><![CDATA[Gilles Manceron]]></category> <category><![CDATA[Henri Wesseling]]></category> <category><![CDATA[Laroche]]></category> <category><![CDATA[Le Myre de Vilers]]></category> <category><![CDATA[Rainilaiarivony]]></category> <category><![CDATA[Tananarive]]></category> <category><![CDATA[Voyron]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=7109</guid> <description><![CDATA["L'expédition de 1895 ne doit son salut qu'à l'absence de résistance organisée et à la décision du général Duchesne d'envoyer une colonne mobile de quatre mille hommes prendre Tananarive."Olivier Favier]]></description> <content:encoded><![CDATA[<h5><strong>Protectorat, possession ou annexion: une valse diplomatique au rythme des canonnières (1885 – 1896).</strong></h5><p style="text-align: justify;">L&#8217;hommage de François Hollande à Jules Ferry le jour de son investiture a contribué à remettre en mémoire son célèbre discours du 28 juillet 1885, et la réponse teintée d&#8217;ironie du jeune Clémenceau. Dans ce discours, Jules Ferry s&#8217;écrie beaucoup, mais cette formule nous intéresse tout particulièrement: « Il nous faut Madagascar ! »</p><p align="JUSTIFY">1885. <em>Le tournant colonial de la République</em> pour Gilles Manceron, <em>Partage de l&#8217;Afrique</em> pour l&#8217;Europe entière, entérinée par une Conférence de Berlin ouverte en novembre de l&#8217;année précédente et achevée en février. Quatorze puissances y prennent part, une bonne moitié comme simples observateurs qui n&#8217;auront jamais de « politique coloniale » dans le continent. On peut retenir deux choses. La première est qu&#8217;aucun peuple ou royaume africain n&#8217;y est représenté. La seconde est que l&#8217;objectif initial de définir les ambitions du roi Léopold de Belgique et de son futur « état indépendant du Congo » devient une mise en coupe réglée de l&#8217;Afrique toute entière. Les crises vont se succéder au tournant du siècle, dont certaines très graves. Mais l&#8217;essentiel va se régler désormais entre Européens, en trois décennies à peine. En 1914, seuls l&#8217;Éthiopie et le Libéria sont indépendants.</p><div id="attachment_7177" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7177" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/berlin-533x766.jpg" alt="" width="533" height="766" /><p class="wp-caption-text">5 février 1887. Sous le dessin d&#39;Alfred Robida, qui dirige cette feuille hebdomadaire réputée modérée, cette description lucide du processus colonial ravivé deux ans plus tôt à la Conférence de Berlin: &quot;Grand déballage de nouveautés coloniales africaines, faites votre choix! Un continent tout entier à partager, occasions superbes, tranches de Congo, morceaux de Guinée, portions d&#39;Abyssinie, Nubie, Zanzibar, etc. Jolis territoires giboyeux autour des lacs du plateau central, grands terrains à bâtir sur le Zambèze et le Niger, terrains d&#39;avenir en Cafrerie avec forêts, chasses réservées, mines de diamants et de noix de Coco, gisements d&#39;ivoire, sources d&#39;huile d&#39;arachides, etc., etc., faites votre choix!&quot;</p></div><p align="JUSTIFY">La phrase de Jules Ferry participe de ce contexte où la cupidité va se parer des prétextes les plus nobles.</p><p align="JUSTIFY">Le traité franco-malgache du 17 décembre 1885 plonge la Grande Île dans une situation de ruine financière, ôtant toute marge de manœuvre à son premier ministre Rainilaiarivony. Charles-Marie Le Myre de Vilers est chargé en 1886 des nouvelles fonctions de résident général de France à Madagascar. Il a pour Rainilaiarivony une réelle admiration: «Ma tâche est laborieuse car j&#8217;ai à traiter avec un homme d&#8217;une réelle valeur», écrit-il dans sa lettre du 10 juin 1886 au ministre français des Affaires étrangères. «Un homme avec une extrême habileté qui, sur une scène plus vaste, devrait être qualifié de génie&#8230;». Il résoud, nous l&#8217;avons vu, au profit du &laquo;&nbsp;Comptoir national d&#8217;escompte&nbsp;&raquo; la question de l&#8217;indemnité malgache. Il délimite unilatéralement le territoire de Diego-Suarez pour répondre aux échecs de la négociation. Il active la construction de la ligne télégraphique Tananarive-Toamasina. Achevée en 1888, elle devient un instrument-clé de la diplomatie française. Puis Le Myre de Vilers quitte, un temps, Madagascar pour la Cochinchine, où il est élu député.</p><p align="JUSTIFY">En 1890, la Grande-Bretagne reconnait le &laquo;&nbsp;protectorat français sur Madagascar avec ses conséquences&nbsp;&raquo;. La France reconnaît en retour le protectorat britannique sur Zanzibar. L&#8217;Allemagne fait de même, en échange de sa tranquillité en Afrique Orientale Allemande. À aucun moment, les autorités malgaches n&#8217;ont été consultées. Leur légitimité en sort affaiblie à l&#8217;intérieur et la colère populaire entraîne la mort de plusieurs Européens. En 1892, le député de la Réunion François de Mahy réclame l&#8217;annexion.</p><p align="JUSTIFY">En 1894, la France renvoie Le Myre de Vilers à Madagascar. Celui-ci présente le 17 octobre, trois jours après son arrivée, un projet de protectorat en bonne et dûe forme assorti d&#8217;un délai de trois jours. Rainilaiarivony se refuse à le prendre au sérieux. Le Myre de Vilers adresse à Rainilaiarivony un nouvel ultimatum expirant le 26 octobre.</p><p align="JUSTIFY">Le pays est à deux doigts de l&#8217;effondrement, alors même qu&#8217;il sort d&#8217;un siècle d&#8217;efforts pour une modernisation qui commence à faire sentir ses fruits. À la veille de la conquête française, le taux d&#8217;alphabétisation des Malgaches est supérieur à la moyenne européenne. Une pareille remarque a été faite dans la comparaison entre l&#8217;Algérie et la France de 1830, mais à Madagascar, ce résultat est pour beaucoup l&#8217;œuvre des missions, protestantes et catholiques. Pour autant, l&#8217;écart est énorme entre Tananarive -et ses quelques 70 000 habitants- les petites villes portuaires, et des campagnes entièrement demeurées dans la tradition. Une grande partie de l&#8217;île échappe à tout contrôle, de nombreux paysans s&#8217;enfuient dans la montagne ou dans la forêt pour échapper aux impôts croissants. En 1894 enfin, a éclaté le scandale des piastres mexicaines, monnaie de mauvaise aloi utilisée pour payer les producteurs malgaches à un taux de change grossièrement faux. Tout ceci au profit des commerçants européens et du premier ministre malgache.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le second ultimatum demeure sans effet sur ce dernier. Le Résident et tous les Français quittent Tananarive le 27. La guerre est déclarée.</p><div id="attachment_7176" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7176" title="LaGuerreAMadagascar" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/LaGuerreAMadagascar-533x781.jpg" alt="" width="533" height="781" /><p class="wp-caption-text">Une couverture emblématique de l&#39;engouement des Français pour la conquête de Madagascar en 1895.</p></div><p align="JUSTIFY">À la Chambre, le ministre de la Guerre fait demander un crédit de 65 millions de francs et l&#8217;envoi d&#8217;un contingent de 15 000 hommes. On met en avant les intérêts stratégiques et commerciaux, la question de la puissance et de l&#8217;honneur. Devant l&#8217;opposition d&#8217;une grande partie des socialistes et des radicaux, la « question de confiance » est posée. La crainte d&#8217;une crise fait voter la guerre à une très large majorité. Huit mille des quinze mille militaires prévus sont des appelés du contingent tirés au sort sur l&#8217;ensemble du territoire national. On embarque en outre six mille mulets convoyés par sept mille auxiliaires algériens. Pour finir, on équipe cette armée de cinq mille voitures Lefebvre, qui ont fait merveille sur les terrains plats et secs de l&#8217;Afrique occidentale. Elles se révéleront désastreuses sur les sols bourbeux et chaotiques qui mènent à Tananarive.</p><p align="JUSTIFY">Deux ans plus tard, le lieutenant-colonel Lyautey, en route pour la capitale, découvre avec stupeur les traces laissées par l&#8217;expédition sur les quatre cents kilomètres de son parcours. Il évoque « une retraite de Russie en avant »(<a href="http://dormirajamais.org/madagascar2/#footnote_0_7109" id="identifier_0_7109" class="footnote-link footnote-identifier-link" title="Louis Hubert Gonzalve Lyautey, Lettres du Tonkin et de Madagascar : 1894-1899. Vol. 2, Paris, 1920, p. 543">1</a>). Durant toute la campagne, vingt-cinq soldats seulement meurent au combat, mais cinq mille sept cent soixante-seize de maladies diverses, essentiellement du paludisme, mais aussi de typhoïde, de dysenterie, de tuberculose et d&#8217;insolation. Très vite la quinine vient à manquer. Les pertes globales s&#8217;élèvent à 40%, du jamais vu dans une campagne coloniale récente.</p><p align="JUSTIFY">Les pertes malgaches elles, ne font l&#8217;objet d&#8217;aucune estimation chiffrée. Voici ce qu&#8217;écrit le Supplément illustré du <em>Petit Journal</em>, en date du 2 juin 1895:</p><blockquote><p align="JUSTIFY"><img class="aligncenter size-full wp-image-7180" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/petit-journal1.jpg" alt="" width="497" height="700" /></p><p align="JUSTIFY">&laquo;&nbsp;Nous suivons avec le plus vif intérêt les progrès de nos soldats à Madagascar et nos lecteurs peuvent facilement faire comme nous, grâce à la carte excellente que le Supplément a publié, il y a quelques semaines, du théâtre des opérations. Avec une grande joie, nous avons appris l&#8217;important succès du 1er bataillon du régiment colonial composé de tirailleurs sakalaves. Au Sud-Est de Marovoay, il a rencontré un fort parti hova qu&#8217;il a culbuté avec une énergie digne de nos meilleures troupes. Le drapeau tricolore, en flottant sur les têtes de nos auxiliaires, les a rendus tous égaux aux plus intrépides Français. Les pertes des Hovas ont été considérables; les nôtres seraient insignifiantes &#8211; à peine quelques hommes blessés &#8211; si le Lieutenant Foreston, de la 2e Compagnie, n&#8217;avait été légèrement atteint. Son état n&#8217;inspire heureusement pas la moindre inquiétude et, selon toute vraisemblance, il a déjà repris son poste à la tête de ses tirailleurs. Le résultat du combat, dont nous reproduisons un épisode, a été excellent, puisqu&#8217;il a mis les nôtres en possession du camp d&#8217;Amboudemonte (sic!). D&#8217;après les renseignements que nous recevons, tout va pour le mieux; la campagne vigoureusement menée dès le début sera plus courte encore qu&#8217;on ne le croyait. Les Hovas, trompés sur notre compte par les intéressés que l&#8217;on devine, se décourageront bien vite et nous donneront sans tarder beaucoup les satisfactions qu&#8217;ils commencent déjà sentir nécessaires. Nous préparerons bientôt à nos soldats les fêtes joyeuses du retour.&nbsp;&raquo;</p></blockquote><p style="text-align: justify;">Le premier élan de fièvre patriotique passé, la réalité des pertes fait naître une éphémère fièvre anticoloniale. L&#8217;expédition ne doit son salut qu&#8217;à l&#8217;absence de résistance organisée et à la décision du général Duchesne d&#8217;envoyer une colonne mobile de quatre mille hommes sur Tananarive. La ville est prise sans résistance le 30 septembre 1895. En dépit de l&#8217;effondrement total du royaume Merina, c&#8217;est un traité de protectorat, jugé moins coûteux qu&#8217;une annexion pure et simple, qui est signé le 1er octobre 1895. Quelques garnisons sont laissées et l&#8217;on rapatrie les restes du corps expéditionnaire. Rainilaiarivony est destitué le 15 octobre. Il part pour l&#8217;exil en février 1896 en France puis à Alger où il meurt cinq mois plus tard.</p><div id="attachment_7181" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7181" title="Rainilaiarivony" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/Rainilaiarivony-533x785.jpg" alt="" width="533" height="785" /><p class="wp-caption-text">&quot;L&#39;internement de Rainilaiarivony: À Marseille, embarquement pour l&#39;Algérie de l&#39;ex-premier ministre Hova.&quot; Le terme Hova, qui peut recouvrer des réalités différentes à Madagascar, est systématiquement privilégié à Merina par le pouvoir colonial français.</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Des révoltes locales éclatent contre le gouvernement Mérina, réprimées par les Français. Les députés réunionnais réclament l&#8217;annexion à hauts cris. Hippolyte Laroche, nommé résident général, fait signer un nouveau traité à la reine le 16 janvier 1896 , qui marque cette fois la « prise de possession » par la France. Le 19 mars, la « notification aux Puissances de (la) prise de possession » est votée à 440 voix contre 1.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Immédiatement après, M. Guieysse, ministre des colonies, dépose deux projets, le second relatif à la conversion de la &laquo;&nbsp;dette&nbsp;&raquo; de Madagascar. En voici, les motifs, tels qu&#8217;il sont énoncés à la Chambre:</p><blockquote><p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;Le gouvernement royal de Madagascar a contracté, le 4 décembre 1885, auprès du Comptoir d’escompte, au taux de 6 pour 100, un emprunt de 15 millions remboursable au bout de vingt-cinq ans, dont le produit était principalement destiné au règlement de l’indemnité de guerre due à la France. À la garantie de cet emprunt étaient affectées les recettes des douanes de six ports de l’île. En cas d’insuffisance, le gouvernement de Madagascar s’engageait à affecter à l’emprunt les recettes d’autres ports et les autres ressources du royaume. (&#8230;)</p><p>Le service de l’emprunt fonctionna à peu près régulièrement jusqu’en juin 1894. (&#8230;)</p></blockquote><p>Un projet de loi s&#8217;ensuit :</p><blockquote><p><strong>PROJET DE LOI</strong></p><p style="text-align: justify;">Le Président de la République française décrète: le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la Chambre des députés par les ministres des colonies et des finances qui sont chargés d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.</p><p style="text-align: justify;">Art. 1er. – Le ministre des colonies, agissant au nom du gouvernement de la reine de Madagascar, est autorisé à convertir le solde des obligations 6 p. 100 émises en 1889 en représentation de l’emprunt contracté le 4 décembre 1886 par le gouvernement malgache, ainsi qu’à rembourser l’avance faite pour le service de cet emprunt, conformément à la Convention du 20 juin 1887.</p><p style="text-align: justify;">Art. 2. – En vue de cette opération, il sera émis, avec la garantie du Gouvernement de la République française et au taux d’intérêt maximum de trois pour cent (3 p. 100), soixante mille (60.000) obligations de cinq cents francs (500 fr.), amortissables en soixante ans. Ces obligations seront réservées, jusqu’à due concurrence, à la conversion des obligations 6 p. 100 précitées du gouvernement malgache et au règlement des coupons impayés, dans les conditions déterminées par le ministre des colonies et le ministre des finances.</p><p style="text-align: justify;">Art. 3. – La somme restant libre sur le produit de l’opération sera mise à la disposition du Gouvernement de la reine de Madagascar, pour être employée en dépenses de travaux publics, de casernement et de colonisation. (&#8230;)</p><p style="text-align: justify;">Art. 4. – Le produit des douanes de Madagascar sera versé au Trésor pour être spécialement affecté au service des intérêts et de l’amortissement de l’emprunt précité.</p><p style="text-align: justify;">Art. 5. – Au cas où le montant des droits de douanes ainsi encaissés, et le produit des autres revenus de l’île seraient inférieurs au chiffre de l’annuité et où il deviendrait nécessaire de recourir à la garantie prévue par l’article 2 de la présente loi, les avances du Gouvernement français seraient productives d’intérêts à 2,8 p. 100 jusqu’à l’époque du remboursement.</p></blockquote><p>Comme l&#8217;a par ailleurs précisé le ministre des Colonies:</p><blockquote><p style="text-align: justify;">&laquo;&nbsp;Le seul moyen de réaliser cette opération dans de bonnes conditions est d’accorder au nouvel emprunt la garantie de la France. Alors même que cette garantie ne serait pas considérée comme une obligation morale résultant de notre prise de possession, elle ne s’en justifierait pas moins au point de vue financier par l’économie qu’elle procurera.&nbsp;&raquo;</p></blockquote><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La « prise de possession » ne satisfait évidemment personne. Ni les Britanniques qui se lancent aussitôt dans des discussions juridiques, ni les partisans de l&#8217;annexion, ni bien sûr les Malgaches qui poursuivent leur insurrection. La mort de trois Français à Manarintsoa, à 40 kilomètres au sud de Tananarive est qualifié de &laquo;&nbsp;massacre&nbsp;&raquo; sur le <em><a href="http://www.bibliothequemalgache.com/fiches/BME33.htm" target="_blank">Bulletin du Comité de Madagascar</a></em> (2e année, n° 5, mai 1896). Dans l&#8217;assaut, le même bulletin estime qu&#8217;une cinquantaine de Sakalaves ont perdu la vie et que le nombre des blessés est &laquo;&nbsp;considérable&nbsp;&raquo;. Toujours cet adjectif vague, qui dit assez l&#8217;indifférence.</p><div id="attachment_7183" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7183" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/Voyron-533x666.jpg" alt="" width="533" height="666" /><p class="wp-caption-text">Le nouveau Résident Général Laroche dispose pour défendre les clauses du traité de Protectorat, d&#39;une force militaire commandée par le Général Voyron désignée sous le terme de &quot;Brigade d&#39;occupation.&quot; Le général Voyron est promu Grand Officier de la Légion d&#39;Honneur la même année. Il rentre en France en octobre 1896. Général de division en 1898, il est nommé commandant en chef du corps expéditionnaire international envoyé en Chine durant la guerre des Boxers en 1900.</p></div><p style="text-align: justify;">Laroche met sur pied des milices pour protéger les environs de Tananarive, tandis que le général Voyron fusille au hasard, brûle des villages et détruit les rizières. Le 6 août 1896, Madagascar est déclarée « colonie française ».</p><p style="text-align: justify;">Sous la pression de députés catholiques et socialistes, dont Jean Jaurès, les députés votent unanimement &laquo;&nbsp;l&#8217;émancipation immédiate&nbsp;&raquo;, autrement dit l&#8217;abolition de l&#8217;esclavage. Elle est promulguée par le résident Laroche le 26 septembre.</p><p>Ce sera son dernier acte politique, avant de passer le pouvoir au général Gallieni.</p><p>&nbsp;</p><p><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li><a href="http://dormirajamais.org/madagascar0/" target="_blank">Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (introduction)</a>.</li><li><a href="http://dormirajamais.org/madagascar1/" target="_blank">Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (1): De la Compagnie d&#8217;Orient au Protectorat fantôme : Madagascar et la France avant la colonisation (1643-1885)</a>.</li><li>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (3): Guerre et pacification: les « pleins pouvoirs » du général Gallieni (1895 – 1905).</li><li><a href="http://dormirajamais.org/ambiky/" target="_blank">Le massacre d&#8217;Ambiky en 1897</a>, par Paul Vigné d&#8217;Octon.</li><li><a href="../madagascar/" target="_blank">Madagascar 1947, les morts sans nombre d’une insurrection</a>. Entretien avec Jean-Luc Rahiramanana.</li></ul><div><p><strong>Quelques liens et références dont je me suis servi pour cette première partie du récit:</strong></p><ul><li>Henri Wesseling, <em><a href="http://www.africultures.com/php/index.php?nav=livre&amp;no=147" target="_blank">Le partage de l&#8217;Afrique</a></em>, Paris, Gallimard, Folio, 2003. Il s&#8217;agit d&#8217;un livre très complet, fort bien écrit et traduit: un modèle du genre.</li><li>Gilles Manceron, <em><a href="http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-1885___le_tournant_colonial_de_la_Republique-9782707149374.html" target="_blank">1885, le tournant colonial de la République</a></em>, Paris, La Découverte Poche, 2007. Une <a href="http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1257" target="_blank">bonne introduction</a> à ce livre sur le site de la Ligue des Droits de l&#8217;Homme de Toulon.</li><li>Les &laquo;&nbsp;Bulletins du comité de Madagascar&nbsp;&raquo; sont en libre accès dans la formidable <a href="http://www.bibliothequemalgache.com/bme/bme.html" target="_blank">Bibliothèque malgache</a> de Pierre Maury. D&#8217;autres documents sont issus du livre de Janine Harovelo,<em> <a href="http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&amp;obj=livre&amp;no=3583" target="_blank">SFIO et Madagascar 1947</a></em>, L&#8217;Harmattan, 1995.</li><li>F. Labatut et R. Raharinarivonirina, <em>Madagascar, étude historique</em>, Nathan-Madagascar, 1969.</li></ul></div><div>Ce texte reprend et prolonge la conférence donnée à Tours le 24 mai 2012, à l&#8217;invitation de l&#8217;association Touraine-Madagascar. Merci à Jean Rouault pour son précieux soutien documentaire et à Jean-Luc Raharimanana pour son regard critique. Cette recherche se veut aussi le prolongement en amont d&#8217;un <a href="http://dormirajamais.org/madagascar/" target="_blank">entretien</a> sur l&#8217;insurrection de 1947, avec le même Jean-Luc Raharimanana. Toutes les contributions de ce site sur l&#8217;histoire coloniale sont classées dans la rubrique <a href="http://dormirajamais.org/histoires/" target="_blank">Histoire(s) d&#8217;Afrique</a>. Nombre d&#8217;entre elles -et en particulier celle-ci- participent d&#8217;une recherche globale sur les <a href="http://dormirajamais.org/france/" target="_blank">Lieux d&#8217;oubli</a> en France.</div><ol class="footnotes"><li id="footnote_0_7109" class="footnote">Louis Hubert Gonzalve Lyautey, <em>Lettres du Tonkin et de Madagascar : 1894-1899</em>. Vol. 2, Paris, 1920, p. 543</li></ol>]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/madagascar2/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (1), par Olivier Favier.</title><link>http://dormirajamais.org/madagascar1/</link> <comments>http://dormirajamais.org/madagascar1/#comments</comments> <pubDate>Wed, 30 May 2012 09:25:27 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Histoire]]></category> <category><![CDATA[Beniowski]]></category> <category><![CDATA[Comte de Maudave]]></category> <category><![CDATA[Étienne de Flacourt]]></category> <category><![CDATA[Grandidier]]></category> <category><![CDATA[Île Dauphine]]></category> <category><![CDATA[île de Saint-Laurent]]></category> <category><![CDATA[Jean et Raoul Parmentier]]></category> <category><![CDATA[Jean Laborde]]></category> <category><![CDATA[Joseph Lambert]]></category> <category><![CDATA[Madagascar Mogadiscio]]></category> <category><![CDATA[Mantasoa]]></category> <category><![CDATA[Marco Polo]]></category> <category><![CDATA[Radama]]></category> <category><![CDATA[Rainilaiarivony]]></category> <category><![CDATA[Ranavalona]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=7059</guid> <description><![CDATA["Le premier Européen à apercevoir Madagascar n'est pas un Français, mais le Portugais Diogo Dias, frère du plus célèbre Barlolomeu. Nous sommes en août 1500, le jour de la Saint Laurent, et le navigateur baptise cette île l'Ilha de Sâo Lourenço."Olivier Favier]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><h5 lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><strong>Première partie: De la Compagnie d&#8217;Orient au Protectorat fantôme : Madagascar et la France avant la colonisation (1643-1885).</strong></h5><p>&nbsp;</p><p align="JUSTIFY">Le premier Européen à apercevoir Madagascar n&#8217;est pas un Français, mais le Portugais Diogo Dias, frère du plus célèbre Barlolomeu. Nous sommes en août 1500, le jour de la Saint Laurent, et le navigateur baptise cette île l&#8217;<em>Ilha de Sâo Lourenço</em>. Six ans plus tard, un autre équipage portugais se ravitaille sur les côtes malgaches. Il répond par des coups de canon à une volée de flèches.</p><p align="JUSTIFY">Avant eux, en 1487, Vasco de Gama passe le Cap de Bonne Espérance. Il atteint l&#8217;Inde sans longer les côtes de la Grande Île, à quelques 400 km du continent africain. Jusqu&#8217;à cette époque, réalité et légende se mêlent, ce dont le nom actuel de Madagascar a conservé la trace. Sous ce nom, Marco Polo décrit en fait les environs de Mogadiscio, qu&#8217;il croit être une île. Il la peuple ainsi de la faune des plateaux éthiopiens, y ajoutant quantité d&#8217;éléphants. Martin Behaim, qui réalise en 1492 le premier globe terrestre, place cette île imaginaire aux larges des côtes de l&#8217;Afrique, après avoir lu <em>Le Devisement du monde</em>. Suite à la découverte de la vraie Madagascar, les deux îles cohabitent un temps sur les cartes. En 1531, le cartographe français Oronce Fine ne les confonde l&#8217;une et l&#8217;autre, donnant à l&#8217;île réelle le nom de l&#8217;île imaginaire.</p><p align="JUSTIFY">Entrons dans cette Madagascar rêvée avec Marco Polo:</p><blockquote><p align="JUSTIFY">&laquo;&nbsp;Madagascar est une île à bien mille milles au sud de Scaira. Ses habitants sont musulmans et adorent Mahomet. La cité est gouvernée par quatre vieillards. C&#8217;est une des îles les plus belles et les plus grandes qui soient au monde. Elle s&#8217;étend sur au moins trois mille milles de périmètre. Ses habitants vivent de commerce et d&#8217;artisanat. Il y a là plus d&#8217;éléphants que nulle part ailleurs. (&#8230;) Les habitants de cette île ne se nourrissent que de viande de chameau. Ils en abattent tant chaque jour que c&#8217;est difficile à croire pour qui ne l&#8217;a pas vu. Ils prétendent que c&#8217;est la meilleure viande du monde, et la plus saine qui soit. C&#8217;est la raison pour laquelle tous les habitants en mangent et ne mangent que ça. Il y pousse quantité d&#8217;arbres de santal vermeil, de bonne qualité. Ils en ont tant que tous leurs bois sont de santal. Ils ont beaucoup d&#8217;ambre, car il y a quantité de baleines dans la mer, qu&#8217;ils capturent, ainsi que de grands cachalots qui, comme les baleines, produisent de l&#8217;ambre. On trouve également dans l&#8217;île abondance de léopards, d&#8217;ours, de lions et d&#8217;autres bêtes sauvages. C&#8217;est la raison pour laquelle il vient là des marchands en grand nombre. Mais leurs navires ne peuvent aller vers d&#8217;autres îles, plus au sud que Madagascar et Zanzibar, car le courant y est si fort en direction du sud que les bateaux qui iraient ne pourraient faire route arrière. Les bateaux mettent à peine vingt jours pour aller de Maabar à Madagascar, mais plus de trois mois dans l&#8217;autre sens, tant le courant du sud qui leur est contraire est fort. Il est fort en toutes saisons. C&#8217;est extraordinaire. On raconte que dans ces îles, où l&#8217;on ne peut aller à cause du courant qui empêcherait le retour, l&#8217;on trouve, en certaines saisons, des griffons. Ils sont différents des nôtres. Certains qui les ont vus ont raconté à Marc Polo qu&#8217;ils ressemblent à des aigles, mais en beaucoup plus grand. Ouvertes, leurs ailes couvrent plus de trente pas, et leurs pennes plus de douze. Ils sont si forts qu&#8217;ils prennent un éléphant dans leurs griffes, l&#8217;enlèvent dans le ciel, puis le laissent tomber pour le tuer. Ils descendent alors et le dévorent. Les habitants de l&#8217;île les nomment rut. Je ne sali rais dire si ce sont vraiment des griffons ou des oiseaux d&#8217;une autre espèce. Mais c&#8217;est un fait qu&#8217;ils ne sont pas moitié oiseaux et moitié lions comme nous disons que sont les griffons. Ils sont immenses et ressemblent exactement à l&#8217;aigle. Le Grand Khan envoya des gens à lui s&#8217;informer de ces curiosités, et c&#8217;est ce qu&#8217;ils lui racontèrent. Il les envoya également délivrer un de ses ambassadeurs retenu dans l&#8217;île. Ils le délivrèrent et racontèrent d&#8217;étranges nouvelles au Grand Khan. Ils lui rapportèrent deux dents de sanglier, qui pesaient chacune plus de quatorze livres. C&#8217;est dire la taille du sanglier. Et lui expliquèrent qu&#8217;ils avaient vu des sangliers qui avaient la taille de buffles. On y trouve aussi des girafes et des ânes sauvages, et toutes sortes d&#8217;animaux sauvages tout à fait extraordinaires. Il n&#8217;y a rien d&#8217;autre à en dire.&nbsp;&raquo;</p></blockquote><div id="attachment_7106" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7106" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/carte-533x414.jpg" alt="" width="533" height="414" /><p class="wp-caption-text">Une carte française du début du seizième siècle quand l&#39;île de Madagascar porte encore ses deux noms.</p></div><p align="JUSTIFY">Les premiers Français à prendre pied sur les côtes sont les frères Jean et Raoul Parmentier de Dieppe, en 1529. Cette première expérience se solde par la mort de trois marins français, après plusieurs tentatives d&#8217;approche. D&#8217;autres Français tenteront l&#8217;aventure après eux, des Hollandais, des Anglais. Tous chercheront à s&#8217;installer en divers points de la côte, sans succès.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En 1642, des Français débarquent à Madagascar pour y fonder une colonie. Ils s&#8217;installent l&#8217;année suivante à Fort-Dauphin sur la presqu&#8217;île d&#8217;Itaperina, à la pointe Sud de l&#8217;île. L&#8217;année 1648 voit l&#8217;arrivée d&#8217;un nouveau gouverneur, <span style="font-family: 'Times New Roman', serif;">É</span>tienne de Flacourt, qui doit faire face à une gigantesque révolte, impliquant des guerriers de la région. Il tente une première fois de quitter l&#8217;île en 1653, y réussit cinq ans plus tard, publiant dès son retour une <em>Histoire de la Grande-Isle</em>. Il meurt en 1660 au large des côtes du Portugal alors qu&#8217;il s&#8217;apprêtait à retourner à Madagascar. En 1665, pourtant, les Français font état d&#8217;une annexion toute théorique de Madagascar, qu&#8217;ils rebaptisent Île Dauphine. En 1669, une escadre de neuf navires embarquant deux mille cinq-cents hommes est envoyée en Orient -une débauche de moyens pour la marine française. L&#8217;expédition s&#8217;achève en désastre, et réussit au passage à soulever les populations malgaches. Des quatre mille colons débarqués depuis 1642, il ne reste que soixante-trois survivants, qui se réfugient sur l&#8217;île Bourbon (La Réunion) en 1674. Il faut attendre le siècle suivant pour que les îles Mascareignes connaissent un véritable essor. C&#8217;est de ces îles que désormais vont se développer les ambitions françaises sur Madagascar.</p><div id="attachment_7108" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7108" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/Fort-Dauphin_Flacourt_1650-533x368.jpg" alt="" width="533" height="368" /><p class="wp-caption-text">Fort-Dauphin dessiné par Étienne de Flacourt en 1650.</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En 1768, c&#8217;est un planteur de l&#8217;Île de France -nom donné à l&#8217;île Maurice de 1715 à 1810- le comte de Maudave, qui remet pied à Fort-Dauphin, avec l&#8217;idée d&#8217;en faire une base de ravitaillement pour les Mascareignes. Mais le ministère de la Marine renonce presque aussitôt au projet, jugé trop couteux, et finalement nuisible à la traite des esclaves. Sur ce point, le comte Maudave a des idées peu communes pour son époque: il condamne l&#8217;esclavage et propose de favoriser les mariages mixtes avec des femmes malgaches. En 1771, il quitte Madagascar.</p><div id="attachment_7107" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7107" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/Mascareignes1780-533x372.jpg" alt="" width="533" height="372" /><p class="wp-caption-text">Les Îles Mascareignes vers1780. De gauche à droite, l&#39;ïle Bourbon (future Île de la Réunion),l&#39;Île de France (future Île Maurice) et l&#39;Île Rodrigues . Dessin de Rigobert Bonne pour l&#39;Abbé Raynal, Atlas de Toutes les Parties Connues du Globe Terrestre, Dressé pour l&#39;Histoire Philosophique et Politique des Établissemens et du Commerce des Européens dans les Deux Indes .</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En 1773, un aventurier hongrois au service de la couronne polonaise, Maurice Beniowski, débarque sur l&#8217;ïle de France. Fait prisonnier par les Russes, il a été déporté sur la presqu&#8217;île du Kamtchatka -autrement dit la lune- d&#8217;où il a organisé une évasion collective. De là, il a rejoint Macao puis la France, d&#8217;où il est reparti avec les « Volontaires de Beniowski », un corps expéditionnaire chargé d&#8217;établir un établissement de traite à destination de l&#8217;île de France. Il choisit la baie d&#8217;Antongil sur la côte orientale. Son rêve est alors de conquérir l&#8217;île tout entière, mais sans connaissance des réalités du terrain, il multiplie les erreurs. Il s&#8217;efforce néanmoins de faire croire à ses correspondants qu&#8217;il est sur la bonne voie. La supercherie dévoilée, Maurice Beniowski quitte Madagascar en 1776. Lors d&#8217;un second séjour, il se fait proclamer roi avant d&#8217;être tué en 1786, au cours d&#8217;une escarmouche avec les troupes du gouverneur de l&#8217;île de France, finalement envoyées contre lui.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">C&#8217;est à cette époque qu&#8217;a lieu la première incursion documentée d&#8217;un Européen à Tananarive: l&#8217;auteur du voyage, comme de sa relation, est le Français Nicolas Mayeur, agent de traite et interprète de Beniowki, en 1777.</p><div id="attachment_7116" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7116" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/06/andrianampoinimerina-533x662.jpg" alt="" width="533" height="662" /><p class="wp-caption-text">Andrianampoinimerina, premier roi de l&#39;Imerina réunifiée, règne de 1787 à 1810. Il n&#39;a été vu que d&#39;un seul Européen, et dans ce portrait posthume, il est représenté avec des habits traditionnels. Son successeur Radama Ier, surnommé le conquérant, dans le portrait de 1825 que nous lui connaissons, porte un uniforme qui évoque en revanche la tenue d&#39;un officier hussard de la Révolution française.</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Après 1776, on renoue avec l&#8217;exploitation de la côte en comptoirs. Après la reddition de l&#8217;île de la Réunion et de l&#8217;île Maurice en 1810 -seule la première reviendra à la France en 1814-, puis du port malgache de Tamatave l&#8217;année suivante, la France perd un temps tous ses points d&#8217;ancrage dans la région. Lorsque le Français Sylvain Roux revient à la Réunion, il se heurte au gouverneur de l&#8217;île Maurice, Sir Farqhar. Pour contrecarrer les ambitions françaises, ce dernier s&#8217;attache en 1817 à reconnaître la souveraineté du roi de l&#8217;Imerina Radama Ier comme &laquo;&nbsp;roi de Madagascar&nbsp;&raquo;. Il exige de lui qu&#8217;il supprime la traite sur l&#8217;ensemble de l&#8217;île -laquelle sert alors la Réunion et non l&#8217;île Maurice. Une piastre sera versée au roi pour chaque esclave non exporté, afin de soutenir l&#8217;effort de guerre du roi conquérant.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">De 1822 à 1827, toujours grâce au soutien britannique, Radama Ier se lance dans la conquête de l&#8217;île, aidé par la mort de Sylvain Roux en 1823. La domination qu&#8217;il établit est fragile, pour ne pas dire illusoire, mais elle n&#8217;en reste pas moins unique par son ampleur. Sous son règne encore, la langue malgache est transcrite en alphabet latin, et quatre mille de ses compatriotes savent lire et écrire dès 1827. Ironie du sort, c&#8217;est un ancien grognard de Napoléon, un certain Robin, qui sert de précepteur à Radama Ier. Aussi les Anglais, qui ne connaissent pas le malgache, doivent s&#8217;adresser à lui en français. Radama Ier meurt subitement en 1828. La reine Ranavalona Ier lui succède.</p><div id="attachment_7141" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7141" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Tana-533x339.jpg" alt="" width="533" height="339" /><p class="wp-caption-text">La structure en bois du Palais Royal à Tananarive est l&#39;œuvre du Français Jean Laborde sous le règne de Ranavalona Ier. Sous celui de Ranavalona II, une enceinte de pierre vient protéger l&#39;édifice en bois. C&#39;est tout ce qu&#39;il subsiste de la cité royale après l&#39;incendie de 1995 (Ici vers 1875).</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Sous le règne de Ranavalona Ier, surnommé &laquo;&nbsp;la cruelle&nbsp;&raquo;, les missionnaires britanniques sont invités à se contenter de tâches éducatives et à mettre un terme à tout prosélytisme religieux. Elle met à son service le Français Jean Laborde, naufragé sur l&#8217;île en 1832. Avec peu de moyens et beaucoup d&#8217;inventivité, ce dernier met au point une véritable industrie à Mantasoa. Il fabrique des fusils et de la poudre, mais aussi du verre, du savon, des bougies, de la soie, des épées, des tuiles, des paratonnerres et des produits chimiques. L&#8217;action conjuguée d&#8217;une reine moins traditionaliste qu&#8217;on le croit et d&#8217;un aventurier français devenu sujet malgache favorise l&#8217;émergence d&#8217;une industrie nationale. Jean Laborde devient consul de France sous Napoléon III. Il bénéficie à sa mort, en 1878, de funérailles nationales -malgaches cela s&#8217;entend.</p><div id="attachment_7140" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7140" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Mantasoa-533x339.jpg" alt="" width="533" height="339" /><p class="wp-caption-text">Un haut fourneau à Mantasoa. Jean Laborde se révèle aussi ingénieur-hydraulicien en amenant l&#39;eau au palais royal, au moyen de canons de fusils placés bout à bout. Pour autant, il n&#39;y a pas que son énergie et son inventivité qui deviennent proverbiales. Un siècle plus tard, on entend dire encore: &quot;Rarahan-Imantasoa, ny tsy vita ihany no isaina&quot;, &quot;c&#39;est comme le travail de Mantasoa, on ne compte que ce qu&#39;il reste à faire&quot;. Le souvenir de ces excès est tel qu&#39;en 1889, lorsqu&#39;une poterie est créée par une société française dans les environs de Mantasoa, la population qui redoute une nouvelle corvée prend aussitôt la fuite. Nous reviendrons sur la question pour la période de Gallieni.</p></div><p>L&#8217;adresse de Ranavalona Ier du 26 février 1835 aux Européens est restée dans les mémoires. Elle dit assez l&#8217;habileté de son règne:</p><blockquote lang="fr-FR"><p>&laquo;&nbsp;Et je vous dis, à vous, mes amis, en reconnaissance de ce que vous avez fait pour mon pays et mon royaume, en enseignant la sagesse et la connaissance, je vous remercie, car j&#8217;aime et j&#8217;apprécie cela. J&#8217;ai vu ce que vous avez fait pour Radama et à mon avènement, vous n&#8217;avez rien changé mais vous avez continué à faire ce qui est bien pour ce pays.</p><p>Alors je vous déclare à vous tous Européens, si vous restez encore dans mon pays, vous pouvez suivre toutes vos coutumes et toutes vos habitudes. N&#8217;ayez aucune crainte, je ne changerai rien à vos coutumes et à vos habitudes, car vous avez fait du bien à mon royaume; toutefois, malgré cela, si quelqu&#8217;un transgresse les lois de mon pays, je le mettrai à mort, quel qu&#8217;il soit, mais ce n&#8217;est pas seulement ici que cela se fait, où que ce soit, quiconque transgresse les lois du pays est mis à mort.</p><p>En outre, je vous le dis franchement, si ce peuple, qui est mien, veut changer les coutumes de mes ancêtres établies depuis les Douze Rois jusqu&#8217;à Andrinampoinimerina et Ilehidama, s&#8217;il ose changer cela, je m&#8217;y opposerai, car ce que m&#8217;ont laissé mes ancêtres, je ne le laisserai pas transformer par un homme. De mes coutumes, je n&#8217;ai aucune honte ni aucune crainte. Toute sagesse et toute connaissance pouvant faire le bien de ce pays, je les accepte, mais toucher aux coutumes de mes ancêtres serait du vain travail car je m&#8217;y opposerai.</p><p>Aussi, en ce qui concerne la religion, le dimanche ou le jour de la semaine, les baptêmes et les associations, j&#8217;interdis à mon peuple, à l&#8217;intérieur de mon pays d&#8217;y prendre part, mais vous, Européens, suivez vos coutumes et vos habitudes. Cependant, si vous avez encore quelques métiers ou de la sagesse à enseigner pour le bien de mon peuple, faites-le, car cela est bien.</p><p>Voilà donc le message, je voudrais que vous l&#8217;entendiez, vous, mes amis.</p></blockquote><blockquote lang="fr-FR"><p>Signé : Ranavalonamanjaka » (« Ranavalona régnante » ) Traduction de Raharinarivonirina.</p></blockquote><p>Quand, dix ans plus tard, Ranavalona repousse une attaque franco-anglaise à Tamatave, c&#8217;est pour rompre aussitôt les relations avec l&#8217;extérieur. La Réunion et Maurice se voient coupées de leur approvisionnement en riz et en viande. Le trafic des &laquo;&nbsp;engagés&nbsp;&raquo; -qui a remplacé la traite- est interrompu lui aussi, au grand profit des royaumes de sud-ouest qui hors de tout contrôle de la dynastie Merina, s&#8217;enrichissent et équipent leurs armées. Sous la pression de ses conseillers français et de son fils favori, Rakoto, la reine finit par rouvrir ses ports en 1853. Elle les referme quatre ans plus tard alors qu&#8217;une conjuration se prépare, fomentée par un aventurier français, Joseph Lambert, qui cherche à la renverser au profit de ce même fils, réputé plus libéral.</p><p>Durant son règne, les corvées s&#8217;alourdissent: Jean Laborde emploie 20 000 corvéables à Mantasoa, et le mécontentement qu&#8217;il fait naître lui vaut d&#8217;être frappé d&#8217;expulsion comme tous les étrangers en 1857. À chaque nouvelle crise, les chrétiens se changent en boucs émissaires. La mort de Ranavalona Ier, en 1861, amène Rakoto au pouvoir, sous le nom de Radama II. Un changement radical s&#8217;opère.</p><div id="attachment_7144" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7144" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Grandidier-533x824.jpg" alt="" width="533" height="824" /><p class="wp-caption-text">NEPPE (capitaine), GRANDIDIER, Alfred. Guide de l&#39;immigrant à Madagascar. Atlas. Paris, Armand Colin &amp; C.ie, 1899. Toutes les cartes de l&#39;Atlas sont l&#39;œuvre d&#39;Alfred Grandidier.</p></div><p>Radama II rouvre le pays avec le même empressement que sa mère avait eu à le fermer. La liberté de pensée et de culte est proclamée. Les missionnaires protestants, rappelés après vingt ans d&#8217;exil, sont suivis de missionnaires catholiques. Jean Laborde fait son retour quand Joseph Lambert obtient la confirmation de privilèges exorbitants. En 1862, Napoléon III reconnait Radama II comme &laquo;&nbsp;roi de Madagascar sous réserve des droits de la France&nbsp;&raquo;. Derrière la reconnaissance toute théorique d&#8217;une souveraineté de la dynastie Merina sur l&#8217;ensemble de l&#8217;île, il n&#8217;est guère difficile de voir un premier pas diplomatique vers le protectorat. Jean Laborde devient consul de France et contrecarre les intérêts anglais. Ces évolutions rapides suscitent les mécontentements, et le jeune Radama II meurt étranglé en 1863. À la tête de la conspiration, on trouve un certain Rainilaiarivony, qui très vite va incarner la réalité du pouvoir, jusqu&#8217;à sa destitution par Gallieni, en 1896.</p><p>La première épouse de Radama II lui succède sous le nom de Rasoherina. Elle meurt en 1868  après avoir épousé Rainilaiarivony, le nouveau premier ministre.</p><div id="attachment_7151" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7151" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Rainilaiarivony-533x606.jpg" alt="" width="533" height="606" /><p class="wp-caption-text">Le premier ministre Rainilaiarivony inspecte ses troupes en 1865. Malgré ses efforts constants pour mettre en place une armée moderne, celle-ci se montrera incapable de résister au corps expéditionnaire du Général Duschesne en 1895, pourtant bien mal préparé.</p></div><p>Rainilaiarivony devient le mari de la nouvelle reine, seconde épouse de feu Radama II. Le mariage a lieu selon le rite protestant. Le protestantisme devient religion officielle. Les &laquo;&nbsp;droits de la France&nbsp;&raquo; sont en recul. À raison, le premier ministre se méfie de ses ambitions, et comme au temps de Sir Farqhar, il s&#8217;appuie sur l&#8217;Angleterre pour les contrecarrer. La compagnie de Madagascar, fondée en 1863 avant la mort de Radama, a fait long feu, et Napoléon III obtient une indemnité pour ses actionnaires en 1868. Il y ajoute un protectorat sur les royaumes salakaves à l&#8217;Ouest de l&#8217;île, rivaux du roi Merina.</p><p>L&#8217;Angleterre répond sans enthousiasme à la sollicitation malgache de réorganiser l&#8217;armée, tandis que Rainilaiarivony instaure le service militaire obligatoire en 1879. Il fait promulguer, dès le couronnement de Ranavalona II, le code des 101 articles, qui deviennent 305 dans le code de 1881.</p><p align="JUSTIFY">Le géographe Alfred Grandidier explore le pays qu&#8217;il documente et cartographie. En 1877, il fournit une carte de l&#8217;île modestement nommée esquisse, mais qui est en fait une véritable « prise de possession scientifique précédant la prise de possession effective ».</p><div id="attachment_7156" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7156" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/mahamasina-camp-militaire-533x360.jpg" alt="" width="533" height="360" /><p class="wp-caption-text">Le camp militaire de Mahasina, &quot;champ de mars&quot; de Tananarive, qui accueille aujourd&#39;hui son stade. C&#39;est ici que Ranavalona III est couronnée reine le jour de son anniversaire, le 22 novembre 1883. Dès l&#39;année suivante, le Fandroana, fête du bain sacré, est fixé sur ce jour-là. Il fait office de fête nationale jusqu&#39;en 1896. L&#39;année suivante, les Français imposent... le 14 juillet.</p></div><p align="JUSTIFY">La succession de Jean Laborde en 1878 est une source de tension entre la France et le royaume Merina. Les prétentions françaises sur le nord-est de l&#8217;île en sont une autre. Une ambassade malgache à Paris et à Londres en 1882 révèle l&#8217;isolement diplomatique de Madagascar et l&#8217;absence de soutien britannique.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Les colons réunionnais sont de nouveau au premier rang. Leurs députés en France ont réussi à persuader une majorité du bienfondé d&#8217;une intervention. François de Mahy, par exemple, n&#8217;est ministre de la Marine et des Colonies qu&#8217;un seul mois, en février 1883. Mais c&#8217;est assez pour qu&#8217;il envoie une expédition navale occuper les ports de la côte orientale. et exiger la cession de Madagascar au nord du 16e parallèle. Jules Ferry entérine en partie les desiderata de son ministre mais les Français sont tenus en échec dans la région de Tamatave par Rainandriamampandry. L&#8217;expédition du Tonkin ne permet pas de pousser plus loin les ambitions dans l&#8217;immédiat.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ranavalona II meurt durant l&#8217;été 1883. Ranavalona III lui succède. Elle a 22 ans, et devient elle aussi l&#8217;épouse de Rainilaiarivony, qui en a désormais 55. Elle sera la dernière reine du royaume Merina.</p><p align="JUSTIFY">Une paix de compromis est signée en décembre 1885. La France renonce au terme de « protectorat ». Elle obtient la concession de de la baie de Diégo-Suarez -Antsiranana- au nord pour 99 ans et la présence d&#8217;un résident à Tananarive, chargé de « présider aux relations extérieures de la France ». S&#8217;y ajoutent la liberté d&#8217;établissement pour les nationaux français et 10 millions d&#8217;indemnité pour la France.</p><p align="JUSTIFY">En apparence, les Réunionnais ont perdu la partie. Mais le véritable rapport de force s&#8217;engage maintenant. Plus tard, l&#8217;administrateur colonial et historien Hubert Deschamps surnommera ce traité le &laquo;&nbsp;protectorat fantôme&nbsp;&raquo;.</p><div id="attachment_7170" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7170" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/comptoir-533x347.jpg" alt="" width="533" height="347" /><p class="wp-caption-text">Après l&#39;intervention de 1883-1885, le gouvernement fait appel, par l&#39;intermédiaire de Le Myre de Vilers, au Comptoir National d&#39;Escompte pour l&#39;émission du premier emprunt destiné à résorber l&#39;indemnité de guerre que la France exige des Malgaches. Le service des intérêts et de l&#39;amortissement est assuré par les recettes des douanes des six principaux ports. Au fur et à mesure de son implantation, le comptoir supplante sa rivale britannique. Jusqu&#39;en 1925 et la création de la Banque de Madagascar, le Comptoir -qui est l&#39;une des banques à l&#39;origine de la BNP Paribas en 1966- gère en monopole le dépôt, le transport de fonds, l&#39;introduction de la monnaie métallique et un change à 1%, corollaire d&#39;une absence de billet de banque local. Sur cette image, on voit en arrière-plan l&#39;agence de Tananarive.</p></div><p><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li><a href="http://dormirajamais.org/madagascar0/" target="_blank">Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (introduction)</a>.</li><li>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (2): Protectorat, possession ou annexion: une valse diplomatique au rythme des canonnières (1885 – 1895).</li><li>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (3): Guerre et pacification: les « pleins pouvoirs » du général Gallieni (1895 – 1905).</li><li><a href="http://dormirajamais.org/ambiky/" target="_blank">Le massacre d&#8217;Ambiky en 1897</a>, par Paul Vigné d&#8217;Octon.</li><li><a href="../madagascar/" target="_blank">Madagascar 1947, les morts sans nombre d’une insurrection</a>. Entretien avec Jean-Luc Rahiramanana.</li></ul><p><strong>Quelques liens et références dont je me suis servi pour cette première partie du récit:</strong></p><ul><li>La page du <a href="http://expositions.bnf.fr/livres/polo/grand/fr_2810_088.htm" target="_blank">Devisement</a> du monde de Marco Polo, consacrée à Madagascar-Mogadiscio. On consultera sur ce site <a href="http://dormirajamais.org/aden/index/" target="_blank">quelques extraits de récits de voyage</a> consacrés à la vraie Mogadiscio d&#8217;Ibn Battûta à nos jours.</li><li>Jean Parmentier, <em><a href="http://www.la-mer-en-livres.fr/parmentier.html" target="_blank">Journal de voyage de Dieppe à l&#8217;île de Sumatra en l&#8217;année 1529</a></em>, La Découvrance, 2005.</li><li>Étienne de Flacourt, <em><a href="http://books.google.fr/books/about/Histoire_de_la_Grande_Isle_Madagascar.html?hl=fr&amp;id=pZ-YWEdflkMC" target="_blank">Histoire de la Grande-Isle de Madagascar</a></em>, Karthala, 2005. La seconde édition (posthume) de l&#8217;ouvrage est consultable en ligne sur le site de <a href="http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047463" target="_blank">Gallica</a>.</li><li>Maurice-Auguste Beniovski, <em><a href="http://www.libella.fr/phebus/index.php?post/2010/05/14/Memoires-et-voyages-de-Maurice-Auguste-Beniowski" target="_blank">Mémoires et voyages</a></em>, Phébus, 2010.</li><li>Gilbert Ratsvilaka, <a href="http://madarevues.recherches.gov.mg/revues/pdfxfiles/omaly5-6(7).pdf" target="_blank">Éléments de biographie de Nicolas Mayeur</a>, Omaly Sy Anio (Hier Et Aujourd&#8217;hui) : revue d&#8217;études historiques, volume 5-6, janvier &#8211; décembre 1977   pp:79 &#8211; 88.</li><li>F. Labatut et R. Raharinarivonirina, <em>Madagascar, étude historique</em>, Nathan-Madagascar, 1969.</li></ul><p>Ce texte reprend et prolonge la conférence donnée à Tours le 24 mai 2012, à l&#8217;invitation de l&#8217;association Touraine-Madagascar. Merci à Jean Rouault pour son précieux soutien documentaire et à Jean-Luc Raharimanana pour son regard critique. Cette recherche est d&#8217;ailleurs le prolongement en amont d&#8217;un <a href="http://dormirajamais.org/madagascar/" target="_blank">entretien</a> sur l&#8217;insurrection de 1947, avec le même Jean-Luc Raharimanana. Toutes les contributions de ce site sur l&#8217;histoire coloniale sont classées dans la rubrique <a href="http://dormirajamais.org/histoires/" target="_blank">Histoire(s) d&#8217;Afrique</a>. Nombre d&#8217;entre elles -et en particulier celle-ci- participent d&#8217;une recherche globale sur les <a href="http://dormirajamais.org/france/" target="_blank">Lieux d&#8217;oubli</a> en France.</p><p>&nbsp;</p> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/madagascar1/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (introduction), par Olivier Favier.</title><link>http://dormirajamais.org/madagascar0/</link> <comments>http://dormirajamais.org/madagascar0/#comments</comments> <pubDate>Tue, 29 May 2012 00:15:09 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Histoire]]></category> <category><![CDATA[Colonisation]]></category> <category><![CDATA[Général Duchesne]]></category> <category><![CDATA[Général Gallieni]]></category> <category><![CDATA[Hazo]]></category> <category><![CDATA[Madagascar]]></category> <category><![CDATA[Pacification]]></category> <category><![CDATA[Ranavalona III]]></category> <category><![CDATA[Tazo]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=7123</guid> <description><![CDATA["Quand Gallieni rejoint Tananarive, en septembre 1896, il est doté des pleins pouvoirs, civils et militaires. Il les conserve jusqu'en 1905."Olivier Favier]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">À l&#8217;instar du Portugal et du Royaume-Uni, mais de manière plus tranchée, la France a connu deux espaces coloniaux, presque sans continuité géographique et historique. Du premier, constitué dès le seizième siècle et qui connaît son apogée deux siècles plus tard, il ne reste quasiment rien à la fin du Premier Empire: les cinq comptoirs des établissements français de l&#8217;Inde, l&#8217;île de Gorée au Sénégal, quelques îles des Antilles (Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin…), ainsi que la Guyane et Saint-Pierre-et-Miquelon.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le second Empire colonial s’ouvre avec la conquête de l’Algérie en 1830 –conquête suivie, on le sait, de décennies de “pacification”. Cet ensemble est appelé à devenir le deuxième au monde, juste après l&#8217;Empire britannique.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans cette histoire singulière, l&#8217;île Madagascar présente une particularité: elle est, avec le Sénégal, le seul pays à avoir été lié aux deux espaces coloniaux. Les velléités de conquête française remontent ici au dix-septième siècle, et même un siècle plus tôt si l’on inclut les voyages d’exploration. Ces velléités se précisent tout au long du dix-neuvième siècle, avec une pénétration économique et religieuse d’abord -sur ce terrain, le protestantisme britannique se révèle plus efficace que le catholicisme français. S’y joignent, autour de 1885 –année que l&#8217;historien Gilles Manceron qualifie de « tournant colonial » de la République- des avancées diplomatiques, qu’un autre historien appellera plus tard le « protectorat fantôme ».</p><p align="JUSTIFY">La conquête militaire de 1895 est fulgurante et trompeuse. <em>Hazo</em> et <em>Tazo</em>, la forêt et la fièvre, les deux généraux de la reine Ranavalona III, ont raison d&#8217;un tiers du corps expéditionnaire. Les combats eux-mêmes ne font que quelques morts côté français. Du côté malgache, comme toujours, on ne cherche pas à compter, mais on lit bien çà et là que les pertes sont &laquo;&nbsp;considérables&nbsp;&raquo;. Le royaume Merina placé sous domination française, la révolte gronde dans tout le pays. La conquête du général Duchesne laisse place, dès l&#8217;année suivante, à la “pacification” du nouveau général Gallieni, tout juste rentré du Tonkin.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Quand Gallieni rejoint Tananarive, en septembre 1896, il est doté des pleins pouvoirs, civils et militaires. Il les conserve jusqu&#8217;en 1905.</p><div id="attachment_7131" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7131" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/France-Illustree-1916-Funeral-Gallieni-533x292.jpg" alt="" width="533" height="292" /><p class="wp-caption-text">Une photographie des Funérailles nationales du général Gallieni, dans la France illustrée n°3823 du 10 juin 1916. Pierre Loti écrit: &quot;Quand (les troupes) eurent toutes passé, on vit paraître, inattendues et saisissantes, des sections au visage tout noir sous la coiffure bleue: Sénégalais ou Sahariens, qui vinrent se ranger près du cercueil pour le tableau final, afin d&#39;envelopper d&#39;exotisme le héros dont c&#39;était la dernière fête, et de rappeler aux mémoires cette Afrique lointaine, qu&#39;il avait tant contribué à rendre française.&quot;</p></div><p><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li><a href="http://dormirajamais.org/madagascar1/" target="_blank">Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (1): De la Compagnie d&#8217;Orient au Protectorat fantôme : Madagascar et la France avant la colonisation (1643-1885)</a>.</li><li>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (2): Protectorat, possession ou annexion: une valse diplomatique au rythme des canonnières (1885 – 1895).</li><li>Madagascar: récit d&#8217;une colonisation (3): Guerre et pacification: les « pleins pouvoirs » du général Gallieni (1895 – 1905).</li><li><a href="http://dormirajamais.org/ambiky/" target="_blank">Le massacre d&#8217;Ambiky en 1897</a>, par Paul Vigné d&#8217;Octon.</li><li><a href="../madagascar/" target="_blank">Madagascar 1947, les morts sans nombre d’une insurrection</a>. Entretien avec Jean-Luc Rahiramanana.</li></ul><div>Ce texte reprend et prolonge la conférence donnée à Tours le 24 mai 2012, à l&#8217;invitation de l&#8217;association Touraine-Madagascar. Merci à Jean Rouault pour son précieux soutien documentaire et à Jean-Luc Raharimanana pour son regard critique. Cette recherche se veut aussi le prolongement en amont d&#8217;un <a href="http://dormirajamais.org/madagascar/" target="_blank">entretien</a> sur l&#8217;insurrection de 1947, avec le même Jean-Luc Raharimanana. Toutes les contributions de ce site sur l&#8217;histoire coloniale sont classées dans la rubrique <a href="http://dormirajamais.org/histoires/" target="_blank">Histoire(s) d&#8217;Afrique</a>. Nombre d&#8217;entre elles -et en particulier celle-ci- participent d&#8217;une recherche globale sur les <a href="http://dormirajamais.org/france/" target="_blank">Lieux d&#8217;oubli</a> en France.</div><div>La photographie et le texte de Pierre Loti qui l&#8217;accompagne proviennent du site <a href="http://www.greatwardifferent.com/Great_War/Paris_6/Gallieni_01.htm" target="_blank">greatwardifferent</a>.</div> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/madagascar0/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Wanted! Ando Gilardi, par Marco Belpoliti.</title><link>http://dormirajamais.org/wanted/</link> <comments>http://dormirajamais.org/wanted/#comments</comments> <pubDate>Sun, 27 May 2012 23:05:34 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Photographie]]></category> <category><![CDATA[Ando Gilardi]]></category> <category><![CDATA[Andy Warhol]]></category> <category><![CDATA[Charcot]]></category> <category><![CDATA[Doppiozero]]></category> <category><![CDATA[Ellero]]></category> <category><![CDATA[Institut culturel italien]]></category> <category><![CDATA[Lombroso]]></category> <category><![CDATA[Marco Belpoliti]]></category> <category><![CDATA[Olive e bulloni]]></category> <category><![CDATA[Olives et boulons]]></category> <category><![CDATA[Paris]]></category> <category><![CDATA[Photographe italien]]></category> <category><![CDATA[PHOTOGRAPHIE]]></category> <category><![CDATA[Photographie criminelle]]></category> <category><![CDATA[Wanted]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=7055</guid> <description><![CDATA[" La police fédérale américaine se constituera en peu de temps de gigantesques archives visuelles destinées à dépasser toutes les collectes de photos signalétiques du passé. Une mesure préventive contre le terrorisme, mais aussi un système pour ficher, sans qu’ils aient pour cela commis le moindre délit, un nombre très élevé de personnes. "Marco Belpoliti]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p><strong>Ando Gilardi est mort le 5 mars 2012, à l&#8217;âge de 91 ans. Il a été une  figure </strong><strong>importante </strong><strong>de la photographie italienne, non seulement comme reporter, mais aussi comme essayiste et animateur de la <a href="http://www.fototeca-gilardi.com/" target="_blank">Fototeca nazionale Ando Gilardi</a>, qu&#8217;il a fondé il y a cinquante ans, en 1962. Sa<em> <a href="http://www.brunomondadori.com/scheda_opera.php?ID=1118" target="_blank">Storia sociale della fotografia</a></em>, publiée en 1976, demeure une référence encore aujourd&#8217;hui. L&#8217;Institut culturel italien de Paris rend hommage à son œuvre photographique avec l&#8217;exposition <a href="http://www.iicparigi.esteri.it/IIC_Parigi/webform/..%5C..%5CIICManager%5CUpload%5CDOC%5C%5CParigi%5COB_PRESS.pdf" target="_blank">«Olive &amp; bulloni. Olives et boulons. Le travail des paysans et des ouvriers dans l’Italie de l’après-guerre (1950-1962)»</a>, du 7 juin au 24 août 2012. </strong></p><p style="text-align: justify;"><strong>À cette occasion, je souhaite donner un aperçu de son œuvre d&#8217;essayiste, un aspect important de son travail. Je dois à Laura Napolitano,  de l&#8217;Institut précédemment cité, la belle introduction que Marco Belpoliti a écrit pour <a href="http://www.brunomondadori.com/scheda_opera.php?ID=3679" target="_blank"><em>Wanted!</em> <em>Storia, tecnica e estetica della fotografia criminale</em></a>, récemment réédité aux éditions Mondadori. La voici donc en français.</strong></p><p><strong>Parmi ses autres ouvrages, citons encore <em><a href="http://www.brunomondadori.com/scheda_opera.php?ID=2162#" target="_blank">Meglio ladro che fotografo</a></em> -<em>Mieux vaut voleur que photographe, tout ce que vous devriez savoir sur la photographie et préféreriez n&#8217;avoir jamais su</em>- <em><a href="http://www.brunomondadori.com/scheda_opera.php?ID=1325" target="_blank">Storia della fotagrafia pornografica</a></em> et <em><a href="http://www.brunomondadori.com/scheda_opera.php?ID=2941" target="_blank">Lo specchio della memoria</a></em> -<em>Le miroir de la mémoire, Photographie spontanée de la Shoah à Youtube</em>.</strong></p><p><strong>Le texte original de Marco Belpoliti est consultable en ligne sur le site <a href="http://doppiozero.com/rubriche/3/201203/ando-gilardi-wanted" target="_blank">Doppiozero</a>. Du même auteur, traduit en français, on lira avec délice le <em><a href="http://www.editions-lignes.com/BERLUSCONI-LE-CORPS-DU-CHEF.html" target="_blank">Corps du chef</a></em>.</strong></p><p>Le voyageur qui pénètre sur le territoire des États-Unis, muni d&#8217;un passeport en règle et d&#8217;un visa d&#8217;entrée, doit se soumettre à une double pratique: poser un doigt de la main sur un scanner électronique qui enregistre rapidement les empreintes, tandis qu&#8217;une autre machine, elle aussi numérique, mémorise instantanément l&#8217;image de son visage et probablement aussi celle de son iris. De cette manière, la police fédérale américaine se constituera en peu de temps de gigantesques archives visuelles destinées à dépasser toutes les collectes de photos signalétiques du passé. Une mesure préventive contre le terrorisme, mais aussi un système pour ficher, sans qu’ils aient pour cela commis le moindre délit, un nombre très élevé de personnes. Aujourd’hui, grâce aux technologies modernes, quatre millions de fiches signalétiques numériques, réalisées par de banals services de police, peuvent trouver place dans le tiroir d’un simple bureau. Nous vivons dans une société où, comme l’avait prévu Andy Warhol, alors qu&#8217;il faisait imprimer une affiche de signalement pour l’une de ses premières expositions, chacun peut devenir le personnage d’un “Wanted!” placé sur le panneau d’affichage d’un musée au lieu de celui d’un bureau de police, à moins que ce ne soit le contraire.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">À la fin des années soixante-dix, Ando Gilardi, un spécialiste de la photographie parmi les plus curieux et les moins classifiables, avait publié chez l’éditeur Mazzotta un livre intitulé <em>Wanted!</em>, premier volume d’une série annoncée sous le titre «Abécédaires de la photographie». C’était un volume excentrique dont le programme était annoncé en sous-titre: «Histoire, technique et esthétique de la photographie criminelle, signalétique et judiciaire».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">L’auteur signalait avec force l’existence d’un refoulé dans les origines mêmes de la photographie: l’usage politique et judiciaire. La photographie, inventée au début du dix-neuvième siècle, s’est développée et diffusée grâce à deux prérogatives: sa facilité et l’utilisation à des fins de contrôle et de normalisation. Toutes les histoires de la photographie s’intéressent à la première, tandis que la seconde est généralement omise, ou bien la retrouve-t-on seulement dans des chapitres consacrés à l’histoire de la psychiatrie ou dans les enquêtes policières. Charcot et Lombroso, le spécialiste français de l’hystérie et le criminologue italien, sont deux exemples éclatants de l’usage «scientifique» de la photographie, pour le diagnostic, la classification et l’enquête.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><em>Wanted!</em>, qui a été réimprimé par Bruno Mondadori avec une nouvelle introduction, se présente comme un extraordinaire cabinet de curiosité de la photographie criminelle, tout ensemble exposition et récit de l’usage anormal de la photographie. L’attitude fondamentale de Gilardi, auteur d’une <em>Histoire de la photographie pornographique</em> (elle aussi éditée par Bruno Mondadori) a toutefois quelque chose de curieusement perverse, au sens étymologique du terme. En effet, tout en dénonçant ce qu’il s’est produit dans une période allant de 1839 (année où l’invention de Daguerre et Niépce est présentée au public dans la salle du Sénat français) et 1978 (année où les Brigades rouges font une photographie signalétique et judiciaire d’Aldo Moro, séquestré dans une de leurs planques, et la remettent aux journaux italiens), elle fournit une description visuellement documentée des abominations commises à travers l’usage de la photographie.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Il s’agit d’une histoire singulière, bizarre, mais aussi douloureuse et terrible, qui a comme personnages des voleurs et des prostituées, des malades mentaux et des révolutionnaires, des femmes de mauvaise vie et des assassins, appartenant pour leur majeure partie aux classes inférieures et populaires. Les personnages principaux sont au nombre de deux, à côté d’une foule de figurants et d’acteurs secondaires: Alphonse Bertillon, obscur employé devenu chef du service d’identification de la Préfecture de Paris à la fin du dix-neuvième siècle, et Umberto Ellero, inventeur, quelques années plus tard, des «Jumelles Ellero», un appareil photo permettant de réaliser des images de signalement.</p><div id="attachment_7066" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7066" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/ellero-533x355.jpg" alt="" width="533" height="355" /><p class="wp-caption-text">Complexe optique pour signalement photographique appelé &quot;Jumelles Ellero&quot;. Conçu par le Fonctionnaire de police italien Ellero en 1900.</p></div><p>La réédition de <em>Wanted!</em> s&#8217;est produite dans un moment particulier non seulement à cause de l’initiative prise par l’administration américaine, mais aussi à cause de la diffusion dans le même temps d’un nouveau système de reproduction des images qui aura probablement le même impact que le premier appareil Polaroid à développement instantané au début des années soixante. Aujourd’hui la majeure partie des téléphones portables sont en mesure d’obtenir un instantané numérique en couleur et de l’envoyer à d’autres en l’espace de quelques secondes. Entre des photos signalétiques et des photos réalisées avec un portable, il y a probablement une parenté, la même qui existe entre les photos judiciaires et criminelles et les photos d’identité réalisées par un Photomaton pour un usage administratif ou simplement par plaisir. La parenté concerne le problème de l’identification, ou mieux de l’identité. Mais avant d’aborder la question centrale de la photographie à usage signalétique (criminel, psychiatrique, judiciaire), il n’est peut-être pas inutile de résumer la thèse exposée dans <em>Wanted!</em>.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La naissance de la photographie a donné lieu à un double usage des images: d’un côté, l’idée de la création d’images artistiques (la production du «beau»), accessibles à tous; de l’autre, la possibilité de réaliser des images «objectives». Ellero et les autres créateurs de la photographie indiciaire pensaient, écrit Gilardi, que le portrait photographique signalétique produisait une image objectif du sujet photographié, que nous ne savons pas toujours voir de nos propres yeux. La photographie produit la réalité, et dévoile le «réel» qui est en chacun, y compris la propension au crime. Mieux: le portrait, écrit Ellero dans son petit volume de 1908, produit une œuvre abstraite, à travers laquelle on rejoint «l&#8217;absolu de la connaissance» de la réalité. La photographie est, comme la lentille de Sherlock Holmes, un instrument scientifique, c&#8217;est-à-dire objectif. Nous savons que l&#8217;image est un fait mental, produit par notre cerveau, et que l&#8217;instrument utilisé pour la visualiser peut être différent: jusqu&#8217;au seizième siècle, le dessin avait le même rôle que la photographie; les images numériques envoyées depuis Mars et reproduites sur nos écrans ou nos journaux sont, du point de vue de la production des images, la même chose que les plaques de Niépce.</p><p lang="fr-FR">Quelle est alors la question? L’identification, mieux: l’identité. Une page du roman d’Italo Calvino, <em>La Journée d’un scrutateur</em>, l’explique très bien. Le personnage principal, un militant communiste, observe les papiers d&#8217;identité des personnes qui viennent voter au bureau de vote installé dans l&#8217;Institut du Cottolengo. Parmi eux il y a des sœurs. Amerigo Ormea ne peut faire autrement que de trouver une parfaite ressemblance entre leur réalité intérieure et la photographie sur la carte d&#8217;identité. Personne ne parvient, on le sait, à se reconnaître dans l&#8217;instantané collé sur la carte d&#8217;identité qu&#8217;il a dans sa poche: &laquo;&nbsp;Mais c&#8217;est moi celui-là?&nbsp;&raquo; Les sœurs, elles, y réussissent. « Elles posaient, pense Ormea, devant l&#8217;objectif comme si leur visage ne leur appartenait plus: de cette manière, elles étaient parfaitement photographiées. » Elle sont oublieuses d&#8217;elles-mêmes, elles ont dépassé le seuil entre immédiateté de la vie et béatitude parce qu&#8217;elles contemplent la mort.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Notre problème devant l&#8217;appareil photographique qui nous identifie est celui de donner une image accomplie et véridique de nous. Toutefois aucun d&#8217;entre nous placé devant les «Jumelles Ellero» ne réussirait à transmettre à l&#8217;objectif un sentiment de béatitude. Et pas seulement pour une raison subjective, mais aussi pour une évidente raison objective: c&#8217;est le regard qui produit le criminel, le regard classificateur et punitif de l&#8217;appareil qui fait notre portrait et, rétrospectivement, notre même regard épouvanté, rageur, dépressif, angoissé. L&#8217;identité, prémisse pour l&#8217;identification, est un objet qui dépend de bien des variables, parmi lesquelles la réalité extérieure; l&#8217;identité produit la réalité par rétroaction, et c&#8217;est un paradoxe avec lequel, à partir des portraits criminels, la photographie a commencé à faire dramatiquement ses comptes.</p><p style="text-align: right;" lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Traduit par Olivier Favier.</p><p style="text-align: justify;" lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><strong>PS</strong> Pour se convaincre de la justesse des propos d&#8217;Italo Calvino, on peut consulter cette <a href="http://www.janehilton.com/photography/silent_order.php" target="_blank">série de portraits</a> réalisée  par Jane Hilton.</p><p><img class="aligncenter size-medium wp-image-7064" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/COVER-533x753.jpg" alt="" width="533" height="753" /></p> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/wanted/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Le Massacre d&#8217;Ambiky en 1897, par Paul Vigné d&#8217;Octon.</title><link>http://dormirajamais.org/ambiky/</link> <comments>http://dormirajamais.org/ambiky/#comments</comments> <pubDate>Tue, 22 May 2012 00:34:22 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Positions]]></category> <category><![CDATA[Ambiky]]></category> <category><![CDATA[Augustin Gérard]]></category> <category><![CDATA[Colonisation de Madagascar]]></category> <category><![CDATA[Général Gallieni]]></category> <category><![CDATA[Massacres coloniaux]]></category> <category><![CDATA[Pacification]]></category> <category><![CDATA[Vigné d'Octon]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=7025</guid> <description><![CDATA["Au point du jour, par six côtés à la fois, on entre dans la ville endormie, les Sénégalais se ruent dans les maisons, le massacre commence. Surprise sans défiance, sans moyen de résister, la population entière est passée au fil des baïonnettes."Paul Vigné d'Octon]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p><strong>Le &laquo;&nbsp;fait d&#8217;armes&nbsp;&raquo; ici rapporté est daté du 30 août 1897. Le commandant Gérard, un des adjoints du gouverneur de Madagascar Joseph Gallieni, qu&#8217;il a suivi depuis le Tonkin, commet ce jour-là un massacre d&#8217;une ampleur comparable aux exactions de la colonne Voulet-Chanoine, deux ans plus tard. L&#8217;écrivain et député Paul Vigné d&#8217;Octon dénonce la tuerie à la Chambre, ce qui ne nuira en rien à la carrière d&#8217;un officier qui devient général de division en 1912 et Grand Croix de la Légion d&#8217;honneur en 1917. L&#8217;épisode est rappelé dans le <em>Discours sur le colonialisme</em> d&#8217;Aimé Césaire, qui cite un extrait du texte de ce même Vigné d&#8217;Octon. Sans la dénonciation du député radical-socialiste de l&#8217;Hérault, il est certain que le massacre d&#8217;Ambiky serait totalement tombé dans l&#8217;oubli. Notons qu&#8217;à l&#8217;heure où j&#8217;écris ces lignes (mai 2012), Paul Vigné d&#8217;Octon n&#8217;a pas de notice sur wikipédia.</strong></p><p>Ces gens sont enclins à la rapine plus qu&#8217;à la guerre ; ils ne se montraient pas hostiles aux Français, et n&#8217;opposaient pas d&#8217;entrave à leur passage. Çà et là dans la brousse quelques coups de fusil partaient, dont on ne pouvait pas toujours dire qui les avait provoqués. Les villages faisaient acte de soumission empressée, soit qu&#8217;ils n&#8217;eussent aucune envie de se soustraire à notre puissance, soit que la force irrésistible du commandant Gérard leur dictât l&#8217;immédiate résignation.<br /> On a conservé la relation de l&#8217;un des kabares(<a href="http://dormirajamais.org/ambiky/#footnote_0_7025" id="identifier_0_7025" class="footnote-link footnote-identifier-link" title="Kabares ou Kabary: &eacute;quivalent malgache des &amp;laquo;&amp;nbsp;palabres&amp;nbsp;&amp;raquo; africaines, r&eacute;unions au cours desquelles sont signifi&eacute;es les d&eacute;cisions des autorit&eacute;s (Toutes les notes sont de l&amp;#8217;auteur).">1</a>) dans lesquels la soumission s&#8217;affirmait solennellement sous forme de serment public. L&#8217;île Rouge est une de ces terres à peine en saillie au-dessus de la plaine du Bétsirire, entourée d&#8217;une ceinture large d&#8217;un kilomètre de vase et de marais, mais où, durant la saison choisie pour l&#8217;expédition, il est possible d&#8217;arriver sans pirogue en suivant un isthme couvert de végétation aquatique, tantôt de hautes herbes touffues, tantôt de bararates, petits roseaux à feuilles piquantes fort goûtées des bœufs sakalaves, et dont les indigènes, souffrant du paludisme, se servent pour des fumigations fébrifuges. Le 18 août 1897, 1000 Sakalaves et 400 de leurs femmes s&#8217;assemblèrent à l&#8217;île Rouge. En face d&#8217;eux étaient rangés des détachements de nos troupes, tirailleurs sénégalais et algériens; au centre à l&#8217;ombre d&#8217;un tamarinier, l&#8217;état-major. Le commandant s&#8217;assit sur un pliant, entre 2 porte-drapeaux, faisant flotter les couleurs françaises. Après avoir rendu 500 sagaies et 150 fusils à pierres, les chefs sakalaves durent venir baiser les pieds du chef français. Puis les 400 femmes, tenant chacune à la main une orange, s&#8217;approchèrent en longue théorie, firent une génuflexion -gracieuse, dit le narrateur- et une à une déposèrent les oranges devant le commandant. Dans cette offrande, ajoute le narrateur devenu ironique, dans l&#8217;offrande de ce fruit qui pousse spontanément, il faut voir le symbole du maximum d&#8217;efforts dont le Sakalave paresseux est susceptible. Alors les discours se font entendre: le commandant Gérard proclame que &laquo;&nbsp;depuis l&#8217;exile de la reine Rànavàlo, les Français sont maîtres de Madagascar et protecteurs de tous les peuples&nbsp;&raquo;(<a href="http://dormirajamais.org/ambiky/#footnote_1_7025" id="identifier_1_7025" class="footnote-link footnote-identifier-link" title="Paroles cit&eacute;es dans la Gazette officielle du 2 septembre 1897.">2</a>) Il désigne le chef qu&#8217;il impose aux Sakalaves du Bétsirire, et ordonne de lui jurer fidélité. Une pièce d&#8217;or est jetée dans un bassin plein d&#8217;eau, et une belle sagaie plongée dans le bassin, la pointe portant sur la pièce d&#8217;or; de la main droite, les sept chefs saisissent la hampe, et l&#8217;un, au nom de tous, prête le serment de fidélité: &laquo;&nbsp;Par l&#8217;or, par l&#8217;eau, par la terre, par Dieu, nous jurons d&#8217;être fidèles. Puissions-nous mourir si nous nous parjurons!&nbsp;&raquo; Et avec l&#8217;eau désormais sacrée du bassin, les chefs aspergent la foule.</p><p>Ainsi, d&#8217;étape en étape, les manifestations pacifiques suspendaient la marche de la colonne, d&#8217;augure favorable pour la facilité de notre implantation dans l&#8217;ouest, mais de nature à dépiter certains soldats qu&#8217;anime la vocation de la guerre, et qui se voyaient frustrés de la joie de faire parler la poudre, frustrés surtout des récompenses décernées après le combat.<br /> La canonnière la<em> Surprise</em> attendait sur la côte l&#8217;arrivée de la colonne. À la prière de son capitaine, l&#8217;agent des messageries maritimes à Mouroundave était venu à l&#8217;embouchure de la Tsiribihine.<br /> Cet agent, M. Samat, était depuis de longues années établi dans le pays, le connaissait et y était connu, en relations commerciales avec l&#8217;intérieur, bien vu des Salakaves, particulièrement lié &laquo;&nbsp;par la fraternité du sang&nbsp;&raquo; au chef du district d&#8217;Ambike, &laquo;&nbsp;le roi Touère&nbsp;&raquo;.<br /> À Madagascar, la fraternité du sang se consacre entre deux personnes par une cérémonie entourée de quelque solennité; des incisions sont faites aux deux poitrines, le sang de l&#8217;une est mélangé au sang de l&#8217;autre, les deux frères boivent du mélange; ils se doivent dès lors foi et dévouements mutuels. Les Malgaches respectent cet engagement, et ne croient pas y pouvoir manquer sans forfaire.<br /> M. Samat se rendit à Ambike: l&#8217;enseigne de vaisseau Blot et quelques marins s&#8217;y rendirent en même temps par la Tsiribihine. Le roi Touère offrit une hospitalité empressée à ces messieurs, aux marins, aux porteurs et domestiques indigènes qui les accompagnaient. Pleinement confiant dans &laquo;&nbsp;son frère&nbsp;&raquo; Samat, il se concerta avec lui pour préparer une réception triomphale au commandant Gérard dont l&#8217;approche était annoncée; afin de donner à l&#8217;événement plus d&#8217;importance et à la fête plus d&#8217;éclat, il appela à Ambike tous le notables du district et les plus considérables de ses voisins; ceux-ci vinrent avec leurs étendards; et de nombreux musiciens, jouant de la valihe et du tambour, remplissaient la réunion d&#8217;entrain et de gaieté.<br /> Le matin du 29 août, l&#8217;enseigne Blot et M.Samat, apprenant que la colonne française n&#8217;était plus qu&#8217;à deux heures de distance, allèrent à son campement; ils pensaient rentrer le jour même à Ambike, et y laissaient leurs domestiques, leurs bourjanes, leurs bagages, leur petite installation. Ayant joint le commandant Gérard, ils lui dirent les excellentes dispositions du pays. Le commandant, comme s&#8217;il ne les eût pas compris, prévint l&#8217;enseigne qu&#8217;il aurait le lendemain, avec ses marins, à prendre part à l&#8217;attaque; &laquo;&nbsp;le général Gallieni avait débuté en Imerne en frappant un grand coup; le commandant Gérard voulait affirmer par un grand coup sa prise de position du Ménabé&nbsp;&raquo;. Blot et Sama se récrièrent, croyant à un malentendu; alors le commandant réitéra son ordre, d&#8217;un ton qui n&#8217;admettait pas de réplique; en outre il consigna au camp le négociant et l&#8217;officier de vaisseau pour les empêcher de retourner à la ville et d&#8217;avertir la population. Un instant après, le roi Touère vint à son tour demander à présenter ses hommages; Gérard refusa de le recevoir, et lui fit répondre: &laquo;&nbsp;Je porterai moi-même mes ordres au chef-lieu.&nbsp;&raquo;</p><p>Au milieu de la nuit, les troupes se mirent en marche; elles avancèrent inaperçues à travers les bois et les taillis épais qui précèdent Ambike, et l&#8217;investirent en silence; l&#8217;artillerie occupa une position d&#8217;où elle pouvait, le cas échéant, le foudroyer. Au point du jour, par six côtés à la fois, on entre dans la ville endormie, les Sénégalais se ruent dans les maisons, le massacre commence. Surprise sans défiance, sans moyen de résister, la population entière est passée au fil des baïonnettes. Pendant une heure, ceux qui n&#8217;avaient pas été tués du premier coup cherchent à fuir; traqués par nos compagnies noires, on les voit, vêtus de leur sang ruisselant des blessures fraîches, courir affolés, atteints et frappés de nouveau, trébuchant sur les corps de leurs camarades, ou allant donner contre les armes impitoyables des réserves postées aux issues. Le roi Touère, les personnages de marque, tous les habitants tombèrent sous les coups des mitrailleurs dans cette matinée; les tirailleurs n&#8217;avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas: enivrés de l&#8217;odeur du sang, ils n&#8217;épargnèrent pas une femme, pas un enfant. Les domestiques et les porteurs de M.Samat, confondus parmi les habitants, partagèrent leur sort. Quand il fit grand jour, la ville n&#8217;était plus qu&#8217;un affreux charnier dans le dédale duquel s&#8217;égaraient les Français, fatigués d&#8217;avoir tant frappé. Un certain nombre d&#8217;entre eux se sentaient étouffer de honte; c&#8217;étaient les marins de la <em>Surprise</em>, coauteurs malgré eux du meurtre de leurs hôtes de la veille, et quelques officiers et soldats des troupes, habitués à la guerre cruelle, inégaux cependant au rôle qu&#8217;on venait de leur imposer.<br /> Les clairons sonnèrent le ralliement, les sous-officiers firent l&#8217;appel: nul des nôtres ne manquait. On se reposa, on mangea, des chants joyeux ne célébrèrent pas la victoire. Une boue rouge couvrait le sol. À la fin de l&#8217;après-midi, sous l&#8217;action de la chaleur, un petit brouillard s&#8217;éleva: c&#8217;était le sang des 5000 victimes, l&#8217;ombre de la ville qui s&#8217;évaporait au soleil couchant. Quand les ténèbres du soir furent tombées, des gémissements, exhalés des lèvres des rares blessés qu&#8217;on avait mal achevés, sortirent de dessous les tas de cadavres; un Français, croyant suffisante l&#8217;exécution déjà accomplie, demanda l&#8217;autorisation de secourir ceux qui vivaient encore; il ne l&#8217;obtint pas, et les derniers moururent dans la nuit.<br /> Le nombre des victimes, évalués à 5000 par les uns, fut de 2500 pour les autres. Les rapports publiés l&#8217;ont voilé avec soin. La <em>Gazette officielle</em> dit seulement: &laquo;&nbsp;Le roi Touère, son ministre et deux chefs ont été tués pendant le combat.&nbsp;&raquo;; il ne fallait pas que l&#8217;affaire, où nous-mêmes n&#8217;avions pas perdu un seul homme, parût excéder l&#8217;importance d&#8217;un engagement quelconque avec des rebelles. La Gazette ajoutait: &laquo;&nbsp;Cinq cents prisonniers sont tombés entre nos mains&nbsp;&raquo;; la vérité est que pas un indigène n&#8217;en est sorti vivant.</p><p style="text-align: right;">In <em>La Gloire du sabre</em>, Paris,<br /> Société d&#8217;éditions littéraires et scientifiques, 1900.</p><div id="attachment_7037" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7037 " src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Gérard-533x672.jpg" alt="" width="533" height="672" /><p class="wp-caption-text">Le certificat du général de division Gérard, promu Grand-Croix de la Légion d&#39;honneur en 1917.</p></div><p><strong>Le rapport du Chef de bataillon Gérard (n°94), commandant des troupes d&#8217;occupation du Menabe, au général Gallieni, fait état de:</strong></p><p><strong></strong>&laquo;&nbsp;97 Sakalava tués sur le terrain&nbsp;&raquo; et d&#8217;&nbsp;&raquo;au moins 150 blessés (&#8230;) laissés dans les  bois aux abords de la position.&nbsp;&raquo;</p><p><strong>Il ajoute:</strong></p><p><strong></strong>&laquo;&nbsp;En outre, 450 prisonniers (dont deux tiers de femmes et d&#8217;enfants) sont restés entre nos mains.</p><p><strong>L&#8217;écart énorme entre les chiffres avancés par Paul Vigné d&#8217;Octon et ceux annoncés dans le rapport ne sont pas sans rappeler, toutes proportions gardées, celui des différentes estimations autour de l&#8217;insurrection de mars 1947. On peut avancer cependant que les chiffres du rapport officiel sont très sousestimés: en effet, une peur panique s&#8217;empare des populations sakalavas juste après le massacre, suivie d&#8217;une insurrection générale commandée par Ingereza -frère et successeur de Toera- qui concerne tout le Menabe et dure jusqu&#8217;en 1902.</strong></p><p><strong>Le Général Gallieni demeure plutôt discret dans son rapport. Joseph Chailley, secrétaire général de l&#8217;Institut colonial international, l&#8217;informe par la suite des bruits provoqués à Paris par &laquo;&nbsp;l&#8217;affaire d&#8217;Ambiki&nbsp;&raquo;. Voici un extrait de sa réponse du 6 février 1899, envoyée de Tananarive (il est à noter qu&#8217;il interviendra pour que le général Gérard obtienne le commandement d&#8217;une armée en 1914):</strong></p><p>J’examine maintenant les divers points sur lesquels vous avez été assez bon pour appeler mon attention. Certainement, les mesures de bienveillance sont bonnes vis-à-vis des indigènes, mais à la condition formelle qu’elles ne dégénèrent pas en faiblesse. Si mon prédécesseur avait été moins faible vis-à-vis des Hovas, je n’aurais pas eu à prendre les mesures de rigueur, que quelques personnes m’ont reprochées et, surtout, nos troupes n’auraient pas eu à faire cette pénible campagne d’hivernage 1896-97, qui a fini par rejeter les bandes insurgées en dehors de l’Imerina, mais nous a coûté les pertes les plus sérieuses. Avec les indigènes de nos colonies, que nous ne tenons qu’avec des forces européennes insuffisantes, il faut toujours, sinon <em>être</em>, du moins <em>paraître</em> les plus forts. Le jour, où cette conviction n’existe plus dans leur esprit, surtout à Madagascar, où nous avons contre nous tant d’éléments d’opposition, Anglais, Mauritiens, Indiens, Arabes, les habitants du pays se soulèvent, surtout à l’origine de toute nouvelle conquête.</p><p>Lors de mon arrivée à Tananarive, en présence de la gravité de la situation, de l’incendie qui se propageait partout, j’ai dû avoir la main lourde. Dès que je me suis senti le maître de cette situation, j’ai eu recours à la douceur, à la persuasion, à la bienveillance. J’ai gracié des bandits, des assassins, qui auraient mérité cent fois la mort. Mais je pouvais être faible et je peux l’être encore maintenant, parce que les Hovas savent que je sais être ferme, quand il le faut. Le peloton d’exécution ne s’est pas réuni une seule fois à Tananarive, depuis février 1897. Seulement, il ne faut pas faire de la bienveillance au rebours. Mes successeurs pourront en faire l’expérience à leurs dépens, s’ils lâchent trop tôt et mal à propos la main aux Malgaches</p><p>Avec les Sakalaves, je persiste à croire qu’il fallait agir de même, bien que ce soient des adversaires autrement tenaces et guerriers que les habitants du Plateau central. Il y a certainement eu, de ce côté, quelques maladresses de commises. On n’a probablement pas su saisir le moment où il fallait passer de la rigueur à la bienveillance. On a peut-être mis dans l’esprit des Sakalaves celte idée, encore favorisée par les insinuations des marchands indiens, que nous voulions leur faire une guerre sans merci. Ce fut, suivant moi, un tort de faire tuer le roi Toera, qui voulait se rendre. Si on lui avait pardonné ses premières hostilités, peut-être la situation aurait-elle changé.</p><p>Quoi qu’il en soit, je n’avais pas de télégraphe avec le commandement de cette région et je n’ai pu envoyer mes conseils, en admettant qu’ils eussent été de quelque utilité.</p><p><strong>L&#8217;affaire tomba rapidement dans l&#8217;oubli. Le capitaine Hellot, qui fournit l&#8217;ouvrage le plus complet sur les campagnes du Menabe, <em>La Pacification de Madagascar (opérations d&#8217;octobre 1896 à mars 1899) </em>(Chapelot, 1900), note simplement:</strong></p><p>&laquo;&nbsp;Les Sakalava furent complètement surpris; le village tomba en notre pouvoir presque sans résistance: Toera se trouvait parmi les morts.&nbsp;&raquo;</p><p><strong>Voici pour finir le même épisode tel que rapporté  dans <em>L&#8217;Histoire militaire de Madagascar</em>, Paris, Imprimerie nationale, 1931, ouvrage dirigé par le général Magnabal, commandant supérieur des troupes du groupe de l&#8217;Afrique Orientale, édition établie à l&#8217;occasion de l&#8217;Exposition Coloniale Internationale de Paris de 1931. Ce grand in-quarto de 328 pages est d&#8217;une précision méticuleuse, notons-le, sur les pertes françaises, quand celles subies par &laquo;&nbsp;l&#8217;ennemi&nbsp;&raquo; ne bénéficient, tout au mieux, que d&#8217;un adjectif vague -sauf quand il s&#8217;agit de notables identifiés, évidemment. Ce &laquo;&nbsp;fait d&#8217;armes&nbsp;&raquo; est rapporté en quelques lignes -les auteurs sont plus diserts sur les manœuvres qui l&#8217;ont rendu possible. Une opération parmi d&#8217;autres, sans relief particulier:</strong></p><p>&laquo;&nbsp;Le commandant Gérard, chef d&#8217;état-major du corps d&#8217;occupation [du Betsiriry et du Menabe], reçut la mission de pénétrer dans le Menabe par la Tsiribihina, d&#8217;y établir fortement l&#8217;autorité française en le couvrant d&#8217;un réseau de postes, de chercher à travers le pays une communication entre l&#8217;Imerina et la mer et d&#8217;entamer l&#8217;organisation administrative, politique et économique des territoires soumis.<br /> (&#8230;) Les Sakalaves se livrèrent à des manifestations hostiles dès le début de juillet; elles avaient été précédées d&#8217;un engagement très vif entre une bande de Toera et un détachement sénégalais commandé par le lieutenant Rocheron, le 17 juin, aux environs d&#8217;Ankavandra.<br /> (&#8230;) Mahatainty, chef du Betsiriry, ayant réuni ses guerriers dans le presqu&#8217;île d&#8217;Anosimena, au milieu des marécages, dans le but de nous résister en accord avec Toera, le commandant Gérard l&#8217;attaqua le 13 août au point du jour et le chassa sans coup férir de cette position importante.<br /> (&#8230;) Le mouvement reprit le 19 août. (Il) s&#8217;exécuta conformément aux ordres donnés, malgré la marche rendue très pénible par les fondrières et les cours d&#8217;eau et il fut décidé que la progression reprendrait dès le 25 août pour mettre à profit le désarroi des Sakalaves partout bousculés. Quatre groupes de pénétration furent formés. (&#8230;) Malgré les énormes difficultés présentées par le terrain, les mouvements des divers détachements furent réalisés exactement et, le 30 août, Ambiky était attaqué par les 4 groupes à la fois, qui avaient réussi à entourer le village sans donner l&#8217;éveil à l&#8217;ennemi; Toera fut tué dans ce combat rapide qui se termina par la fuite et la dispersion de l&#8217;ennemi; Ingueza, frère de Toera, successeur désigné de celui-ci, mais personnage effacé, fut nommé roi de Menabe.&nbsp;&raquo;</p><p><strong>Après cette description, le soulèvement des Sakalaves qui se produit en septembre est attribué à la gêne occasionnée par l&#8217;occupation française &laquo;&nbsp;dans leur commerce des esclaves et de l&#8217;or&nbsp;&raquo;.</strong></p><p>&nbsp;</p><p><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li><a href="http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/leonore_fr?ACTION=CHERCHER&amp;FIELD_1=COTE&amp;VALUE_1=LH%2F1117%2F51" target="_blank">Le dossier de légion d&#8217;honneur du général Gérard</a>.</li><li>Jean Suret-Canale,  &nbsp;&raquo;À propos de Vigné d&#8217;Octon: peut-on parler d&#8217;anticolonialisme avant 1914?&nbsp;&raquo;, in  <em>Cahiers d&#8217;études africaines</em>,  Année   1978, Volume   18 , Numéro   69-70, pp. 233-239. Consultable en ligne sur le site de <a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1978_num_18_69_2409" target="_blank">Persée</a>.</li><li>Paul Vigné d&#8217;Octon, <em>La Gloire du sabre</em>, Éditions Quintette, 1984 (édition originale 1900).</li><li>Paul Vigné d&#8217;Octon, <em>La Sueur du burnous</em>, Les Nuits rouges, 2001 (édition originale 1911).</li><li>Christian Roche, <em>Paul Vigné d&#8217;Octon (1859-1943).</em> <em>Les combats d&#8217;un esprit libre, de l&#8217;anticolonialisme au naturisme. </em>Paris, L&#8217;Harmattan, 2009.</li><li>Marie-Joëlle Rupp, <em>Paul Vigné d’Octon. Un utopiste contre les crimes de la République. </em>Paris, Ibis Press, 2009. (préface par Jean Lacouture). Cet ouvrage et le précédent son recensés par Alain Messaouadi -<a href="http://chsim.ehess.fr/document.php?id=348" target="_blank">texte consultable en ligne</a>.</li><li>Des extraits du <em><a href="http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article554" target="_blank">Discours sur le colonialisme</a></em> d&#8217;Aimé Césaire.</li><li><a href=" http://dormirajamais.org/voulet/" target="_blank">Mon entretien avec Chantal Ahounou</a> sur l&#8217;expédition Voulet-Chanoine.</li><li><a href="http://dormirajamais.org/madagascar/" target="_blank">Mon entretien avec Jean-Luc Raharimanana</a> sur l&#8217;insurrection malgache de 1947.</li><li>La rubrique de ce site <a href="http://dormirajamais.org/histoires/" target="_blank">Histoire(s) d&#8217;Afrique</a> et en particulier un <a href="http://dormirajamais.org/kroumirs/" target="_blank">texte</a> d&#8217;Hector France, autre écrivain ayant témoigné de la conquête coloniale.</li><li>Voir enfin l&#8217;exceptionnelle <a href="http://www.bibliothequemalgache.com/" target="_blank">Bibliothèque malgache</a> de Pierre Maury, où l&#8217;on peut consulter, entre autres choses, les lettres de Madagascar de Joseph Gallieni.</li></ul><ol class="footnotes"><li id="footnote_0_7025" class="footnote">Kabares ou Kabary: équivalent malgache des &laquo;&nbsp;palabres&nbsp;&raquo; africaines, réunions au cours desquelles sont signifiées les décisions des autorités (Toutes les notes sont de l&#8217;auteur).</li><li id="footnote_1_7025" class="footnote">Paroles citées dans la <em>Gazette officielle</em> du 2 septembre 1897.</li></ol>]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/ambiky/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Bonheur et contentement, par Jean-Jacques Rousseau.</title><link>http://dormirajamais.org/contentement/</link> <comments>http://dormirajamais.org/contentement/#comments</comments> <pubDate>Mon, 21 May 2012 16:48:38 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Collection]]></category> <category><![CDATA[Bonheur]]></category> <category><![CDATA[Contentement]]></category> <category><![CDATA[Ermenonville]]></category> <category><![CDATA[Jean-Jacques Rousseau]]></category> <category><![CDATA[Oise]]></category> <category><![CDATA[Promenade]]></category> <category><![CDATA[Rêverie]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=7027</guid> <description><![CDATA["J’ai peu vu d’hommes heureux, peut-être point : mais j’ai souvent vu des cœurs contens, &#038; de tous les objets qui m’ont frappé, c’est celui qui m’a le plus contenté moi-même."Jean-Jacques Rousseau]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;<br /> Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l’homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d’y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes, &amp; nul ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui. Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimères. Profitons du contentement d’esprit quand il vient, gardons-nous de l’éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l’enchaîner, car ces projets là sont de pures folies. J’ai peu vu d’hommes heureux, peut-être point : mais j’ai souvent vu des cœurs contens, &amp; de tous les objets qui m’ont frappé, c’est celui qui m’a le plus contenté moi-même. Je crois que c’est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentimens internes. Le bonheur n’a point d’enseigne extérieure ; pour le connoître il faudroit lire dans le cœur de l’homme heureux ; mais le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l’accent, dans la démarche, &amp; semble se communiquer à celui qui l’aperçoit. Est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête, &amp; tous les cœurs s’épanouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement, mais vivement, à travers les nuages de la vie ? . . .</p><p style="text-align: right;">Extrait de la &laquo;&nbsp;Neuvième Promenade&nbsp;&raquo;, <em>Rêveries du promeneur solitaire </em>(1778).</p><div id="attachment_7031" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-7031" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Ermenonville-1040-533x352.jpg" alt="" width="533" height="352" /><p class="wp-caption-text">Ermnenonville, mai 2012. Photo: Olivier Favier. Ermenonville fut le dernier lieu de vie de Jean-Jacques Rousseau en 1778. C&#39;est là qu&#39;il finit d&#39;écrire ses rêveries, publiées à titre posthume.</p></div><p style="text-align: justify;"><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li>&laquo;&nbsp;<a href="http://dormirajamais.org/rousseau/" target="_blank">Rousseau père</a>&laquo;&nbsp;, par Claude Lévi-Strauss.</li><li>Pour le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau en 2012, l&#8217;Oise organise nombre de festivités, dont on peut voir le détail sur <a href="http://www.rousseau-2012.fr/" target="_blank">ce site</a>.</li></ul> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/contentement/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Est-ce ainsi que les hommes changent?, par Olivier Favier.</title><link>http://dormirajamais.org/hollande/</link> <comments>http://dormirajamais.org/hollande/#comments</comments> <pubDate>Sun, 13 May 2012 12:38:09 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Positions]]></category> <category><![CDATA[Ferry-Tonkin]]></category> <category><![CDATA[Françafrique]]></category> <category><![CDATA[François Hollande]]></category> <category><![CDATA[Jules Ferry]]></category> <category><![CDATA[Le changement c'est maintenant]]></category> <category><![CDATA[Maria Skłodowska]]></category> <category><![CDATA[Marie Curie]]></category> <category><![CDATA[République]]></category> <category><![CDATA[Symboles]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=6957</guid> <description><![CDATA["On peut sourire des symboles, et leur préférer, à juste titre, l'aspect concret d'une politique. Pour autant, on s'en souvient, la journée d'investiture du premier septennat de François Mitterrand -avec tout le mal qu'on est en droit de penser du personnage et de sa froide ambition- avait été marquée par une visite au Panthéon, rhétorique et régalienne en diable, mais en hommage au moins à des noms respectables: ceux de Jean Jaurès et de Jean Moulin."Olivier Favier]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">On peut sourire des symboles, et leur préférer, à juste titre, l&#8217;aspect concret d&#8217;une politique. Pour autant, on s&#8217;en souvient, la journée d&#8217;investiture du premier septennat de François Mitterrand -avec tout le mal qu&#8217;on pourra dire du personnage et de sa détestable ambition- avait été marquée par une visite au Panthéon, rhétorique et régalienne en diable, mais en hommage au moins à des noms respectés: Jean Jaurès et Jean Moulin.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le parcours de Jean Jaurès n&#8217;a pas été sans tache, bien sûr, et l&#8217;on trouvera ici ou là tel article de jeunesse fortement teinté d&#8217;antisémitisme, qu&#8217;un soutien sans faille au capitaine Dreyfus, comme la défense précoce du peuple arménien, sauront faire pardonner. Plus qu&#8217;une image sainte, Jean Jaurès demeure l&#8217;exemple d&#8217;un homme, comme d&#8217;autres figures socialistes de sa génération, dont la conscience et le courage ont grandi avec les années, tout comme la force de conviction. Le Jaurès qu&#8217;il nous reste est celui des mineurs de Carmaux, et plus encore l&#8217;infatigable pourfendeur de la loi des 3 ans, assassiné le 31 juillet 1914. Sa mort fut la dernière étape vers quatre ans et demi de folie meurtrière, suivis de décennies de haine et de ressentiment. Je n&#8217;ai pas le goût du tragique, mais la fin de Jean Jaurès, comme celles de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg, n&#8217;auront jamais laissé de m&#8217;émouvoir.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">De Jean Moulin, radical-socialiste, on ne saurait trouver dans son parcours un instant où il manqua de courage, de son soutien aux Républicains espagnols à sa mort sous la torture en 1943.</p><p align="JUSTIFY">Tout cela n&#8217;en rend que plus terne -pour ne pas dire inacceptable- l&#8217;hommage inaugural du 15 mai 2012 du Président de la République François Hollande, qui sera certes moins rhétorique et régalien, aux figures de Jules Ferry et de Marie Curie. Jules Ferry l&#8217;« opportuniste » -c&#8217;était ainsi qu&#8217;on appelait son courant de républicains « modérés », à l&#8217;origine de la droite libérale française, et donc historiquement infiniment plus proche de l&#8217;austère Antoine Pinay que de Pierre Mendès-France-, Jules Ferry le Versaillais -comme Émile Zola pourra-t-on dire, mais pas pour les mêmes raisons-, Jules Ferry, surtout, le plus puissant défenseur en France de la course à l&#8217;Afrique et à l&#8217;Asie du Sud-Est -et je m&#8217;étonne que personne ne remette en avant son célèbre échange avec Georges Clemenceau, en 1885, à la Chambre des Députés. Mais laissons-la les anaphores. Quoiqu&#8217;il en soit, si Jules Ferry est un symbole, c&#8217;est sans aucun doute de cette politique &laquo;&nbsp;juste milieu&nbsp;&raquo; dans sa version Troisième République, qui n&#8217;apprit à lire et à écrire à ses enfants que pour mieux les faire tuer, trente ans plus tard, ivres de Paul Déroulède et de <em>Colline inspirée</em>, dans les tranchées de la Somme et de Verdun.</p><p align="JUSTIFY">Quant à Marie Curie, au-delà de l&#8217;exceptionnelle scientifique d&#8217;origine polonaise -évidemment citée, au passage, sous le nom bien français de son mari-, on peut y voir, là encore, une façon bien <em>opportune</em> de répondre au débat sur le nucléaire civil. À moins de rappeler que l&#8217;œuvre de Maria Skłodowska était elle aussi porteuse d&#8217;une mort tragique. Une mort qui sera celle, qui peut encore en douter, des enfants de Fukushima.</p><p style="text-align: right;" align="JUSTIFY">13 /05 /2012</p><p align="JUSTIFY"><strong>PS du 15 mai:</strong></p><p align="JUSTIFY">La polémique n&#8217;aura pas été vaine, puisqu&#8217;elle a amené le Président de la république à ouvrir ainsi son discours d&#8217;hommage du 15 mai: «Tout exemple connaît des limites, toute grandeur à ses faiblesses et tout homme est faillible. En saluant aujourd&#8217;hui la mémoire de Jules Ferry qui fut un grand ministre de l&#8217;instruction publique, je n&#8217;ignore rien de ses égarements politiques. Sa défense de la colonisation fut une faute morale et politique. Elle doit à ce titre être condamnée.»</p><div id="attachment_6959" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><a href="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Ferry-Tonkin.jpg"><img class="size-medium wp-image-6959" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Ferry-Tonkin-533x760.jpg" alt="" width="533" height="760" /></a><p class="wp-caption-text">Jules Ferry, alors surnommé &quot;Ferry-Tonkin&quot;, vu par le journal satirique Don Quichotte, en 1885.</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li> <a href="http://www.ina.fr/politique/presidents-de-la-republique/video/DVC8108256301/investiture-francois-mitterrand-l-apres-midi.fr.html" target="_blank">La journée d&#8217;investiture de François Mitterrand</a> le 21 mai 1981, dans les Archives de l&#8217;Ina. On lira aussi avec profit le beau livre de Benjamin Stora et François Mayle, <em><a href="http://laquinzaine.wordpress.com/2010/12/17/francois-mitterrand-et-la-guerre-d%E2%80%99algerie/" target="_blank">François Mitterrand et la guerre d&#8217;Algérie</a></em>, Calmann-Lévy, 2010.</li><li>Ajout du 14 mai, la <a href="http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=13812" target="_blank">chronique de Daniel Schneidermann</a> sur le site d&#8217;Arrêt sur images, avec, entre autres choses, un rappel de bon aloi sur François Mitterrand, lequel, tout comme ses prédécesseurs -la &laquo;&nbsp;tradition&nbsp;&raquo; s&#8217;arrêta <a href="http://www.cartage.org.lb/fr/themes/Geohis/Histoire/chroniques/pardate/Chr/930000b.HTM" target="_blank">au cours de son second septennat</a>- envoya un préfet fleurir la tombe du Maréchal Pétain .</li><li>Toujours le 14 mai, un <a href="http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/05/14/hollande-rend-hommage-un-chantre-du-colonialisme-232160" target="_blank">entretien de Mathieu Deslandes</a> sur Rue 89 avec Christian Delporte.</li><li>Le 15 mai, un <a href="http://blogs.mediapart.fr/blog/christiane-taubira/150512/propos-de-jules-ferry" target="_blank">article de Christiane Taubira</a> sur son blog de Mediapart. <a href="http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-bauberot/150512/l-hommage-jules-ferry-plus-complexe-qu-ne-le-croit" target="_blank">Un autre de Jean Baubérot</a>, d&#8217;un blog de Médiapart toujours,  avec une réflexion historique argumentée et fouillée. De nombreux articles se sont fait écho de cette question ce jour-là.</li><li><a href="http://survie.org/IMG/pdf/Francafrique_le_changement_c_est_pour_quand_CP_Survie_15_mai_2012.pdf" target="_blank">Françafrique, le changement, c&#8217;est pour quand</a>, un communiqué du 15 mai 2012 de l&#8217;association Survie.</li><li>Sur la mort de Jean Jaurès: Jean Rabaut, <em>1914,</em> <em>Jaurès assassiné</em>, Complexe, Bruxelles, 2005 (première édition 1984). Sur celle de Rosa Luxembourg, Sebastian Haffner, <em>Allemagne  1918, Une révolution trahie</em>, Complexe, 2001.</li><li><a href="http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article177" target="_blank">Le célèbre échange entre Jules Ferry et Georges Clemenceau</a> en juillet 1885 à la Chambre des Députés. Sur la question, l&#8217;ouvrage de référence reste celui de Gilles Manceron, <em><a href="http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1257" target="_blank">1885, le tournant colonial de la République</a></em>, Paris, La Découverte, 2007. On complétera par le documentaire diffusé sur Arte en 2011, <em><a href="http://www.arte.tv/fr/3687478.html" target="_blank">Berlin 1885, la ruée sur l&#8217;Afrique</a></em>, ou par le très beau livre d&#8217;Henri Wesseling, <em><a href="http://www.folio-lesite.fr/Folio/auteur.action?idAuteur=67894" target="_blank">Le partage de l&#8217;Afrique (1880-1914)</a></em>, Paris, Gallimard, &laquo;&nbsp;Folio Histoire&nbsp;&raquo;, 2002.</li><li>Le 5 mai 2012, le <a href="http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20120505.AFP5253/le-japon-arrete-son-dernier-reacteur-politique-energetique-en-suspens.html" target="_blank">Japon</a> a arrêté provisoirement son dernier réacteur nucléaire.</li><li><a href="http://fukushima.over-blog.fr/article-fukushima-zero-morts-etc-101593077.html" target="_blank">Fukushima, zéro mort, etc.</a> Un article du blog Fukushima.</li><li>Ajout du 16 mai: la <a href="http://sceaux.blog.lemonde.fr/2012/05/16/la-maison-de-marie-curie-un-temps-oubliee-toujours-radioactive/" target="_blank">maison de Marie Curie</a> est toujours radioactive.</li><li>Je dois à un riverain de rue 89 (ajout du 14 mai), cette <a href="http://dai.ly/mhE4rU" target="_blank">vidéo</a> de Nicolas Sarkozy en &laquo;&nbsp;hommage&nbsp;&raquo; au Plateau des Glières, qui dit assez la récupération à laquelle il s&#8217;était bien inconsidérément livré.</li></ul> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/hollande/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>Mai 78, un maggio italiano (texte intégral), par Olivier Favier.</title><link>http://dormirajamais.org/mai78/</link> <comments>http://dormirajamais.org/mai78/#comments</comments> <pubDate>Fri, 11 May 2012 09:27:44 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Positions]]></category> <category><![CDATA[11 septembre 1973]]></category> <category><![CDATA[11 septembre 2001]]></category> <category><![CDATA[Aldo Moro]]></category> <category><![CDATA[Allende]]></category> <category><![CDATA[Années 70]]></category> <category><![CDATA[Années de plomb]]></category> <category><![CDATA[Anni di piombo]]></category> <category><![CDATA[Antipsychiatrie]]></category> <category><![CDATA[Augusto Pinochet]]></category> <category><![CDATA[Avortement]]></category> <category><![CDATA[Bettino Craxi]]></category> <category><![CDATA[Démocratie Chrétienne]]></category> <category><![CDATA[Enrico Berlinguer]]></category> <category><![CDATA[Franco Basaglia]]></category> <category><![CDATA[Loi 180]]></category> <category><![CDATA[Loi 198]]></category> <category><![CDATA[Mafia]]></category> <category><![CDATA[Mai 68]]></category> <category><![CDATA[Mai 78]]></category> <category><![CDATA[Oreste Scalzone]]></category> <category><![CDATA[Parti radical]]></category> <category><![CDATA[PCI]]></category> <category><![CDATA[Peppino Impastato]]></category> <category><![CDATA[Silence de plomb]]></category> <category><![CDATA[Silvio Berlusconi]]></category> <category><![CDATA[Stefano delle Chiaie]]></category> <category><![CDATA[Un maggio francese]]></category> <category><![CDATA[Un maggio italiano]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=6914</guid> <description><![CDATA["Les morts d'Aldo Moro, de Peppino Impastato, de Roberto Rigobello, et de ceux dont avant ou après on a perdu ou gardé la mémoire, appartiennent au passé désormais.Quoi qu'il arrive, à moins de ne pas voir ce qui se passe aujourd'hui autour de nous, nous cheminons plus vite que ces fantômes aux fronts troués.Et puis, à s'en tenir aux morts, c'est comme si l'essentiel de ce maggio italiano restait encore à dire.Deux dates en fait, souvent absentes des chronologies, ou présentées comme secondaires, parce que liées à des problèmes de société -comme si, au fond, la société ne devait pas être la fin de toute politique.Les 13 et 22 mai 1978.Deux lois, la 180 et la 194, toujours en vigueur aujourd'hui.Plus de trente ans plus tard, la première, qui a mis fin à l'institution psychiatrique, demeure unique au monde.La seconde a permis l'avortement."Olivier Favier]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><h4 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>I &#8211; Un monde en noir et blanc</strong></h4><p>&nbsp;</p><p style="padding-left: 60px;" align="JUSTIFY"> <em><a href="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Cohn-Bendit1.mp3">Cohn-Bendit</a>, Paris, Sorbonne, 13/05/1968 : « Je crois que c&#8217;est la première fois que nous voyons cela, c&#8217;est-à-dire que de fait, ici, nous occupons la Sorbonne. Il est évident que nous n&#8217;avons plus le droit d&#8217;être ici, donc l&#8217;administration a décidé hors-la-loi ceux qui occupent la Sorbonne. Politiquement il faut exactement savoir ce que nous allons faire, car la situation est nouvelle). »</em></p><p>&nbsp;</p><h6 align="CENTER"></h6><h5 align="CENTER"><strong>- 1 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mai 68.</p><p align="JUSTIFY">En Italie, on l&#8217;appelle <em>il maggio francese</em>, le mai français.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie pourtant, durant ce mois de mai 1968, il y a une grande agitation, toutes les universités sont occupées. Toutes sauf une, la Bocconi, l&#8217;université privée de Milan. L&#8217;un de ses derniers présidents, Mario Monti, a récemment succédé à Silvio Berlusconi, comme chef du gouvernement italien.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie, la contestation de mai 1968 vient de loin. Quelque chose de nouveau se passe déjà en janvier 1966, à Trente, où militent Renato Curcio et Margherita Cagol. Quatre ans plus tard, en 1970, ils fondent les Brigades rouges.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie, comme en France, le grand rassemblement de mai s&#8217;est préparé deux mois plus tôt.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">À Nanterre, en France, avec le mouvement du 22 mars, où s&#8217;illustre Daniel Cohn-Bendit.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mais le 1er mars, à Rome, les étudiants d&#8217;extrême-gauche et ceux de l&#8217;extrême-droite occupent chacun une partie de l&#8217;Université. Les uns et les autres luttent contre la police. C&#8217;est la bataille de Valle Giulia, vocabulaire martial pour un semblant de guerre qui fera ses morts ailleurs. En attendant, cette « bataille » n&#8217;en fait pas moins de 600 blessés.</p><p align="JUSTIFY">Parmi les combattants de Valle Giulia, Oreste Scalzone, extrême gauche, futur fondateur de <em>Potere Operaio.</em></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Oreste Scalzone fera partie, onze ans plus tard, des inculpés du 7 avril 1979, suite à la procédure menée par un juge réputé proche du Parti Communiste Italien.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Il est accusé, ainsi que d&#8217;autres intellectuels d&#8217;extrême-gauche, d&#8217;avoir commandité l&#8217;assassinat d&#8217;Aldo Moro, le 9 mai 78, clairement revendiqué par les Brigades rouges. L&#8217;accusation se révèle sans fondement.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mais pour ces inculpés, c&#8217;est le début d&#8217;une longue suite de procédures.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Oreste Scalzone est libéré de prison pour raison de santé en 1981. La même année, il quitte l&#8217;Italie, en clandestin.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La même année, en France, en mai toujours, François Mitterrand est élu président. La doctrine Mitterrand protègera les militants ayant renoncé à la lutte armée.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Pour Oreste Scalzone, les poursuites judiciaires en Italie ne prendront fin qu&#8217;en 2007.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 2 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Parmi les combattants de Valle Giulia, Stefano delle Chiaie, extrême droite, leader d&#8217;<em>Avanguarda Nazionale</em>, accusé par la suite d&#8217;avoir pris part à plusieurs attentats. Celui de la Piazza Fontana par exemple, à Milan: 16 morts, 88 blessés, une tuerie froide qui met fin à l&#8217;automne chaud des grévistes, en 1969.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Un attentat dont on soupçonne d&#8217;abord Giuseppe Pinelli, un anarchiste milanais admirateur de Gandhi.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Trois jours plus tard, le dit Giuseppe Pinelli fait une chute mortelle depuis le quatrième étage du commissariat où il est interrogé. Une des enquêtes conclut au « malaise actif ».</p><p align="JUSTIFY">Mais revenons à Stefano delle Chiaie, leader d&#8217;<em>Avanguarda Nazionale</em>, extrême droite, plus tard membre éminent de la loge maçonnique <em>Propaganda 2</em>, connue sous le nom de <em>P2</em>, au même titre que le prétendant à la couronne Vittorio Emanuele di Savoia ou que l&#8217;ancien président du conseil Silvio Berlusconi.</p><p align="JUSTIFY">Stefano delle Chiaie est aussi l&#8217;ami de Junio Valerio Borghese, dit le prince noir, avec qui il tente un coup d&#8217;état à Rome, en décembre 1970, qu&#8217;on appellera par la suite<em> il Golpe Borghese</em>. C&#8217;est l&#8217;un des quatre projets de prise de pouvoir par la force auxquels est soumise l&#8217;Italie de ces années-là. Mais le souvenir s&#8217;en est presque effacé.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Stefano delle Chiaie est encore l&#8217;ami du dictateur chilien Augusto Pinochet, du dictateur espagnol Francisco Franco, et de Klaus Barbie, l&#8217;ancien tortionnaire nazi, qui, jusqu&#8217;à l&#8217;exécution d&#8217;Ernesto Che Guevara, en 1967, œuvre pour la CIA, en Bolivie justement.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Stefano delle Chiaie est enfin un membre éminent de la ligue anticommuniste mondiale, fondée en 1966 à Taïwan par Tchang Kai Chek. Tchang Kai Chek a été le malheureux adversaire de Mao Zedong.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mao Zedong, lui, à cette heure, se lance dans sa révolution culturelle, dont les 16 points sont publiés la même année. Bilan: en Chine, 1 million de morts, et de nombreux émules, en Italie et en France.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Stefano delle Chiaie, leader d&#8217;<em>Avanguarda Nazionale</em>, extrême-droite, est arrêté en 1989 au Vénézuela. Il est aussitôt extradé vers l&#8217;Italie. Et il est aussitôt acquitté pour manque de preuves.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong> - 3 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p align="JUSTIFY">Durant la bataille de Valle Giulia, le 1er mars 1968, il y a parmi les policiers un futur comédien et metteur en scène: Michele Placido, auteur d&#8217;un très mauvais film à succès des années 2000: <em>Romanzo criminale</em>.</p><p align="JUSTIFY">Du côté des policiers, il y a aussi un poète, Pier Paolo Pasolini, qui milite au PCI, le Parti Communiste italien.</p><p style="padding-left: 60px;" align="JUSTIFY"> <em>« Maintenant les journalistes du monde entier vous lèchent le cul, </em></p><p align="JUSTIFY">écrit-il aux étudiants<em>,</em></p><p style="padding-left: 60px;" align="JUSTIFY"><em><strong> </strong></em><em>mais pas moi. (&#8230;) Moi je sympathisais avec les policiers! Parce que les policiers sont des fils de pauvres. » « À Valle Giulia, hier, il y a bien eu un fragment de lutte des classes! Et vous les amis (bien que du côté de la raison) vous étiez les riches. Tandis que les policiers (qui étaient du côté du tort) étaient les pauvres. Belle victoire, donc, que la vôtre! Dans ces cas-là on donne des fleurs aux policiers, mes amis! » </em></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"> Mars 1968: quinze jours après la bataille de Valle Giulia, le service d&#8217;ordre du MSI, le parti de l&#8217;extrême-droite « respectable », à ce point respectable que son futur leader, Gianfranco Fini, est aujourd&#8217;hui le président de la Chambre des Députés italienne, vient rappeler aux étudiants néofascistes comment ils doivent se comporter.</p><p align="JUSTIFY">Parmi la centaine de blessés, on compte Oreste Scalzone, extrême-gauche, futur fondateur de <em>Potere Operaio. </em></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"> L&#8217;extrême-droite et l&#8217;extrême-gauche ne se retrouveront plus que pour échanger des insultes et des coups, tout au long des années 70. Et bien plus tard, aussi, dans les années 2000, quand certains éléments troubles viendront s&#8217;asseoir autour des mêmes plateaux télévisés.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"> Ainsi durant ces quelques mois du printemps 1968, et pour toujours, le monde a cessé d&#8217;émettre en noir et blanc.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 4 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le monde en noir et blanc, c&#8217;était celui de Giovanni Guareschi, de Fernandel et de Gino Cervi, où s&#8217;affrontaient Peppone le maire communiste, et Don Camillo, le curé démocrate-chrétien.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans ce monde en noir et blanc, depuis la fin de la guerre, en 1945, les démocrates-chrétiens avaient occupé le pouvoir sans relâche, de coalition en coalition.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"> L&#8217;opposition, quant à elle, était toujours tenue par le Parti communiste.</p><p align="JUSTIFY"> Ce monde en noir et blanc n&#8217;était guère contrarié que par quelques <em>catocomunisti</em>, des socialistes et des libéraux sans grand prestige malgré leurs héros antifascistes Giacomo Matteotti, Pietro Gobetti, Carlo et Nello Rosselli, qui tous avaient payé de leur vie leur opposition au Duce, Benito Mussolini.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">À l&#8217;époque du fascisme, le cerveau d&#8217;Antonio Gramsci, communiste, continuait à penser dans la prison où l&#8217;avait envoyé un procureur du régime. Ce procureur fasciste avait imaginé qu&#8217;ainsi, justement, on l&#8217;empêcherait de penser.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">À l&#8217;époque du fascisme, le nouveau secrétaire général du PCI, le Parti Communiste Italien, Palmiro Togliatti, secondait Staline à Moscou et dirigeait le Komintern. Aujourd&#8217;hui encore, la ville des automobiles Lada sur les rives de la Volga, s&#8217;appelle Togliattigrad.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans ce monde en noir et blanc, il y avait bien aussi une poignée de trotskystes et d&#8217;anarchistes.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Les anarchistes avaient eu leur heure de gloire un demi-siècle plus tôt, quand deux Italoaméricains innocents, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, mouraient sur la chaise électrique.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Avant, longtemps avant, les anarchistes italiens avaient été les émigrés terroristes de leur temps. Un temps où pour beaucoup, chaque émigré italien était un anarchiste en puissance, plus ou moins susceptible de poser ou de lancer des bombes, ou bien encore d&#8217;attenter à la vie d&#8217;un président.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mais tous, les démocrates-chrétiens, les communistes et les autres, doivent compter désormais avec un mouvement beaucoup plus large, qui ne comprend pas seulement des maoïstes et des autonomes, ou de futurs membres des Brigades Rouges. Non, ce mouvement n&#8217;est pas seulement, loin s&#8217;en faut, idéologique et politique. Il n&#8217;entraînera jamais une radicalisation des masses.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 5 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans le monde en couleurs et en contradictions, les masses mènent une lutte émancipatrice et sociale.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mais elles veulent aussi consommer davantage. Ce que ni les démocrates-chrétiens d&#8217;Aldo Moro, ni les communistes du nouveau secrétaire général Enrico Berlinguer, les deux forces qui, depuis 45, occupaient pour les uns le pouvoir et pour les autres l&#8217;opposition, ne sont prêts à accepter.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans leurs discours en demi-teintes, l&#8217;un et l&#8217;autre posent le doigt à leur manière sur les contradictions de la génération montante. Ce que Pier Paolo Pasolini résume ainsi, exemple parmi tant d&#8217;autres dans ses écrits de l&#8217;époque, le 26 décembre 1974 :</p><p style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><em> « Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation». </em></p><p align="JUSTIFY">La société de consommation. Dans ce nouveau monde en couleurs et en contradictions, le poète en revient toujours à cette étiquette-là, un concept qui, pour lui, peut englober bien des choses. Aussi confie-t-il dans le <em>Corriere della Sera</em> du 19 janvier 1975:</p> <address style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR"><em> « Je suis traumatisé par la légalisation de l&#8217;avortement, parce que je la considère, comme beaucoup, comme une légalisation de l&#8217;homicide. </em></address> <address style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR"><em> L&#8217;avortement légalisé est en fait, il n&#8217;y a aucun doute sur la question, un confort énorme pour la majorité. Surtout parce qu&#8217;il rendrait encore plus facile le coït -l&#8217;accouplement hétérosexuel- auquel il n&#8217;y aurait pratiquement plus aucun obstacle. Mais cette liberté du coït du couple telle qu&#8217;elle est conçue par la majorité -cette merveilleuse permissivité à son égard- par qui a-t-elle été tacitement voulue, tacitement promulguée et tacitement introduite, de manière désormais irréversible, dans les habitudes? Par le pouvoir de la consommation, par le nouveau fascisme. » </em></address><p align="JUSTIFY">Dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini meurt dans des circonstances jamais élucidées : une virée avec un jeune prostitué romain de la gare de Termini à Rome, qui s&#8217;achève dans un terrain vague, lorsque, semble-t-il, plusieurs sicaires s&#8217;abattent sur le poète qu&#8217;ils frappent jusqu&#8217;à la mort aux cris de «communiste» et de «pédé».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Un crime politique sans aucun doute. Mais rendu possible par l&#8217;une de ces nombreuses relations tarifées, où s&#8217;exprimaient, oui, et dans toute leur violence, de vieux rapports de domination de classe et un consumérisme sexuel de la plus basse extraction.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le tout marqué du sceau d&#8217;un privilège caravagesque, dont seul un grand artiste pouvait bénéficier.</p><p>&nbsp;</p><h4 align="CENTER"><strong>II &#8211; Mines de plomb</strong></h4><p>&nbsp;</p><p style="padding-left: 60px;" align="JUSTIFY"> <em><a href="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Salvador-Allende1.mp3">Salvador Allende</a>, quelques phrases de son dernier discours, immédiatement suivi d&#8217;une pluie de bombes 11/09/1973: « C&#8217;est sans doute la dernière fois que j&#8217;ai la possibilité de m&#8217;adresser à vous. (&#8230;) Mes paroles n&#8217;expriment pas l&#8217;amertume mais la déception. (&#8230;) Au moins je laisserai le souvenir d&#8217;un homme digne, qui fut loyal envers le peuple. Le peuple doit se défendre, mais pas se sacrifier. Le peuple ne doit pas se laisser cribler de balles, mais ne peut pas non plus se laisser humilier. (&#8230;) Ce sont mes dernières paroles! (&#8230;) J&#8217;ai la certitude qu&#8217;il y aura une sanction morale qui frappera la félonie, la lâcheté et la trahison. »</em></p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 1 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La mort de Salvador Allende. Le 11 septembre 1973. Il y a des dates qu&#8217;on retient au jour près.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Années 70: années de plomb. Oui, mais ailleurs que dans les grandes démocraties occidentales.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Années de dictature fasciste, d&#8217;abord, au nord de la Méditerranée. Au Portugal, en Grèce jusqu&#8217;en 74, en Espagne jusqu&#8217;en 75.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ou de dictature stalinienne: en Yougoslavie, en Albanie, en Bulgarie.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Sur ces côtes du Nord de la Méditerranée, avec la France, l&#8217;Italie est l&#8217;unique démocratie. Fragile. Très fragile. Et ce qui est fragile peut toujours s&#8217;effondrer.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Années de dictatures fascistes en Amérique du Sud, dont beaucoup ont vu former leurs cadres à l&#8217;école du Panama, dite école des Amériques, où enseigne une autre école, informelle celle-là, « l&#8217;école française ».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">« L&#8217;école française », c&#8217;est cette doctrine de la « sale guerre », que des officiers ont mis au point lors de deux grandes boucheries coloniales, l&#8217;Indochine et l&#8217;Algérie.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Des noms ? Trinquier, Léger, Aussaresses, Bigeard. Bigeard, qui par la suite est secrétaire d&#8217;état du premier gouvernement Chirac, en 1975.</p><p align="JUSTIFY">Massu encore, qui, en mai 1968, est visité par le général de Gaulle, en prévision d&#8217;un coup de force: « <em>Alors Massu, toujours con ?</em> », lui aurait dit le Général en descendant d&#8217;hélicoptère : « <em>Toujours gaulliste, mon général!</em> »</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">École française donc. Qui donne de nombreux fruits. Dictature militaire au Brésil, dictature militaire au Chili, celle que le général Pinochet met en place le 11 septembre 1973, après la mort de Salvador Allende, dictature militaire en Argentine, en Bolivie, en Uruguay, au Paraguay, etc. etc.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans la période qui suit le 11 septembre 1973, au Chili, le chef de file de l&#8217;école de Chicago, Milton Friedman, trouve un parfait laboratoire pour ses théories. Pour la première fois, la doctrine ultralibérale est appliquée à l&#8217;état pur, sans aucune retenue.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Politiquement, l&#8217;ultralibéralisme s&#8217;accommode fort bien de la dictature. Économiquement et socialement, il se heurte à un contredit sans appel. Mais il n&#8217;en sera pas moins administré, si l&#8217;on peut dire, avec ce qu&#8217;il convient d&#8217;ajustements démocratiques, dans le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, dans les États-Unis de Ronald Reagan, tout au long des années 80.</p><p style="text-align: justify;" lang="fr-FR" align="CENTER">Et par la suite, chaque fois qu&#8217;une crise, une guerre, une catastrophe pourra lui donner libre cours. Comme, par exemple, dans les mois qui ont suivi le 11 septembre 2001.</p><h5 style="text-align: center;"><strong>- 2 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans les anciennes colonies italiennes de la Corne de l&#8217;Afrique, « l&#8217;Histoire se répète toujours », comme l&#8217;avait écrit Karl Marx: « la première fois c&#8217;est une tragédie, la seconde c&#8217;est une farce ». Sanglante évidemment.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Éthiopie, Mengistu, le Négus rouge, soutenu par l&#8217;URSS et Cuba, lutte au nord contre la guérilla érythréenne d&#8217;inspiration maoïste, et au sud contre un autre dictateur d&#8217;inspiration marxiste, qui rêve, lui, d&#8217;une grande Somalie.</p><p align="JUSTIFY">Une Somalie, qui toute petite, finit par se ranger, pour continuer la guerre, du côté des États-Unis.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Quant à l&#8217;ancien Négus, le vrai, l&#8217;ex-Empereur d&#8217;Éthiopie, Hailé Sélassié, l&#8217;opposant historique au conquérant fasciste Benito Mussolini à la fin des années 30, il meurt comme un tyran florentin, étouffé sous un oreiller.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Les deux Négus, le vieux, Hailé Sélassié, et le rouge, Mengistu, ont en commun d&#8217;avoir laissé leur peuple mourir de faim. De 40 000 à 80 000 décès en 1973-74. Autour d&#8217;un million dix ans plus tard, planification oblige.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Entretemps, au Cambodge, la révolution des Khmers rouges, la dernière farce, fait 1 million 700 mille morts, un habitant sur cinq, en quatre ans. Salôth Sar et Ieng Sary, ou si vous préférez frère numéro 1 et frère numéro 3, le premier connu aussi sous le nom de Pol Pot, ont été formés en France, dans des cercles liés au Parti communiste.</p><p align="JUSTIFY">Le 17 janvier 1979, Alain Badiou titre dans <em>Le Monde</em>: «Vive le Kampuchéa démocratique!» «Les peuples soulevés sont rarement victorieux» a-t-il récemment corrigé, en forme de tout regret.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Années 70: années de plomb.</p><h5 style="text-align: center;"><strong>- 3 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Revenons à l&#8217;Italie. Ce en quoi certains voudraient voir «une guerre civile de basse intensité», a fait trois-cents morts en douze ans. De ces morts, les deux tiers sont imputables aux réseaux d&#8217;extrême-droite et aux franges des services de l&#8217;état qui leur sont liées, ou qui les manipulent, c&#8217;est selon.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">À titre de comparaison, la criminalité organisée -Mafia sicilienne, Camorra napolitaine, &#8216;Ndrangheta calabraise- a fait deux-mille cinq-cents morts pour les seules années 2000.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le premier homicide des Brigades rouges est celui, non planifié, de deux militants néo-fascistes. Il fait suite à l&#8217;attentat de Brescia, 8 morts et une centaine de blessés, ce dernier fomenté en juin 74, par des néo-fascistes, dont certains collaboraient avec le contre-espionnage. Le double meurtre des brigadistes est aussitôt suivi d&#8217;arrestations massives et d&#8217;un durcissement du système pénal.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Étonnamment, il fallait pour cela qu&#8217;une toute petite frange de l&#8217;extrême-gauche bascule dans la lutte armée.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La loi 152 du 22 juin 1975, dite loi Reale, votée avec l&#8217;appui du quatrième gouvernement d&#8217;Aldo Moro, est la pièce centrale d&#8217;une véritable législation d&#8217;exception: grâce à la loi Reale, les forces de l&#8217;ordre peuvent, entre autres choses, faire usage de leurs armes en cas d&#8217;attaque à main armée ou d&#8217;enlèvement, même quand il ne s&#8217;agit pas de légitime défense.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Entre 1975 et 1990, la loi Reale fait plus de 250 morts et près de 400 blessés. Années 80: années de plomb?</p><h5 style="text-align: center;"><strong>- 4 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Années 2000, on commémore comme jamais, en Italie et en France.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie, il y a d&#8217;abord le jour de la Mémoire, jour de la libération du camp d&#8217;Auschwitz par l&#8217;Armée rouge en 1945. Ce jour-là, on doit se rappeler « la Shoah (extermination du peuple juif), les lois raciales de 1938, la persécution italienne des citoyens juifs, les Italiens qui ont subi la déportation, l&#8217;emprisonnement, la mort, et ceux qui (s&#8217;y) sont opposés.»</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le génocide tsigane, 200 000&#8230; 400 000 morts&#8230;, qui le saura jamais, est passé sous silence.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ensuite, il y a le jour du Souvenir, jour où l&#8217;Italie céda la Vénétie julienne à la Yougoslavie, et aussi deux petits villages à la France, en 1947. À la fin de la guerre, se souvient-on, des ressortissants Italiens ont été les victimes des partisans communistes du général Tito.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Un juste retour des choses, donc, qui place 4 ou 5000 morts sur le même pied que les 6 millions de juifs exterminés par les nazis et leurs alliés. Effacés eux aussi les 13000 Slovènes exécutés ou morts de faim durant les vingt-neuf mois de terreur mussolinienne, avant que les nazis ne prennent le contrôle de la région.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Enfin, il y a le jour de la Mémoire des victimes du Terrorisme, fixé au 9 mai.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 5 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le 9 mai 1978, le président de la Démocratie chrétienne Aldo Moro est assassiné par les Brigades rouges.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">9 mai 1978. Rome. Via Coetani. Le corps d&#8217;Aldo Moro, figure centrale du parti hégémonique depuis la libération, la Démocratie italienne, est recroquevillé dans le coffre d&#8217;une 4L rouge, à mi-chemin, exactement, entre le siège de la dite Démocratie chrétienne et celui du grand parti d&#8217;opposition, le PCI, parti communiste italien, d&#8217;Enrico Berlinguer.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Les jours de ces deux partis sont désormais comptés, et cette affaire signe en quelque sorte le début d&#8217;un déclin, malgré leur victoire apparente contre les Brigades rouges. L&#8217;un et l&#8217;autre en effet ont tenu jusqu&#8217;au bout la « ligne de la fermeté » contre les terroristes qui disent avoir frappé le « cœur de l&#8217;état ».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le 19 mars 1978, quelques semaines plus tôt, alors que les deux grands partis s&#8217;apprêtent à signer un « compromis historique », Aldo Moro est enlevé, son escorte abattue sans autre forme de procès, via Fani, en plein cœur de Rome.</p><p align="JUSTIFY">Si ce n&#8217;est les quelques radicaux de Marco Pannella, la seule force parlementaire à défendre les négociations avec les terroristes est le parti socialiste. Le parti socialiste sera le grand gagnant des années 80, avant que Bettino Craxi, son secrétaire général, et beaucoup d&#8217;autres responsables, ne perdent tout dans les scandales de l&#8217;Opération <em>Mani Pulite</em>, « mains propres ».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Bettino Craxi fera alors place libre à un homme qui, jusque là, n&#8217;était que son précieux communiquant, occupé à mettre en place un puissant Empire télévisuel et médiatique. Cet homme s&#8217;appelle Silvio Berlusconi. En 1978, il est Cavaliere depuis un an.</p><p style="padding-left: 60px;" align="JUSTIFY"><em>Le <a href="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Brigate-Rosse.mp3">brigadiste</a> Valerio Moruccci au téléphone, le 9 mai 1978: « Nous accomplissons les dernières volontés du président en communiquant à la famille où elle pourra trouver le corps du député. Aldo Moro. Vous m&#8217;entendez?</em><br /> <em> -Non, vous pouvez répéter&#8230; s&#8217;il vous plait.</em><br /> <em> -Non, je ne peux pas répéter, attention. Alors, vous devez communiquer à la famille qu&#8217;ils trouveront le corps du député Aldo Moro via Caetani. Là il y a une Renault 4 rouge. Les premiers numéros de la plaque sont N5. »</em></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Depuis ce 9 mai 1978, depuis le jour où est mort Aldo Moro, tout le monde a entendu en Italie, à de très nombreuses reprises, le communiqué des Brigades rouges annonçant l&#8217;exécution. Tout le monde a vu les photographies et les films, en noir et blanc et en couleurs, de ce cadavre en position fœtale, devant lequel policiers et officiels s&#8217;écartent consciencieusement, pour que l&#8217;image en soit fixée, encore et encore, dans son absurde obscénité.</p><p align="JUSTIFY">Pour qu&#8217;on immortalise la légende que le titre italien d&#8217;un film de Margarethe von Trotta habillera trois ans plus tard de ces mots: années 70,<em> anni di piombo</em>.</p><h5 align="CENTER"><strong>- 6 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le 9 mai 1978, le même jour, à Cinisi, en Sicile, on découvre les restes de Peppino Impastato, déchiqueté sur une voie ferrée sans importance.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mort, affirme-t-on, comme le milliardaire éditeur et apprenti terroriste, Gianfranco Feltrinelli, six ans plus tôt. Mort lui aussi avec la bombe qu&#8217;il avait mise en place, et qu&#8217;il s&#8217;apprêtait à faire sauter.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Seulement voilà, Peppino Impastato n&#8217;est pas un milliardaire, ce n&#8217;est pas non plus un éditeur, et ce n&#8217;est pas un terroriste. C&#8217;est un simple pionnier des Radios locales, qui dénonce chaque jour les ravages de la Mafia, à commencer par le clan où s&#8217;illustre sa famille. On a reconnu aujourd&#8217;hui ce que beaucoup savaient depuis toujours, car c&#8217;était là une évidence.</p><p style="padding-left: 90px;" align="JUSTIFY"><em> « </em><em>Je sais, </em></p><p align="JUSTIFY">écrivait Pier Paolo Pasolini, peu avant de mourir,</p><p style="padding-left: 90px;" align="JUSTIFY"><em> mais je n’ai pas de preuves. Pas même des indices. Je sais, parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui tente de suivre tout ce qui se passe (…) ; qui lie entre eux des faits même lointains, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct inhérent à mon métier</em><em>.»</em></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Les proches de Peppino Impastato n&#8217;étaient pas tous des intellectuels ou des écrivains. Sans doute, n&#8217;avaient-ils pas besoin de l&#8217;être pour savoir ce qu&#8217;il s&#8217;était vraiment passé.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ce dont ils avaient besoin en revanche, c&#8217;était de quelqu&#8217;un pour parler en leur nom. De quelqu&#8217;un qui saurait convaincre, quand les mensonges officiels auraient fait leur métier de mensonges.</p><p align="JUSTIFY">En 2001, l&#8217;écrivain et réalisateur Marco Tullio Giordana a consacré un film à Peppino Impastato, <em>I cento passi.</em> <em>Les cent pas. </em></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ceux qui séparaient les locaux de sa radio à l&#8217;appartement de son oncle mafieux.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Années 70, silence de plomb.</p><p>&nbsp;</p><h4 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>III &#8211; Un monde en couleurs</strong></h4><p>&nbsp;</p><p style="padding-left: 60px;" align="JUSTIFY"><a href="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Peppino-Impastato.mp3">Peppino Impastato</a>, Radio Aut, 14/04/1978 western à Mafiopoli:<em> </em>(un coup de revolver sur fond de musique de western-spaghetti)<em> « Oui, nous sommes dans les parages du Mafiel de Ville de Mafiopoli&#8230; de l&#8217;hôtel de ville de Mafiopoli. La commission du logement est réuni. À l&#8217;ordre du jour, l&#8217;approbation du projet Z- 11. Oui, oui, le projet Z-11. Il y a le grand chef. Ils sont assis. On attend le verdict&#8230; On attend le verdict. »</em></p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 1 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p align="JUSTIFY">Mai 78. <em>Un maggio italiano. </em>Qui peut se résumer, faut-il croire, en une seule de ses journées.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le 9 mai.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dix ans d&#8217;histoire pour en arriver là.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Aux victimes du terrorisme.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Pourquoi n&#8217;avoir pas choisi, à tant faire, celles d&#8217;un attentat aveugle et sanglant, les massacres de Milan ou de Brescia dont j&#8217;ai déjà parlé, ou le dernier d&#8217;entre eux, tiens, à la gare de Bologne, le 2 août 1980: extrême-droite encore, et les mêmes responsabilités troubles, imbriquées, mêlées jusqu&#8217;au découragement, 85 morts, record battu.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ou les victimes de la loi Reale, ou les menaces de coup d&#8217;état. Ou tous les morts de ce terrorisme endémique, épidémique, enraciné: la Mafia&#8230;</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 2 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">De ce mois de mai 78, sinon de ces deux morts, celle de Peppino Impastato et celle d&#8217;Aldo Moro, celle du jeune idéaliste et celle du vieux politicien, de quoi se souvient-on?</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">4 mai 78. Un mort&#8230; Non, deux.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie d&#8217;abord, Roberto Rigobello, dit Rigo. Une attaque à main armée à des fins politiques, ou pour le dire à la manière d&#8217;alors, une « expropriation prolétaire ».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Une affaire qui tourne mal. Rigo cherche à libérer un de ses camarades resté coincé dans la porte d&#8217;entrée de la banque qu&#8217;ils ont dévalisée.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Quand il saute dans la voiture, il est déjà trop tard. Il meurt d&#8217;une balle qui le frappe dans le dos, tiré par un agent de police. La loi Reale.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le jeune homme resté coincé dans la porte est arrêté, passe plusieurs années en prison et se suicide, beaucoup plus tard, en 1990.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le même jour, à Paris, le militant communiste et anticolonialiste Henri Curiel est abattu par deux hommes dans l&#8217;entrée de son immeuble, devant la porte de l&#8217;ascenseur, rue Rollin. L&#8217;attentat est aussitôt revendiqué par l&#8217;OAS.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Et s&#8217;il s&#8217;était agi, au contraire, de membres de la DGSE, des services secrets français?</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">L&#8217;hypothèse a ressurgi en France, en très haut lieu, quarante ans plus tard, en 2008.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Attendez.</p> <address style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR"><em> Le 4 mai toujours: Mauritanie: 46 morts. Anonymes ceux-là. Des jaguars français ont bombardé le Front Polisario.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em>8 mai 78. En France, Jacques Mesrine, ancien para-commando en Algérie et ancien membre de l&#8217;OAS, s&#8217;évade de la prison de la Santé. Il mourra l&#8217;année suivante. Une légende persistante fait de lui un héros libertaire.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> 10 mai 78: La femme d&#8217;un ex-diplomate soviétique passé à l&#8217;Ouest</em><em> </em><em>meurt à Moscou. Officiellement, il s&#8217;agit d&#8217;un suicide. </em></address> <address style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR"><em> 19 mai 78: les paras de la Légion étrangère sautent sur Kolwezi, à l&#8217;appel du maréchal Mobutu, « roi du Zaïre », rempart contre le communisme. </em></address> <address style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR"> </address><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le même mois, un raid de l&#8217;Afrique du Sud fait 600 morts en Angola.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Des fedayins et des casques bleus français meurent en Palestine. Une tentative de prise d&#8217;otages à Orly fait 6 morts parmi les terroristes. Palestiniens eux aussi. Eh oui, déjà.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Qui se souvient de tout?</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 3 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie?</p><p align="JUSTIFY">Un film hors du temps, entièrement tourné en dialecte bergamasque, <em>L&#8217;arbre aux sabots</em> d&#8217;Ermano Olmi, remporte la Palme d&#8217;or à Cannes.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">San Marino, la plus vieille république du monde après l&#8217;Islande, 30 000 habitants, reconduit la coalition entre communistes et socialistes au pouvoir.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Elle a été en 1947 le premier pays d&#8217;Europe de l&#8217;Ouest où des communistes ont pris part à un gouvernement.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Et le premier au monde où des communistes sont arrivés au pouvoir grâce à des élections. Plus de soixante ans plus tard, d&#8217;une coalition à l&#8217;autre, il y sont toujours. Librement.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Et puis ? Les morts d&#8217;Aldo Moro, de Peppino Impastato, de Roberto Rigobello, et de ceux dont avant ou après on a perdu ou gardé la mémoire, appartiennent au passé désormais.</p><p align="JUSTIFY">Quoi qu&#8217;il arrive, à moins de ne pas voir ce qui se passe aujourd&#8217;hui autour de nous, <em>nous cheminons plus vite que ces fantômes aux fronts troués</em>.</p><p align="JUSTIFY">Et puis, à s&#8217;en tenir aux morts, c&#8217;est comme si l&#8217;essentiel de ce <em>maggio italiano</em> restait encore à dire.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Deux dates en fait, souvent absentes des chronologies, ou présentées comme secondaires, parce que liées à des problèmes de société -comme si, au fond, la société ne devait pas être la fin de toute politique.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Les 13 et 22 mai 1978.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Deux lois, la 180 et la 194, toujours en vigueur aujourd&#8217;hui.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Plus de trente ans plus tard, la première, qui a mis fin à l&#8217;institution psychiatrique, demeure unique au monde.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La seconde a permis l&#8217;avortement.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 4 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p align="JUSTIFY">Comme celle qui autorisa le divorce, en 1970, la loi sur l&#8217;avortement est pour beaucoup l&#8217;<span style="font-family: Times New Roman,serif;">œ</span>uvre du Parti radical. Sa présidente, Adele Faccio, a eu recours, comme tant d&#8217;autres femmes, à l&#8217;avortement clandestin. Elle en fait la déclaration publique en 1975, à l&#8217;instar des 343 femmes françaises qui, quatre ans plus tôt, avaient signé le manifeste du Nouvel Observateur. Adele Faccio, 55 ans, est aussitôt arrêtée et jetée en prison.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Fort heureusement, la loi sur l&#8217;avortement n&#8217;est plus vraiment pionnière aujourd&#8217;hui. Mais, elle n&#8217;a toujours pas d&#8217;équivalent dans la plupart des pays de l&#8217;hémisphère sud, dans quelques pays d&#8217;Europe aussi, l&#8217;Irlande, la Pologne, Malte, Chypre et&#8230; la République de San Marino.</p><p align="JUSTIFY">Ailleurs, le droit à l&#8217;avortement est parfois menacé, dans son principe comme en Espagne, ou de manière plus indirecte dans son application, comme en France, où se multiplient les fermetures de centres de planning familial.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En Italie, 30% des médecins, sous la pression constante du Vatican, appliquent encore aujourd&#8217;hui l&#8217;« objection de conscience ».</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">30%, c&#8217;est à peu près le pourcentage obtenu pour l&#8217;abolition du droit à l&#8217;avortement, en Italie toujours, lors d&#8217;un référendum en 1981. En 1981 donc, la loi qui autorise l&#8217;avortement est maintenue en Italie. Elle sort même renforcée par ce large consensus populaire.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mais il faut attendre 2009, soit vingt et un an de plus qu&#8217;en France, pour que soit légalisée la pilule abortive, mise au point en 1980.</p><h5 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>- 5 -</strong></h5><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Revenons au 13 mai 1978, date de la première loi.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La loi 180 est connue sous le nom de loi Basaglia. On l&#8217;appelle ainsi parce qu&#8217;elle est l&#8217;œuvre du psychiatre Franco Basaglia, directeur de l&#8217;hôpital San Giovanni de Trieste. Cette loi, Franco Basaglia l&#8217;a préparée et il a su convaincre les députés de son bienfondé.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Revenons en arrière une dernière fois, juste un peu. Revenons en 1972. Cette année-là, les patients de l&#8217;asile San Giovanni de Trieste écrivent à celui qu&#8217;on appellerait en France le Président du Conseil Général. Ils écrivent une lettre signée Marco Cavallo:</p> <address style="padding-left: 60px;"><em>Trieste, 12 giugno 1972</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em>Ill.mo Signore</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em>Dott. Michele ZANETTI</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em>Presidente della Provincia di Trieste</em></address> <address style="padding-left: 60px;"> </address> <address style="padding-left: 60px;"><em>Il mio nome è MARCO, </em></address> <address style="padding-left: 60px;"> </address> <address style="padding-left: 60px;"><em> mon nom est Marco, de profession «cheval de trait à tout faire». Je n&#8217;ai pas encore 18 ans et, pourtant, je ne me sens pas du tout vieux. Les zoologues considèrent que je peux travailler encore pendant une douzaine d&#8217;années.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> C&#8217;est avec une profonde consternation donc, que j&#8217;apprends que le Conseil général présidé par vous a décidé la vente de ma pauvre carcasse au plus offrant.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> Je dois sans aucun doute admettre que l&#8217;animal mécanique appelé à me remplacer, fournira des prestations indubitablement supérieures aux miennes. Je vous prie respectueusement cependant, de vouloir examiner sereinement et en toute objectivité mon “curriculum”.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> Je souhaite que vous vous rendiez compte des conséguences, funestes pour moi, évidemment, que la dite vente comporte.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> J&#8217;ai reçu, en effet, déjà, différentes visites de personnes ayant une forte odeur d&#8217;abattoir, me tripotant comme il se doit. À propos je me permets de vous suggérer de vous rendre dans un abattoir quelconque et d&#8217;assister au meurtre de l&#8217;un de mes semblables. Cela pourrait vous être extrêmement instructif.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> Je vous implore, encore une fois, de bien vouloir ouvrir Votre cœur généreux à mon dilemme angoissé, aussi parce que, à ce qu’il me paraît, vous êtes démocrate-chrétien et Homme plein de sensibilité.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"><em> Si vous savez vous montrer miséricordieux avec moi – malheureux animal – vous jouirez de toute ma gratitude possible, tant de ma part que de celle de mes très fidèles AMIS, joyeux, en ce cas, d’endosser la charge financière de ma cause désespérée.</em></address> <address style="padding-left: 60px;"> </address> <address style="padding-left: 60px;"><em> Avec mes hommages et encore … P I T I É !!!</em></address> <address style="padding-left: 60px;"> </address> <address style="padding-left: 60px;"><em> Marco Cavallo, via San Cilino,16 – Trieste”</em></address> <address style="padding-left: 60px;"> </address> <address style="padding-left: 60px;"> </address><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Cette odeur d&#8217;abattoir, on le comprend dans la lettre, est assez proche de celle qui plane dans l&#8217;air confiné de l&#8217;institution psychiatrique.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Aussi ces hommes qui signent du nom de Marco Cavallo requièrent pour l&#8217;animal une retraite décente et le droit de mourir en paix.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">L&#8217;année suivante, les infirmiers, les médecins, leurs amis, le directeur d&#8217;asile Franco Basaglia, réalisent tous ensemble une sculpture de carton-pâte peinte en bleu, qu&#8217;ils nomment Marco Cavallo, en hommage au vrai cheval, mais aussi et surtout en réponse aux hommes qui, parlant en son nom, l&#8217;ont sauvé de l&#8217;abattoir.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Ce cheval bleu est une « machine de théâtre ». Son ventre est rempli de tous les rêves écrits par les patients de l&#8217;asile de Trieste, sur de petits bouts de papier.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">« Machine de théâtre », car autour de lui, aussi, il est prévu de se rencontrer, de libérer la parole, de dire ce que tout un chacun a envie de pouvoir raconter ou entendre.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Mais ce cheval est si haut qu&#8217;il ne pourra jamais passer la porte.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Alors, le 25 février 1973, Franco Basaglia s&#8217;empare d&#8217;un banc de fonte et brise le mur d&#8217;enceinte de cet asile San Giovanni de Trieste dont il est le directeur. Le cheval bleu sort par cette brèche que nul ne saura plus jamais refermer. Avec lui, six-cents patients font le tour de la ville.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Le cheval bleu n&#8217;est pas le cheval de Troie. Il ne cache pas de guerriers mais porte en lui les rêves des vaincus du monde extérieur. Il n&#8217;est pas l&#8217;idole qui ouvre les portes d&#8217;une ville assiégée mais une allégorie timide et joyeuse qui brise le mur d&#8217;un monde en état de siège, pour que d&#8217;autres s&#8217;en échappent après lui.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En 1977, un an avant que ne soit votée la loi Basaglia, trois mille personnes se rassemblent dans l&#8217;hôpital de Trieste, désaffecté désormais.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Sur les murs couverts de graffitis, on peut lire ces mots:</p><p>&nbsp;</p><h5 style="text-align: center;"><em><strong> </strong></em>« LA LIBERTÉ EST THÉRAPEUTIQUE. »</h5><p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La loi est votée le 13 mai 1978. C&#8217;est la première fois qu&#8217;une institution répressive s&#8217;effondre par des voies légales sans qu&#8217;à aucun moment quelqu&#8217;un n&#8217;ait fait usage de la violence.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">La seule force utilisée fut celle d&#8217;une volonté implacable: intellectuelle, morale, affective.</p><p>&nbsp;</p><h4 lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>IV &#8211; Épilogue: un arc-en-ciel brésilien</strong></h4><p>&nbsp;</p><p style="padding-left: 90px;" lang="fr-FR" align="JUSTIFY"> <em><a href="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Feministe.mp3">Voix off</a> d&#8217;un documentaire sur les luttes féministes en Italie : « Rome, 10 juin 1977. Trois jours après qu&#8217;au Sénat, la loi sur l&#8217;avortement n&#8217;est pas passée. Nous avons été obligées encore une fois d&#8217;aller manifester. Nous étions des milliers de femmes de tout âge et de toute d&#8217;Italie à crier notre colère et notre protestation, toutes ensemble, contre la violence de l&#8217;avortement clandestin, au nom de toutes les femmes qui n&#8217;étaient pas avec nous. Celles qui par timidité ou par peur ne trouvent pas encore le chemin de la lutte. L&#8217;histoire le démontre. Si nous restons enfermés chez nous, si nous ne prenons pas notre destin en mains, personne ne nous offre rien. »</em></p><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">En 1979, Franco Basaglia se rend au Brésil, où il fait un cycle de conférences. En novembre il quitte la direction de l&#8217;hôpital de Trieste.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Au printemps 1980, il est atteint d&#8217;un cancer au cerveau, dont il meurt la même année, en août.</p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY">Dans l&#8217;une de ses conférences brésiliennes de 1979, il dit en quelques mots pleins de couleurs, ce qui s&#8217;est produit dans ces années qui ont permis la double émancipation du mois de mai 1978, la loi qui a ouvert les asiles psychiatriques et celle qui a permis l&#8217;avortement:</p><p>&nbsp;</p><p style="padding-left: 60px;" lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><em> « Faibles et minoritaires, nous ne pouvons pas vaincre parce que c&#8217;est le pouvoir qui vainc toujours. Nous pouvons tout au plus convaincre, et dans l&#8217;instant où nous convainquons nous vainquons, c&#8217;est-à-dire que nous instaurons une situation de changement sur laquelle on peut difficilement revenir. »</em></p><p>&nbsp;</p><p lang="fr-FR" align="CENTER"><span style="font-size: medium;"><strong>FIN</strong></span></p><p>&nbsp;</p><div id="attachment_6940" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-full wp-image-6940  " src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/1.jpg" alt="" width="533" height="299" /><p class="wp-caption-text">Photo: Olivo Barbieri.</p></div><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><strong>Ce texte a été présenté sous forme de conférence-performance au théâtre de l&#8217;<strong><a href="http://www.kiron.fr/o-c-a-r-905.htm" target="_blank">Espace Kiron</a></strong> le 9 mai 2012 à 20 h 30, par Olivier Favier, avec la participation de Federica Martucci. La lecture était précédée d&#8217;une projection d&#8217;images et accompagnée des documents sonores signalés ici par des liens. Elle a été suivie de la lecture, par Federica Martucci, de quelques extraits d’<em></em><em><a href="http://dormirajamais.org/lavortement/" target="_blank">Arrange-toi</a></em> (titre original: <em>La borto</em>) de Saverio la Ruina, dans la traduction de Federica Martucci et Amandine Mélan.</strong></p><p lang="fr-FR" align="JUSTIFY"><strong>Merci à Juliette Gheerbrant pour le montage des extraits sonores. Merci à Juliette Gheerbrant et à Federica Martucci pour leurs lectures patientes et leurs conseils avisés.</strong></p><p style="text-align: justify;" lang="fr-FR" align="CENTER"><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li><em>Corps d’état</em> de Marco Baliani (à paraître aux Éditions de l’Amandier). Un texte de théâtre-récit sur la double mort d’Aldo Moro et de Peppino Impastato, créé en mai 1998. On peut en lire un extrait sur <a href="http://dormirajamais.org/baliani2/" target="_blank">ce site</a>.</li><li>Sur <a href="http://dormirajamais.org/marcocavallo/" target="_blank">Marco Cavallo</a>, le cheval de l’antispsychiatrie et Marco Basaglia.</li><li>La rubrique <a href="http://dormirajamais.org/italie/" target="_blank">« L’Italie derrière la mémoire »</a> de ce site.</li></ul> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/mai78/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> <enclosure url="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Feministe.mp3" length="828055" type="audio/mpeg" /> <enclosure url="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Cohn-Bendit1.mp3" length="515722" type="audio/mpeg" /> <enclosure url="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Salvador-Allende1.mp3" length="541576" type="audio/mpeg" /> <enclosure url="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Brigate-Rosse.mp3" length="661672" type="audio/mpeg" /> <enclosure url="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Peppino-Impastato.mp3" length="581191" type="audio/mpeg" /> </item> <item><title>Des tréteaux dont on fait les rêves, par Olivier Favier.</title><link>http://dormirajamais.org/treteaux/</link> <comments>http://dormirajamais.org/treteaux/#comments</comments> <pubDate>Tue, 01 May 2012 12:20:34 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Théâtre-récit]]></category> <category><![CDATA[Angela Demattè]]></category> <category><![CDATA[Antonella Amirante]]></category> <category><![CDATA[Comité italien]]></category> <category><![CDATA[Davide Carnevali]]></category> <category><![CDATA[Enzo Moscato]]></category> <category><![CDATA[Federica Martucci]]></category> <category><![CDATA[Giovanni Testori]]></category> <category><![CDATA[Italinscena]]></category> <category><![CDATA[Laura Curino]]></category> <category><![CDATA[Laura Sicignano]]></category> <category><![CDATA[Maison Antoine Vitez]]></category> <category><![CDATA[Marco Baliani]]></category> <category><![CDATA[Massimo Barilla]]></category> <category><![CDATA[Saverio La Ruina]]></category> <category><![CDATA[Spiro Scimone]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=6859</guid> <description><![CDATA["Un jour à Turin, vers la fin des années 1990, j'emmenai un ami voir la Piazza della Repubblica, une vaste étendue sombre et métaphysique dont le ciel strié de câbles électriques m'évoquait immanquablement L'expérience de la nuit de Marcel Béalu."Olivier Favier ]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p>Un jour à Turin, vers la fin des années 1990, j&#8217;emmenai un ami voir la <em>Piazza della Repubblica</em>, une vaste étendue sombre et métaphysique dont le ciel strié de câbles électriques m&#8217;évoquait immanquablement <em>L&#8217;expérience de la nuit</em> de Marcel Béalu. Il n&#8217;y avait pas de marché ce jour-là, mais seulement deux camions, dont le volume de chargement s&#8217;ouvrait sur le côté pour se changer en une simple baraque foraine. Sur ces tréteaux improvisés, deux marchands du sud, l&#8217;un des Pouilles, l&#8217;autre de Calabre, s&#8217;interpelaient avec vigueur. Le jeu, bien sûr, consistait à s&#8217;unir pour créer une animation telle que leurs pastèques respectives puissent se vendre sans délai. Cet ami, qui visitait l&#8217;Italie pour la première fois, contempla un échange dont il ne comprenait pas un mot, mais dont le simple ton, et les pauses de Matamore de ses deux protagonistes, suffirent à faire son bonheur. Je n&#8217;ai jamais oublié cet instant, et si je me suis gardé de l&#8217;évoquer jusque là, c&#8217;est que la réalité y fait un peu trop honneur à l&#8217;image, celle que, pas tout à fait à tort, chacun se fait ici de la “magie” italienne.</p><p>Un théâtre de tréteaux. C&#8217;est là, sans aucun doute, la formule fondatrice, et volontiers partisane je l&#8217;avoue, qui dirait mon amour du théâtre italien &#8211; celui qui fut, et est encore, dans le verbe d&#8217;Edoardo de Filippo, de Dario Fo et de Giovanni Testori &#8211; pour ne parler que des pères. Mais un théâtre qui est aussi, et avant tout, un théâtre de paroles, riche d&#8217;une improvisation qui est son chemin de vie, curieux de belle oralité, qui sait, comme on le dit superbement, <em>fare tesoro</em> de ses rencontres, passer en un soupir, une larme ou quelques mots de la comédie au drame &#8211; et à la tragédie &#8211; mêlant les dialectes à une langue nationale récente et inventée qui, trop souvent encore, a le goût du pouvoir et la fadeur des médias. Un théâtre qui sait se souvenir de sa mythologie gréco-latine, méditerranéenne serait plus juste, sans rien d&#8217;affecté ni de cuistre, qui secoue sa mémoire comme on s&#8217;éveille, parfois, d&#8217;années passées en demi-teinte, et vient frapper humblement à la porte de ceux-là qui, aujourd&#8217;hui plus que jamais, connaissent un peu de notre monde, ce peu si important des reporters, des anthropologues, des poètes et des historiens. Un théâtre qui sait refaire le monde d&#8217;un rien dans un pays qui ne lui laisse, souvent, que le droit de survivre, un pays qu&#8217;il en vient parfois à fuir et à dénoncer, un théâtre en exil, dans un pays qui ne va pas bien.</p><p>Ce théâtre est toujours celui d&#8217;Enzo Moscato et de Marco Baliani, pères encore, à l&#8217;exigence précieuse, mais il est riche désormais des deux générations suivantes, dont les gloires diverses ne sont qu&#8217;un masque trompeur sur la polyphonie des talents. La France est familière de Spiro Scimone et de Fausto Paravidino, de Laura Forti et d&#8217;Ascanio Celestini. Je voudrais qu&#8217;elle le soit encore de l&#8217;immense Laura Curino &#8211; Giuletta Masina qui s&#8217;est mise à écrire ! &#8211; de Laura Sicignano et d&#8217;Angela Demattè &#8211; que de femmes ! &#8211; qu&#8217;elle le soit bientôt, mais j&#8217;ai confiance, du si jeune et prodigieux Davide Carnevali, dont deux pièces ont été traduites coup sur coup en français. Et plus au sud, dans ce midi de l&#8217;Europe qui reçoit aujourd&#8217;hui la souffrance venue d&#8217;un sud plus lointain, qu&#8217;elle le soit aussi des Calabrais Saverio la Ruina, Massimo Barilla et Salvatore Arena, du Sicilien Tino Caspanello, dont l&#8217;inquiétude métaphysique, on y revient, n&#8217;est pas sans évoquer, à la barbe de toute géographie et de toute influence possible, le très norvégien Jon Fosse.</p><p>Voilà qui ne nous laissera, à nous traducteurs et passeurs, metteurs en scène et comédiens, à nous surtout spectateurs et lecteurs, que peu de temps pour dormir.</p><p>Alors rêvons ensemble, et les yeux bien ouverts.</p><p><em>Texte écrit à l&#8217;occasion du Festival écrire et mettre en scène aujourd&#8217;hui France-Italie Aller-retour, du 2 mai au 2 juin 2012. Pour plus de détails, voir le site <a href="http://italinscena.org/ecrire/" target="_blank">Italinscena</a>.</em></p><div id="attachment_6860" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-6860" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/05/Federica-533x355.jpg" alt="" width="533" height="355" /><p class="wp-caption-text">Federica Martucci, coordinnatrice avec Antonella Amirante et moi-même du comité italien de la Maison Antoine Vitez, lors de lectures au théâtre de Saint-Priest en mars 2012. Photo: Olivier Favier</p></div> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/treteaux/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> <item><title>&#171;&#160;Nonobstant&#8230; pourtant&#160;&#187;, un souvenir de Paul Verlaine.</title><link>http://dormirajamais.org/verlaine/</link> <comments>http://dormirajamais.org/verlaine/#comments</comments> <pubDate>Thu, 26 Apr 2012 09:50:34 +0000</pubDate> <dc:creator>dormirajamais</dc:creator> <category><![CDATA[Poésie]]></category> <category><![CDATA[Jean-Paul Iommi-Amunatégui]]></category> <category><![CDATA[L'impossible]]></category> <category><![CDATA[Léon Daudet]]></category> <category><![CDATA[Oscar Wilde]]></category> <category><![CDATA[Paul Verlaine]]></category><guid isPermaLink="false">http://dormirajamais.org/?p=6837</guid> <description><![CDATA[« Je suis un vagabond. Ce siècle aura eu deux vagabonds des Lettres : Verlaine et moi. »Oscar Wilde]]></description> <content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p><p>C’est là [au siège du Figaro] que j’ai fait mes début en 1892 sous Magnard. Je signais « un jeune homme moderne » des petites moralités un peu là et des filets assez acerbes. Dans le même temps, Barrès, jeune homme, aussi gai et blagueur que moi, collaborait à l’illustre maison. Nous étions les chouchous de Magnard qui nous gardait dans son cabinet pendant que se morfondaient à l’étage au-dessous, orné du buste de Villemessant, les plus importants personnages. Un jour nous aperçûmes, à la caisse, Verlaine, avec sa bobine de satyre retraité – nous lui faisions une petite pension, à quelques-uns, – qui venait palper ses pépètes, pas bien nombreuses. Naturellement il était saoul et, levant en l’air un gros doigt sale, il riait et répétait d’un air malicieux, indescriptible : « nonobstant… pourtant. »</p><p style="text-align: right;">Léon Daudet, <em>Paris vécu</em>, 1929.</p><div id="attachment_6838" class="wp-caption aligncenter" style="width: 543px"><img class="size-medium wp-image-6838" title="" src="http://dormirajamais.org/wp-content/uploads/2012/04/Verlaine-caf%C3%A9-Fran%C3%A7ois-1er--533x393.jpg" alt="" width="533" height="393" /><p class="wp-caption-text">Paul Verlaine au café François Ier, au 69 boulevard Saint-Michel à Paris. C&#39;est ici qu&#39;il rencontra Oscar Wilde, alors en pleine effervescence mondaine. Si l&#39;expérience ne se renouvela pas, le dandy anglais avoua quelques mois avant sa mort, alors qu&#39;il était tombé dans la misère lui aussi: « Je suis un vagabond. Ce siècle aura eu deux vagabonds des Lettres: Verlaine et moi. »</p></div><p><strong>Pour aller plus loin:</strong></p><ul><li>Je dois la connaissance de cette anecdote à la lecture d&#8217;un article de Jean-Paul Iommi-Amunatégui, &laquo;&nbsp;Pauvre Lélian&nbsp;&raquo;,  paru dans le n°2 (avril 2012) de l&#8217;excellent mensuel <a href="http://www.limpossible.fr/" target="_blank"><em>L&#8217;impossible</em></a> dirigé par Michel Butel. Grâce leur soit rendue.</li><li><a href="http://www.remydegourmont.org/de_rg/autres_ecrits/revues/depechedetoulouse/verlaineintime.htm" target="_blank">Verlaine intime</a>, par Rémy de Gourmont (sur les dernières années de vie du poète).</li><li style="text-align: justify;">Guy Goffette, <em><a href="http://calounet.pagesperso-orange.fr/resumes_livres/goffette_resume/goffette_verlaine.htm" target="_blank">Verlaine d&#8217;ardoise et de pluie</a></em>, Paris, Gallimard, 1996.</li><li style="text-align: justify;">La rubrique <a href="http://dormirajamais.org/sur-la-poesie/" target="_blank">Sur la poésie</a>.</li></ul> ]]></content:encoded> <wfw:commentRss>http://dormirajamais.org/verlaine/feed/</wfw:commentRss> <slash:comments>0</slash:comments> </item> </channel> </rss>
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