Le Drapeau, par Jean Zay.

 
Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays, Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes… Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.

Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-culs.

1924

Pour aller plus loin:

  • La rubrique de ce site « De faibles lueurs dans la nuit » sur l’opposition à la première guerre mondiale et une synthèse sur le blog de Médiapart.
  • Un brillant essai sur la même question, envisagée d’un point de vue plus directement politique: Julien Chuzeville, Militants contre la guerre 1914-1918, Paris, Spartacus, 2014.
  • Pour en revenir aux protestations après l’annonce par François Hollande le 21 février 2014 d’un avis favorable quant à la « panthéonisation » de Jean Zay, on rappellera trois choses:
  1. Le poème ci-dessus, écrit par un étudiant de 19 ans, n’était pas destiné à la publication. S’il parut huit ans plus tard dans un journal conservateur du Loiret, c’était dans l’évidente intention de nuire à son auteur devenu candidat à la députation. Celui-ci finit d’ailleurs par le renier, en parlant comme d’un « pastiche » -preuve s’il en est qu’aujourd’hui comme hier, certaines évidences ne sont pas bonnes à dire.
  2. La haine constante de l’extrême-droite à l’égard de Jean Zay a des raisons précises, fort bien expliquées ici. Cette haine, qui conduisit en 1944 à son assassinat par la milice française, suffirait à légitimer la reconnaissance de la République comme un signe supplémentaire de rupture avec l’État français du Maréchal Pétain, non, précisément, en l’honneur d’un drapeau que l’une et l’autre ont partagé, mais en celui de valeurs qui officiellement les opposent.
  3. Quant au Panthéon, on rappellera simplement qu’il fut le tombeau provisoire mais bien réel de ceux qui devraient y être honorés en priorité: les insurgés de juin 1848, tombés sous les salves républicaines du député François Arago. Comment ne pas s’étonner quand on sait que les cendres de ce dernier ont failli rejoindre, en 1953, ce lieu qui demeure avant tout, après pareil massacre, le cimetière oublié d’une révolution trahie?

Merci à Fanny Layani qui m’a communiqué le texte de ce poème.