Conversation avec Saverio la Ruina, par Federica Martucci.

 
À l’occasion de la tournée du spectacle Arrange-toi de Saverio La Ruina, créé en octobre 2014 au TNP de Villeurbanne dans la mise en scène d’Antonella Amirante, nous reprenons cet entretien de Federica Martucci, cotraductrice et interprète du texte, réalisé avec l’auteur en 2011.

Auteur, acteur et metteur en scène calabrais, Saverio La Ruina est un protagoniste important de la scène contemporaine italienne. Il fait partie de cette génération qui depuis le début des années 90 témoigne de la volonté de défier les conditions de création difficiles en contribuant au processus de renouvellement du langage scénique en Italie. Il est resté ancré à sa région natale, la Calabre, où il a fondé avec Dario de Luca en 1992 la Compagnie Scena Verticale, aujourd’hui réputée au niveau national notamment grâce au remarquable et chaleureux “Festival Primavera dei Teatri” que la Compagnie organise chaque année, depuis 15 ans, au mois de juin à Castrovillari et qui est aujourd’hui un rendez-vous unique dans le Sud de l’Italie (Festival récompensé par le Prix Bartolucci en 2001 et le Prix UBU en 2009).
La Compagnie Scena Verticale a reçu en 2003 le Prix de la Critique Théâtrale décerné par l’Associazione Nazionale dei Critici Teatrali et le travail de Saverio La Ruina a été de nombreuses fois récompensé notamment par le prestigieux prix UBU : en 2007 il a remporté le prix UBU du Meilleur Acteur principal et celui du Nouveau texte italien avec Dissonorata, delitto d’onore in Calabria (Déshonorée, un crime d’honneur en Calabre, éd. de l’Amandier, 2014), en 2010 le prix UBU du Nouveau texte italien pour La Borto (Arrange-toi, éd. de l’Amandier, 2014) et en 2012 le prix UBU d’interprétation pour Italianesi (Italbanais, in Théâtre italien contemporain, éd. de l’Amandier, 2014). Ces trois textes sont des monologues dont il est l’auteur, le metteur en scène et l’interprète.

Qu’il écrive en dialecte ou en italien, son écriture est fortement marquée par ses racines, par la réalité anthropologique et linguistique de sa terre et par la tradition méridionale, d’où il tire largement son inspiration quant aux thèmes.
Dans son travail le contenu est important, le choix de ses sujets le range du côté des artistes dont la responsabilité est aussi celle de s’opposer aux réalités les plus obscures de notre présent. Mais sa singularité se révèle aussi dans sa recherche sur le langage théâtral. Ainsi La Borto devenu Arrange-toi en français, Saverio La Ruina est parti du dialecte sur lequel il a travaillé avec minutie pour plier la langue à ses exigences de dramaturge sans pour autant que l’artifice de son intervention n’apparaisse.

Ce texte a été le premier texte de Saverio a être traduit de l’italien par Federica Martucci et Amandine Mélan avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtrale. À l’occasion de sa mise en lecture en français par Valérie Dreville au Théâtre de la Ville le 9 juin 2011, dans le cadre des Chantiers d’Europe Italie et du Festival Face à Face, Federica Martucci a posé quelques questions à l’auteur.

Federica Martucci : Cette pièce, que tu as écrite à l’origine en dialecte calabrais, s’inspire d’une réalité populaire qui t’est familière, de faits advenus dans ton village, ce texte s’appuie sur la tradition du conte oral faisant bien entendu penser au théâtre de narration qui a émergé en Italie dans les années 90 avec Antonio Tarantino, Ascanio Celestini, Marco Baliani, Laura Curino et bien d’autres. Quelles sont les expériences fondatrices qui ont contribué à te former comme auteur et acteur, je dirais même comme auteur-acteur ?

Saverio La Ruina : Il n’y a pas de liens vraiment identifiables. Le parcours qui m’a conduit à être l’auteur de mes travaux est né d’impulsions, plus ou moins inconscientes, de maître comme Leo De Bernardinis, Remondi et Caporossi avec lesquels j’ai travaillé pendant plusieurs années. En tant qu’acteur, après mon diplôme à la Scuola di Teatro di Bologna dirigée par Alessandra Galante Garron, j’ai poursuivi ma formation avec un acteur extraordinaire, Jerzy Stuhr. Comme auteur, j’ai beaucoup aimé les textes de Annibale Ruccello, Ascanio Celestini et Spiro Scimone. Mais aussi Koltès (en particulier La nuit juste avant les forêts) ou des écrivains comme Céline (Voyage au bout de la nuit), Garcia Marquez, Calvino ou Pasolini l’écrivain de Les Ragazzi et le cinéaste d’Accatone et de Mamma Roma.

Mais mon style, ma prétendue patte d’auteur (terminologie que j’utilise pour mieux me faire comprendre mais qui me met dans l’embarras) dans Dissonorata et La Borto sont très influencés par le récit oral de dépositaires inconscients de cette tradition : personnes réelles qui peuvent renvoyer à ma grand-mère, mes tantes, leurs amies, mais aussi à ma mère et à mon père. Cette patte est aussi influencée par la connaissance profonde de leur réalité anthropologique.

Bien entendu, leur langage est adapté à mes exigences d’écriture. Il y a des artifices mais qui ne doivent pas être perçus par celui qui écoute. S’agissant de personnages populaires, l’impact de leurs paroles doit être extrêmement direct et concret. La preuve par neuf en est la lecture que je fais devant certains dépositaires vivants de cette tradition orale. Si eux ne remarquent pas l’artifice, j’ai gagné le pari. Sinon je réécris. Mes monologues se distinguent du théâtre de narration tel qu’on l’entend généralement. Il n’y a pas de récit à la troisième personne. Il y a un personnage qui se raconte à la première personne. Il en résulte que chaque travail «donne vie» à un personnage différent, avec sa propre voix et sa partition gestuelle particulière.

F.M. : Tu as écrit et interprété La Borto en dialecte calabrais avant de décider de le traduire en italien, comment as-tu vécu cette transformation ?

Saverio La Ruina : Je n’en ai pas encore pleinement conscience, puisque j’en suis à ma première expérience. Il n’y a pas non plus d’exemples auxquels se référer dans ma région et encore moins dans mon berceau d’origine. Il n’y a pas en Calabre de tradition en ce sens, à la différence de celle napolitaine et de Campanie ou encore sicilienne qui offrent des exemples illustres. C’est pourquoi, j’ai avancé en faisant des essais et guidé par le sentiment d’être à mon aise. Mais je n’y suis pas toujours parvenu, comme cela a été notamment le cas lorsqu’il m’a été impossible de restituer l’efficacité de certaines expressions dialectales ou certaines progressions rythmiques et mélodiques. Mais je ne suis pas insatisfait des résultats. Je considère cela comme une phase expérimentale qui m’amène à réfléchir sur les rapports entre le dialecte et la langue italienne, réflexion qui j’espère me conduira à l’avenir vers une ultérieure évolution de mon écriture.

F.M. : Du calabrais à l’italien et à présent au français… En effet, à l’initiative de la Maison Antoine Vitez, La Borto a été traduit en français et sera lu par Valérie Dreville au Théâtre de la Ville à Paris le 9 juin 2011. Il s’agit de la première traduction en langue étrangère de l’un de tes textes, que t’inspire ce nouveau pas ?

Saverio La Ruina : Oui, c’est la première vraie traduction. Il y en a eu d’autres mais seulement pour des besoins de sous-titrage pour les représentations de Dissonorata et La Borto à l’étranger (Angleterre, Irlande, Argentine, Croatie, Allemagne, Hollande). En conséquence, ces traductions étaient surtout destinées à la compréhension pure et simple. C’est pourquoi, je suis très curieux de découvrir la traduction française. Et les retours que j’ai reçus me laissent penser que l’original est tombé dans de très bonnes mains.

F.M. : Dans le spectacle La Borto, comme déjà dans le précédent Dissonorata, tu as choisi un théâtre au féminin en évoquant des destins de femmes dominées par le regard et le comportement prédateurs des hommes. Peux-tu nous parler de ton engagement à donner la parole au peuple des femmes ?

Saverio La Ruina : Les femmes dont je parle sont des femmes de Calabre et de Lucanie, qui comme je le disais avant, ramènent à ma grand-mère, mes tantes, leurs amies, à ma mère elle-même. Des femmes qui ont été le vrai moteur de la société en Calabre et en Lucanie (en résumé je pourrais dire dans la zone du Pollino qui comprend les deux régions). Les hommes étaient officiellement aux commandes et elles le leur laissaient en raison de facteurs culturels hérités et qu’elles-mêmes partageaient. Mais l’énergie, la force et même l’intelligence instinctive qui a guidé la survie et le développement de ces communautés émanaient, à mon avis, surtout de ces femmes. Même l’absence de sensibilité, qui a distingué les figures masculines qui immanquablement s’adoucissaient ensuite en s’affaiblissant avec l’âge, a été compensée par le tissu affectif que ces femmes ont su tisser en se secourant réciproquement au milieu des mille et une tâches qui leur incombaient. Je me demande ce qu’il en serait de la Calabre, si ces femmes souvent semi-analphabètes, avaient pu exercer leur sacro-saint droit aux études.

F.M. : En Italie, tu as toi-même interprété ces monologues de femmes. Tu as choisi d’évoquer ces destins féminins sans te transformer en femme, sans les singer et en gardant ton identité masculine. Comment s’est déroulé le passage de l’écriture au travail d’acteur ? Qu’est ce qui a déterminé tes choix ?

Saverio La Ruina : Depuis le début je voulais interpréter à la première personne ces rôles féminins. Je voulais que ce soit l’homme bourreau qui prête sa voix à sa victime en dénonçant lui-même ses fautes et ses manquements. Pour ce faire, cela ne m’intéressait pas de me «transformer» en femme. Je voulais que l’homme demeure visible sur la chaise de l’accusé. Mais aussi, qu’au même moment, il évoque avec crédibilité une femme, de manière à transmettre son drame au cœur des spectateurs pour qu’il soit compris et partagé. Singer une femme aurait provoqué un effet grotesque qui aurait détruit le résultat que je souhaitais obtenir.

Lorsque j’écris, je dis à voix haute ce que j’écris. Tout ce qui résonne dans le corps et accroche des gestes reste. Ce qui se révèle inerte, littéraire, je le réécris. Dès l’écriture, le personnage se révèle à cinquante pour cent, le reste vient durant les répétitions. Naturellement, j’ai des images et des voix précises en dépôt dans ma mémoire. Et celles qui me manquent je vais les chercher par moi-même.

F. M : Dans ces spectacles, “le zie” c’est-à-dire les tantes sont nombreuses et jouent un rôle essentiel dans le récit tout comme “la nonna”, la grand-mère. Que représente pour toi cette figure de la zia , de la nonna ? Penses-tu qu’elle soit typiquement méridionale, attachée à une certaine époque ?

Saverio La Ruina : Pour compléter ce que j’ai dit sur les femmes de La Borto, j’ajouterais que peut être les femmes «représentées» par moi sont plus typiques du Sud de l’Italie et d’une certaine époque. Ou peut être, pour être plus précis, plus typique d’une certaine époque. Souvent dans le Nord on me dit «ma mère, ma grand-mère, ma tante, était vraiment comme ça». Dans tous les cas, leur dignité, leur souffrances, les obstacles contre lesquels elles ont du lutter sont aujourd’hui encore un patrimoine vivant et brûlant de toutes les femmes du monde. Un patrimoine dont l’homme ne peut pas se déclarer fier.

F. M. : Du 31 mai au 5 juin 2011 se déroule à Castrovillari en Calabre la 12ème édition du Festival «Primavera dei Teatri» («Printemps des Théâtres»), Festival des langages de la scène contemporaine, conçu et organisé par ta compagnie “Scena Verticale”, et dont tu es le directeur artistique avec Dario de Luca. Ce rendez-vous très apprécié du public et des critiques a contribué à révéler en Italie des talents de la dernière génération. Comment se présente cette nouvelle édition ?

Saverio La Ruina : Malgré les réductions de budget, cette nouvelle édition est à mon avis pleine d’intérêt. Il y aura la première nationale de nombreux artistes très intéressants, certains déjà appréciés du public et des professionnels et que le festival a contribué par le passé à faire connaître. Mais il y a aussi beaucoup d’artistes très jeunes et inconnus qui ne manqueront pas de se faire connaître et apprécier dans le cadre de cette édition.

F.M. : Comme le démontre aussi celle qui est aujourd’hui baptisée l’école sicilienne (représentée par Emma Dante, Tino Caspanello, Spiro Scimone…), on note au Sud et, en particulier en Calabre, une volonté de résister au désengagement des institutions et de défier les conditions financières difficiles. Toi qui a une compagnie en Calabre, quel est ton avis sur la situation de la création théâtrale au Sud ?

Saverio La Ruina : Créer dans le Sud est plus fatigant parce que tu es plus isolé et les institutions sont plus distantes, deux choses qui finissent par s’influencer l’une l’autre. Et ceci vaut surtout pour la Calabre qui ne dispose pas de grands centres culturels. Toutefois, au Sud il existe plus de contradictions et un rapport plus violent avec la réalité, qui s’ils sont canalisés et réélaborés avec justesse, peuvent amener à des créations théâtrales plus vitales et nécessaires.

F.M. : Tu seras présent le 9 juin 2011 à Paris pour la lecture de La Borto, comment te sens-tu à l’idée d’entendre ta protagoniste, Vittoria, parler en français ?

Saverio La Ruina : Vittoria est une femme simple, qui a reçu bien peu de la vie. Qu’une grande actrice comme Valérie Dréville retienne ses humbles paroles dignes d’être prononcées, elle a du mal à y croire. Et elle lui en est reconnaissante. Pour elle, c’est un plus que la vie lui a réservé. Et elle est heureuse que cela lui soit donné par une femme. Comme elle est heureuse que la traduction aussi ait été faite par deux femmes. Elle est heureuse et étonnée que ses paroles intéressent d’autres générations de femmes et de « ‘paìsi stranìari » comme elle le dirait dans son dialecte. En d’autres termes, elle remercie beaucoup ces jeunes amies. Voilà, il me semblait plus juste de rapporter ses pensées, que moi je partage affectueusement.

Saverio La Ruina interprétant La Borto, 2014. Photo: Angelo Maggio.

Saverio La Ruina interprétant La Borto, 2014. Photo: Angelo Maggio.

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