Maison Breton et Parking Éluard, par Olivier Favier.

 
À Paris, faut-il croire, le siècle qui court des Fleurs du mal et Madame Bovary – tous deux de 1857- au Discours de Suède et au Balcon en forêt – publiés l’un et l’autre en 1958 – de loin le plus riche de la littérature et de la poésie françaises, est destiné à ne pas faire patrimoine.

La chambre de Marcel Proust, au 102, boulevard Haussmann, que la banque propriétaire des lieux ouvrait encore pour une visite hebdomadaire jusqu’en 2004, a été reconstituée faute de mieux dans une salle du musée Carnavalet. On a définitivement vidé l’ultime appartement de Guillaume Apollinaire en avril 1993, malgré le dévouement de sa veuve Jacqueline, « la belle rousse », qui avait œuvré jusqu’à sa mort en 1967 pour en garder le parfum original. La disparition d’Elisa Breton en 2000 signa la fin du 42, rue Fontaine, resté intact depuis la mort d’André Breton en 1966. Nous fûmes nombreux à nous mobiliser afin que ses collections ne soient pas intégralement dispersées en 2003, et ce n’est pas sans une pointe de fierté que je contemple, chaque fois qu’il m’arrive de me rendre à Beaubourg, le mur du fond de son atelier, dans un cadre qui pour finir lui va plutôt bien.

L’immeuble du 54, rue du Château, que partageaient Jacques Prévert, Yves Tanguy et Marcel Duhamel, a disparu dans le non-sens urbanistique de la gare Montparnasse. Louis Aragon y vécut aussi, du temps où il était poète, mais c’est le moulin de Villeneuve, celui d’un grand poète surréaliste changé en rhéteur officiel du Parti communiste qui fait aujourd’hui exception : la roue à aube que le directeur des Lettres françaises mettait en branle pour couvrir la voix des visiteurs trop impertinents est tout ce qui subsiste -à moins qu’elle ne l’écrase symboliquement- de l’effervescence intellectuelle et esthétique de la Ville-Lumière.

Ajoutons-y, pour faire bon poids, la maison du peu notable Pierre Mac-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, celles d’Émile Zola et de Maurice Maeterlinck à Médan, celle peu connue de Stéphane Mallarmé à Vulaines-sur-Seine, celle enfin de Cocteau l’imposteur à Milly-la-Forêt. Pour le reste, peu importe que la littérature se soit faite, à de trop rares exceptions près, à Paris et banlieue depuis plus de deux siècles : les amoureux des maisons d’écrivains devront se rendre en province.

Max Ernst, Le rendez-vous des amis, 1922. Huile sur toile, 130 x 195 cm. Wallraf-Richartz Museum, Cologne. Portrait collectif du futur groupe surréaliste, ce tableau rassemble René Crevel, Philippe Soupault, Max Morise, Théodore Fraenkel, Paul Eluard, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Louis Aragon, André Breton, Baargeld, Gala Eluard (la future compagne et muse de Salvador Dalí), Robert Desnos ainsi que Giorgio De Chirico immortalisé en statue romaine. Max Ernst a ajouté Dostoïevski au premier plan, et le peintre Raphaël à l’arrière-plan.

La nouvelle a été relayée sur la presse nationale il y a quelques semaines. Une demeure de Paul Éluard, qu’il partagea -Ô scandale!- avec son épouse Gala et le peintre Max Ernst à Saint-Brice-sous-Forêt, près de Sarcelles, est menacée d’être changée en parking. C’est ici que fut peint « le rendez-vous des amis » en 1922, et c’est ici encore que les surréalistes menèrent ensemble des expériences sur l’écriture automatique et l’hypnose -lors d’une de ces séances, Robert Desnos poursuivit Paul Éluard pour le poignarder. Ces souvenirs sulfureux, faut-il croire, ne sont pas du goût de la municipalité UMP-UDI -comme Apollinaire, m’expliqua-t-on en confidence il y a quelques années, n’intéressait en rien Françoise de Panafieu, pourtant adjointe à la culture à Paris. Le conseil a ainsi voté la démolition du 3, bis rue Chaussée courant juin, mais les amis du Vieux Saint-Brice, qui œuvrent depuis des années à la réhabilitation du lieu, ont obtenu en juillet le soutien de l’architecte des Bâtiments de France. Ce dernier peut temporairement bloquer la procédure, avant que la décision finale ne soit prise par le préfet. Comment ne pas se réjouir à l’idée que la mémoire de Paul Éluard puisse être autre chose qu’un hommage appuyé, là encore, à sa foi tardive mais aveugle en Staline ?

À Saint-Cirq Lapopie, dans le Lot, où André Breton passa tous ses étés de 1951 à sa mort, la plus vieille maison du village qu’il avait achetée grâce à la vente d’un tableau de Giorgio de Chirico au musée de Stockholm, est en vente à un prix qui rend impossible toute initiative locale, sans de nombreux soutiens, médiatiques et financiers. Laurent Doucet lui a consacré un bel article le 24 février sur le site de Laurent Margantin, expliquant son projet d’une « Maison de la Poésie et des Citoyens du Monde André Breton et Garry Davis ». Depuis, de nombreux médias se sont faits écho de cette belle initiative. Souhaitons qu’elle connaisse un succès semblable à la maison Julien Gracq de Saint-Florent le Vieil, officiellement inaugurée le 5 juillet dernier.

 

La maison d'André Breton à Saint-Cirq Lapopie, août 2014 © Olivier Favier. Reproduction non autorisée.

La maison d’André Breton à Saint-Cirq Lapopie, août 2014 © Olivier Favier.

 

Pour aller plus loin:

Trois maisons d’écrivain en province (choix parfaitement subjectif):

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