Au cœur du monde (fragment retrouvé), par Blaise Cendrars.

 

Ce ciel de Paris est plus pur qu’un ciel d’hiver lucide de froid
Jamais je ne vis de nuits plus sidérales et plus touffues que ce printemps
Où les arbres des boulevards sont comme les ombres du ciel,
Frondaisons dans les rivières mêlées aux oreilles d’éléphant,
Feuilles de platanes, lourds marronniers.

Un nénuphar sur la Seine, c’est la lune au fil de l’eau
La Voie Lactée dans le ciel se pâme sur Paris et l’étreint
Folle et nue et renversée, sa bouche suce Notre-Dame.
La Grande Ourse et la Petite Ourse grognent autour de Saint-Merry.
Ma main coupée brille au ciel dans la constellation d’Orion.

Dans cette lumière froide et crue, tremblotante, plus qu’irréelle,
Paris est comme l’image refroidie d’une plante
Qui réapparaît dans sa cendre. Triste simulacre.
Tirées au cordeau et sans âge, les maisons et les rues ne sont
Que pierre et fer en tas dans un désert invraisemblable.
Babylone et la Thébaïde ne sont pas plus mortes, cette nuit, que la ville morte de Paris
Bleue et verte, encre et goudron, ses arêtes blanchies aux étoiles.

Pas un bruit. Pas un passant. C’est le lourd silence de guerre.
Mon œil va des pissotières à l’œil violet des réverbères.
C’est le seul espace éclairé où traîner mon inquiétude.

C’est ainsi que tous les soirs je traverse tout Paris à pied
Des Batignolles au Quartier Latin comme je traverserais les Andes
Sous les feux de nouvelles étoiles, plus grandes et plus consternantes,
La Croix du Sud plus prodigieuse à chaque pas que l’on fait vers elle émergeant de l’ancien monde
Sur son nouveau continent.

Je suis l’homme qui n’a plus de passé. —Seul mon moignon me fait mal. —
J’ai loué une chambre d’hôtel pour être bien seul avec moi-même.
J’ai un panier d’osier tout neuf qui s’emplit de mes manuscrits.
Je n’ai ni livres ni tableau, aucun bibelot esthétique.

Un journal traîne sur ma table.
Je travaille dans ma chambre nue, derrière une glace dépolie,
Pieds nus sur du carrelage rouge, et jouant avec des ballons et une petite trompette d’enfant :
Je travaille à la FIN DU MONDE.

(1917)

Blaise Cendrars  en uniforme du régiment de marche de la Légion étrangère, portant ses décorations (médaille militaire et croix de guerre avec palmes). Portrait réalisé le « Dimanche de Pâques 1916 », quelques mois à peine après son amputation du bras droit. Il est alors correspondant de guerre.

 

Mes amis me disent
Cendrars tu es triste
Ils me demandent
Enfin qu’as-tu
Je ne leur réponds pas
Car j’ai en moi-même ce qui me rend heureux et distant
Et que je porte et qui m’élève
Je voudrais arriver
Je voudrais arriver à faire
Je voudrais arriver à faire ce que j’ai à faire
Je voudrais arriver à écrire
Je voudrais arriver à écrire ce que j’ai à écrire
Mon cœur et tout ce qui déborde
Et on n’a jamais le temps etc.

 

En marge de Au cœur du monde.

Merci à Caroline Bénichou –Les yeux avides– qui m’a fait connaître ce fragment.