Quatre enfants de Châlons, par Marie-Pierre Barrière.

 
Voici l’histoire qui aurait pu être celle de Denko SISSOKO s’il n’avait pas sauté du 8ème étage. Voici le destin des jeunes qui, de toute la force de leur volonté, ont franchi des frontières et des mers et rejoint notre pays pour venir chercher ici ce que la vie, injuste, ne leur avait pas donné là-bas.
Ils sont quatre. Ou plutôt, ils étaient quatre, car Jean (NDLR : Les prénoms ont été changés.) est parti sans laisser d’adresse, et on craint bien de ne plus arriver à retenir très longtemps Mohamed et Omar. On les suit depuis longtemps, on peut même se hasarder à dire qu’on les connaît bien, qu’on les a côtoyés profondément, et que ce ne sont pas des menteurs. Le premier à être « sorti » comme ils disent, c’est Ahmed. Sa saisine du juge des enfants qui conteste le refus de prise en charge indique la date du 21 avril 2015. Ensuite, nous avons fait la connaissance de Mohamed en juillet, de Omar en septembre, de Jean en octobre. Ahmed est malien, les trois autres, guinéens. 

« Madame, ils m’ont dit que je vais sortir… »

Chacune de leurs quatre histoires est singulière, les raisons qui ont déterminé la fuite hors du Mali ou de la Guinée sont cependant assez semblables : aucune chance de réussir au pays, de la maltraitance familiale suite au décès d’un ou des deux parents, des destins forcés par le père, des injustices impossibles à dénoncer, la scolarisation avortée ou interdite par manque d’argent ou de volonté familiale. L’un cirait des chaussures sans avoir jamais appris à lire, l’autre était destiné contre sa volonté à devenir imam. Et un jour, ils ont reçu un peu d’aide : un ami, un héritage, un oncle, frère de la mère décédée et qui veille sur sa mémoire en donnant au fils l’argent nécessaire pour faire le voyage. Ensuite, c’est l’aventure et la traversée avec, dans le viseur, la France, ancienne puissance coloniale : la Libye, l’Algérie ou le Maroc, la mer et la peur, puis l’Espagne ou l’Italie.
Quand ils sont arrivés à Châlons, ils ont été orientés au commissariat puis hébergés quelques nuits au Foyer de l’enfance avant d’être accueillis à l’hôtel. À cette époque le SAMIE qui héberge Denko au moment de sa mort, n’existe pas encore mais les évaluations sont déjà redoutables. Les 4 sont estimés majeurs sur leur apparence physique et par les tests osseux qui indiquent toujours l’âge de 19 ans plus ou moins un an. La jeune chargée de mission MIE du Conseil départemental, nouvellement nommée, leur indique alors qu’ils ne seront pas pris en charge et on les conduit à la gare en leur demandant de choisir une destination sur le tableau des départs.
Mais quelqu’un, un ami sans doute, qui a déjà connu la même situation, leur a donné mon téléphone, et ils m’ont déjà alertée depuis quelques jours : « Madame, ils m’ont dit que je vais sortir ». J’entends leur voix paniquée, je retiens d’emblée leur prénom et je leur réponds : « Tu me rappelles quand tu es dehors ». Ils refusent alors, ce jour-là, de monter dans le train malgré les pressions, puisqu’ils savent que nous existons. Mais nombre d’entre eux, qui ne nous connaissent pas, poussés dans le train, partent s’égarer on ne sait où, tombant entre les mains d’on ne sait qui…

Face à une administration hostile ou défaillante, le relais citoyen

La première rencontre a souvent lieu à la gare. Je les emmène à la brasserie ou au kébab et on discute, ils racontent, terrifiés, comment on les a suspectés puis « laissés ». Ils disent qu’ils ne savent pas quoi faire maintenant qu’ils sont à la rue. Je regarde leurs papiers. Ce sont des actes d’état civil africains, jaunis, approximatifs, écrits à la main ; aucune comparaison possible avec les documents qui sortent de nos administrations rigoureuses. Les évaluateurs n’en ont rien tiré, évidemment. Au moment où ces quatre-là sont sortis, on n’envoyait pas encore systématiquement les papiers à l’authentification. Les tests osseux et le rapport social faisaient foi. Je leur trouve un hébergement, parfois, ils se débrouillent avec les amis, je leur explique ce qu’on peut faire ensemble pour faire valoir leurs droits et mettre en œuvre leur projet ; et on convient de se revoir une autre fois plus longuement pour rédiger la saisine du juge des enfants.
La saisine du juge est l’occasion de leur faire raconter leur histoire en détails : je tape sur mon ordinateur sous leur dictée en me faisant préciser certains points : je reçois leurs mots, parfois c’est dur, ils sont émus et leur émotion est contagieuse. J’écoute. Je ne peux pas retenir mon admiration et la magie de la rencontre opère : entre nous, un lien précieux, inébranlable se crée. Je pense toujours dans ces moments à ceux qui font raconter pour évaluer, je les plains de se priver de ce lien. Quand les jeunes savent écrire, je leur fais ensuite recopier leur lettre pour leur donner une autre occasion d’évacuer. Puis, on la dépose au tribunal pour enfants avec les copies des documents d’identité en leur possession. Et je contacte l’avocate.
On s’active encore : il faut prendre rendez-vous au Centre d’Information et d’Orientation pour leur faire passer les tests de scolarisation. Il faut aussi qu’ils se rapprochent de leurs ambassades et consulats pour obtenir des papiers avant l’audience du juge des enfants. Par nos soins, les 4 seront scolarisés au lycée en classe « sas bilan » pour perfectionner leur français (NDLR : depuis mars 2016, cette scolarisation est devenue impossible dans la Marne pour les « évalués majeurs ») et choisir leur orientation, les 4 auront des cartes consulaires financées par l’association.

Devenir majeur: une menace

Et puis, ensuite, c’est la loterie : on attend des mois parfois encore la convocation chez le juge des enfants (NDLR : la dernière saisine a été déposée le 5 août 2016, le jeune n’a toujours pas été convoqué à ce jour au TPE, nous sommes le 21 Janvier 2017) et en fonction du juge sur lequel on tombe, on obtient ou non un jugement de placement. Ahmed et Mohamed ont bien été placés, en mai 2015 pour le premier, en août pour le second ; Omar et Jean ne l’ont été ni l’un ni l’autre. Dans un cas, on se réjouit et on les remet, un peu triomphants mais avec un pincement au cœur, entre les mains des éducateurs du Foyer de l’enfance en leur disant au revoir et bonne chance. Dans l’autre, on sèche leurs larmes de tristesse avec nos larmes de fureur, puis on continue à les accompagner et à les héberger, on fait appel du jugement et on attend avec eux l’audience d’après.
Il y a toujours une échéance qui vous plane sur la tête comme une épée de Damoclès quand on est Mineur Non Accompagné en France. Pour les jeunes placés, ce devrait être leur majorité : à 18 ans, la prise en charge s’arrêtera et ils seront à nouveau mis à la rue. Dans le cas de Ahmed et de Mohamed, au moment où nous les « confions » à l’ASE, nous ne sommes pas inquiets : ils fêteront leurs 18 ans en janvier 2017, cela leur laisse le temps de travailler, de construire un projet professionnel et de s’insérer. Ils sont si volontaires et courageux qu’ils impressionnent les enseignants qui les reçoivent depuis peu. Malgré leurs lacunes dans les apprentissages fondamentaux, leur réussite nous semble garantie. Ils parlent d’ailleurs tous deux de chercher des apprentissages.

L’Aide sociale à l’enfance n’accepte pas d’être remise en cause

Pour les jeunes placés par l’action du RESF (Réseau éducation sans frontières), cependant, le traitement est un peu particulier et le bras qui tient l’épée de Damoclès est animé par un certain esprit de revanche, nous le suspectons très clairement aujourd’hui : l’ASE (aide sociale à l’enfance) n’aime guère qu’on revienne sur ses évaluations et, las de tant de détermination militante, le président du conseil départemental va jusqu’à engager son nom sur des recours en cassation pour faire suite aux trois dossiers de reconnaissance de minorité que nous avons gagnés en appel le 18 octobre dernier. Pour nos deux jeunes, placés par un magistrat, juste juge de la cause des enfants (la redondance n’est malheureusement pas erronée étant donné les constatations qu’on a pu faire par le suite en fréquentant assidûment les tribunaux), le couperet tombera bien avant la date de leur majorité.
Hélas, le jugement de placement mentionnait dans le cas de Mohamed que c’est aux services de l’ASE d’apporter les éléments permettant de mettre en cause la minorité. Hélas encore, Mohamed joue de malchance, la juge qui ordonnait des placements et donnait toujours aux jeunes le bénéfice du doute quitte le Tribunal de Châlons en septembre 2015. Le 15 octobre, l’ASE revient à la charge et apporte la preuve au nouveau juge, moins juste, que les papiers d’identité guinéens que Mohamed a présentés à l’appui de sa demande de protection, sont insuffisants à prouver sa minorité. Mohamed fait donc l’objet d’une main levée de placement. Sans même pouvoir s’expliquer puisque ni lui, ni son avocate ne seront convoqués. Lycéen, le voici de nouveau à la rue. De nouveau, nous le prenons en charge. Il intégrera l’appartement que nous venons de louer de façon pérenne chez des amis du Réseau afin de nous éviter les galères incessantes de recherche d’hébergements.

Un jeune empêché dans ses démarches par les services censés le protéger

Quant à Ahmed, sa trajectoire est semée d’épreuves et de déconvenues, il est l’objet d’une véritable bataille juridique : en novembre 2015, alors qu’il est toujours pris en charge par les services de la solidarité départementale, il me contacte en m’expliquant que la chargée de mission MIE ne veut pas lui signer le contrat d’apprentissage qu’il vient de trouver pour préparer un CAP cuisine. En effet, elle l’a prévenue qu’il y avait toujours un doute sur son âge et Ahmed se sent menacé. On sait par ailleurs que le Conseil Départemental a demandé au juge des enfants de lever le placement. Comme un autre jeune va atteindre sa majorité le mois suivant, le contrat d’apprentissage d’Ahmed est finalement signé par l’ASE pour cet autre jeune, au mépris de son propre choix de formation : il achevait un CAP en service et, parce que l’ASE ne veut pas lui donner de contrat jeune majeur pour le terminer, il va devoir recommencer un CAP en cuisine. Indignée, j’écris à la juge des enfants qui prend en compte mon courrier et confirme le placement de Ahmed en rejetant la demande de main levée du conseil départemental en février 2016. Le Conseil départemental fera appel de ce rejet.
L’ASE presse Ahmed de fournir aux services un jugement supplétif que, méfiant, il fera envoyer à mon domicile. C’est sur la base de ce document malien analysé par la Police aux Frontières qu’Ahmed sera finalement remis à la rue : le premier jugement de placement n’avait pas placé Ahmed jusqu’à sa majorité, l’ASE profite de la suspension du placement en juin 2016 pour le faire cesser sur un prétexte que le juge d’appel ne contestera pas. En effet, Ahmed ne dispose pas de passeport, pièce maîtresse pour faire valoir son âge en appel. Malgré ses demandes répétées, l’ASE a en effet toujours refusé d’emmener Ahmed au Consulat pour le faire établir. Or, le jeune joue de malchance car depuis juillet et sa sortie des services, il peut compter sur notre aide mais le passeport malien est devenu biométrique, les délais se sont étendus pour l’obtenir, et, malgré notre ténacité, nous ne sommes pas en mesure de le présenter lors de l’audience d’appel en décembre 2016, à un mois de sa majorité : Ahmed ne sera pas replacé.

Des jeunes qui inspirent confiance aux employeurs, mais pas à l’administration

Pour Omar et Jean qui n’ont pas été replacés non plus en première audience, l’évolution est compliquée. Jean ne parvient pas à récupérer des documents authentiques en provenance de son pays et l’ambassade de Guinée ne délivre pas de passeport. Il lui sera impossible d’apporter les preuves infaillibles de sa minorité auprès du juge d’appel qui le convoque quelques semaines avant sa majorité. Victime lui aussi de la suspicion des évaluateurs qui l’ont jugé à la fois trop mâture et trop intelligent, et ont douté de sa minorité à cause de son niveau d’anglais notamment, il atteint l’âge de 18 ans en avril 2016 sans avoir été reconnu mineur. Pour Omar, nous avons péché par ignorance, c’était l’un des premiers évalués majeurs à ne pas être replacé par le juge des enfants, et nous n’avons pas fait appel de la décision dans les temps. Par la suite, nous avons œuvré pour lui faire établir un passeport et nous aurions pu l’aider à demander un réexamen de sa situation au tribunal pour enfants mais cette procédure est incompatible avec celle que nous allions lancer dès lors auprès de la préfecture. Il a atteint lui aussi sa majorité en novembre 2016 sans avoir été replacé.
Après avoir travaillé des mois durant et en vain avec les avocats et les tribunaux, dans l’objectif de la reconnaissance de minorité, nous avons en effet sollicité un nouvel acteur administratif à l’approche de la majorité de ces quatre jeunes, ceci en vue de réclamer un autre sésame puisque le premier nous était refusé : le titre de séjour et, avec lui, le droit de rester en France. C’est donc vers le secrétaire général de la préfecture de la Marne, Monsieur Gaudin, que nous nous sommes tournés dès la fin août 2016. Grâce à l’énergie de nos bénévoles et à leur propre détermination, chacun de nos 4 jeunes disposait d’une promesse d’apprentissage : Jean en électricité, Omar en couverture, Mohamed en boucherie et Ahmed en cuisine. Les chefs d’entreprise avaient pu tester les jeunes en stage, en étaient satisfaits et s’engageaient à les salarier sur des contrats d’apprentissage dès l’obtention du titre de séjour et de l’autorisation de travail. Trois jeunes devaient parallèlement se former au CFA (Châlons et Reims) et le quatrième chez les Compagnons du devoir. Les contacts étaient pris, les inscriptions quasiment finalisées, les chambres de commerce sollicitées…

Des jeunes accusés de mensonge et de malhonnêteté

Nous avons demandé un rendez-vous au secrétaire général, Monsieur Gaudin, afin d’aborder avec lui les cas de nos 4 garçons, et nous avons compris qu’il attendait pour nous recevoir que chacun d’eux soit passé au guichet de la préfecture pour déposer une demande de régularisation pour études. Cela allongeait considérablement les délais. Certains employeurs n’ont pas pu attendre et ont dû prendre un autre apprenti, Jean a ainsi été contraint de faire sa rentrée en septembre 2016 au lycée Georges Brière à Reims au lieu de se rendre au CFA, ce qui l‘a beaucoup affecté. Les autres ont pu signer des conventions de stage pour conserver leurs places dans les entreprises. Nous avons scrupuleusement suivi la consigne : les listes de documents à fournir étaient complètes, les bénévoles ayant œuvré avec rigueur à la constitution des dossiers. De nombreuses preuves d’intégration s’ajoutaient, nos jeunes étant particulièrement accompagnés au sein du réseau et placés au contact d’adultes leur proposant des activités diverses. Le dernier à se présenter au guichet a été Jean, le 4 novembre dernier.
La réponse est tombée le 10 novembre suivant par la voix du secrétaire général en personne qui a téléphoné à l’une de nos bénévoles, la plus investie sur l’accompagnement de ces jeunes, et, signifiant par là même qu’il ne souhaitait pas nous rencontrer, lui a poliment déclaré qu’aucun des 4 ne serait régularisé. L’argument majeur était évidemment qu’ils n’avaient pas été placés auprès des services de la Direction de la Solidarité Départementale, donc pas reconnus mineurs et que, par conséquent, leur honnêteté et leur identité étaient douteuses. La bénévole a eu beau mentionner que deux des jeunes détenaient à présent un passeport biométrique infalsifiable et qu’un troisième était en préparation, elle n’a pu ébranler la force du jugement de Monsieur Gaudin qui a reconnu qu’il n’avait pas fait authentifier les passeports en sa possession.
Depuis, les mauvaises nouvelles s’enchaînent : effrayé par l’absence de perspectives et par la menace d’une expulsion, Jean est parti mi-novembre sans crier gare ni laisser de trace. Nous avons découvert avec regrets son bulletin du premier trimestre, excellent, fin décembre. C’est un garçon intelligent et doué pour lequel une poursuite d’études était plus qu’envisagée et que nous aurions soutenu dans ce sens. Nous avons appris à Noël qu’il avait fait une demande d’asile en Espagne où il ne sera pas scolarisé.

Quatre jours après la mort de Denko Sissoko, un jeune majeur reçoit une obligation de quitter le territoire français

Le 1er décembre, Omar devenu majeur en novembre a reçu une obligation de quitter le territoire français ; le 10 janvier, c’était au tour de Mohamed de recevoir la sienne. Dernièrement Omar s’est également vu remettre une convocation au commissariat de police pour le 26 janvier afin de commencer une assignation à résidence [Chaque matin il doit se rendre au commissariat.] en vue d’une reconduite à la frontière. Les deux sont terrifiés par l’idée de devoir se rendre à la police, par la peur que la police puisse les arrêter, par la crainte d’être reconduits en Guinée où ils ne veulent pas retourner. « Si la police m’arrête, je me tue. » Ils sont profondément révoltés d’être considérés comme des criminels et des malfaiteurs « je n’ai jamais fait de mal, Madame », ils ne comprennent pas pourquoi on leur fait subir ce traitement alors que toutes les conditions étaient réunies pour que leur parcours professionnel et leur intégration réussissent naturellement. Omar ne peut plus continuer son stage : la signature de l’assignation doit avoir lieu chaque matin entre 8h30 et 9h30, or, le travail commence à 7h30 et suppose un déplacement car les chantiers sont parfois dans d’autres départements où il n’a plus le droit de se rendre. Il va tourner en rond dans l’appartement et se rendre fou d’inquiétude. Le patron de Mohamed, déterminé à l’aider jusqu’au bout, s’est rendu en préfecture la semaine dernière pour proposer, en désespoir de cause, une embauche en CDI, il n’a pas pu être reçu. Mohamed a décidé d’attendre la fin du mois de janvier et de partir à son tour. « La France ne veut pas de moi, elle veut que je quitte, je vais quitter. Et pourtant, la France est belle, Madame ! » Et Ahmed qui a eu 18 ans le 12 janvier s’attend à recevoir lui aussi son pseudo cadeau d’anniversaire dans les prochains jours.

Quatre destins brisés

Nous tentons de les retenir, de leur expliquer que nous allons continuer à nous battre à leurs côtés. Nous engageons les recours possibles, nous travaillons à nouveau avec les avocats. Nous tâchons de leur expliquer qu’il était un peu attendu que des difficultés se posent pour leur régularisation parce que le contexte n’est pas porteur, que la France est fermée, mais qu’il ne faut pas se décourager vu qu’au final, c’est le découragement que l’administration veut susciter. Nous avons beau leur dire qu’une assignation, une OQTF, ne débouchent pas forcément sur une expulsion, et qu’il reste des choses à tenter, des mobilisations à construire pour les protéger, on sent bien que leur motivation ne tient plus qu’à un fil. Comment les retenir ? Comment leur en vouloir d’avoir si peur ? Le chemin parcouru avec eux, l’énergie qu’on y a mis, le cœur qu’on a donné, et l’amour qu’on leur porte, bientôt, ne serviront de rien face au couperet terrible de l’OQTF et à la loi d’airain du CESEDA. Demain, comme Jean, comme Bandiougou, comme Boubacar, comme Emmanuel, ils seront eux aussi sûrement aux abonnés absents : leur téléphone ne sonnera que sur le vide. Nous ne pleurerons pas d’avoir tant misé, tant donné, car nous aurons aussi beaucoup reçu ; mais nous pleurerons de vivre dans un pays qui accueille si mal et qui insulte tant de ses chances. Et c’est peut-être la Suède ou peut-être l’Italie qui verront s’épanouir les trésors de ces deux vies, méprisés ici…
Tout ça, ce gâchis terrible, cette jeunesse mutilée, ces liens brisés, cette chance détruite, parce que deux évaluateurs dont le jugement est forcément faillible et subjectif, ont déclaré nos quatre jeunes, majeurs!
Évaluation, vraiment, que de dommages irréparables sont commis en ton nom !

Marie-Pierre Barrière est professeure de français à Châlons-en-Champagne et membre du RESF51 [réseau éducation sans frontières de la Marne].

Marie-Pierre Barrière, Châlons-en-Champagne, janvier 2017. Photo: Olivier Favier.

Marie-Pierre Barrière, Châlons-en-Champagne, janvier 2017. Photo: Olivier Favier.

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