Le fascisme entre chien et loup (1), par Olivier Favier.

 
Sur cette place triangulaire servant en partie de parking, se trouve le Nuovo Sacher, le cinéma que Nanni Moretti a repris en 1993, après deux ans de fermeture. Depuis 2002, s’y déroule un festival d’été nommé « Bimbi belli » où sont présentés quelques uns des meilleurs premiers films italiens de la saison précédente. Chaque soir, Nanni Moretti arrive et repart en scooter, avec une telle régularité que je m’attends à en lire la nouvelle sur un guide touristique. Il anime le débat avec le réalisateur du jour, après chaque projection. À l’écouter, j’ai retrouvé l’humour de Bianca, à mes yeux son plus beau film, qui a donné son nom au cinéma comme à sa maison de production. Dans ce film, en effet, il est aussi question de Sachertorte.

Avant d’être un cinéma, où les projections peuvent se faire en salle ou en plein air, au gré du temps, le Nuovo Sacher a été un théâtre. Avant encore, ce bâtiment d’architecture fasciste, situé dans le Trastevere, accueillait une institution créée par le régime en 1925, le Dopolavoro, destinée à occuper le temps libre des travailleurs. Venaient ici les employés des « Monopoles d’état », et notamment les buralistes.

De l’autre côté de la place, se dresse un bâtiment où l’on peut encore lire, très distinctement: « Vaincre est nécessaire / Combattre est plus nécessaire ». Cette gradation pataude dans la nécessité, ce mot-même, Vincere, qui est aussi le titre d’un très beau film, la masse imposante de cette tour froide, sans fenêtre, tout cela ne laisse aucun doute sur l’origine de cette inscription. Au-dessous, cette simple information sur une affiche récente, en couleur: « La GIL de Luigi Moretti ».

Le sigle GIL, Gioventù Italiana del Littorio, est du reste explicité, pour qui y prête attention, au sommet du bâtiment. « ANNO XV », y est-il précisé, autrement dit la quinzième année du régime, 1937. Nous voici ramenés au temps où le fascisme a connu son emprise la plus totale sur le peuple italien. Projeté en 1933, achevé en 1936, ce bâtiment portait alors l’inscription Opera Nazionale Ballila. L’année suivante, devenu siège central d’une institution unique pour la jeunesse fasciste, l’édifice fut soumis à cette légère modification de la date et du titre. Nul n’y a touché depuis, même si les locaux sont aujourd’hui dédiés aux services de la commune, au dire du gardien du parking.

Via di Porta Portese, Trastevere. Photo: Olivier Favier.

Son équivalent à Forlì, en Émilie-Romagne, a même conservé, suite aux travaux de restauration en 2010, le serment de fidélité des Ballila et de la jeunesse italienne du Littorio, à titre de « témoignage historique »: « Au nom de Dieu et de l’Italie je jure d’exécuter les ordres du Duce et de servir de toutes mes forces et si nécessaire avec mon sang la cause de la Révolution. » 

Quand je suis venu photographier le bâtiment, le soleil se couchait sur Rome. J’ai vu comme tous les soirs Nanni Moretti entrer au Nuovo Sacher, et des passants qui regardaient la tour interloqués. Ils venaient peut-être de la découvrir.

Juillet 2013.

Via di Porta Portese, Trastevere. Photo: Olivier Favier.

Via di Porta Portese, Trastevere. Photo: Olivier Favier.

Cet article est la deuxième partie d’une rapide évocation du Fascisme de pierre -titre d’un livre d’Emilio Gentile:

Pour aller plus loin: