Lettre ouverte à Andrea Bellantone, par Olivier Favier.

 

Monsieur,

Mercredi 30 janvier, l’Institut Culturel Italien de Paris annonçait pour le 2 février, samedi donc, dans les locaux de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, un colloque sur Giovanni Gentile, lequel se définissait comme le “philosophe officiel du régime fasciste”. Vous en êtes l’organisateur.

Par goût de la précision historique, j’ai alors écrit un article afin de donner quelques éléments sur une carrière politique que le site de l’Institut -comme celui d’ailleurs de la maison d’édition Hermann qui publie deux de ses livres- ont pratiquement passé sous silence. Pratiquement, dis-je, car, du côté de l’Institut, l’on y pouvait lire que Giovanni Gentile, “réformateur du lycée italien”, avait “fini tragiquement ses jours, victime de la guerre civile en 1944, assassiné à Florence par une bande de partisans”.

Je ne vais point ici répéter ce que j’ai écrit dans la nuit de mardi à mercredi, ni même reprendre le propos de ma lettre à Marina Valensise, directrice de l’Institut, qui ne m’a pas répondu, mais a fait modifier sa présentation le jeudi 31 janvier. Il s’agit désormais de

“présenter la pensée d’un grand de la philosophie du XXème siècle, Giovanni Gentile, refondateur sous le fascisme du lycée italien et qui finit tragiquement ses jours, payant ses errements politiques en faveur de la dictature, à l’époque de la guerre civile de libération en 1944”.

On pourra bien entendu discuter des mots de “guerre civile”, que pour ma part je récuse -estimant, comme je l’ai précédemment écrit, que l’essentiel du conflit, entre 1943 et 1945, a eu lieu non entre fascistes et antifascistes, les uns et les autres très minoritaires dans le pays, mais entre un occupant nazi et des libérateurs alliés. Ceci n’enlève rien, bien entendu, au rare courage des partisans, comme à la terreur nazifasciste des “fidèles” de Benito Mussolini. Je me réjouis toutefois que la mort de Giovanni Gentile, violente mais non tragique, soit plus justement contextualisée.

Le même jour, j’ai reçu de vous pas moins de trois messages. Je me permets, compte tenu de leur teneur amicale, de les reproduire in extenso. Le premier à 10h15, intitulé “Séance Gentile”:

Cher Monsieur,

je viens de recevoir, à travers M. Jean-François Kervégan [Professeur à l’Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne, c’est moi qui précise], votre mail. Je partage avec vous l’inquiétude pour la manière de présenter la séance sur Gentile dans le site internet de l’Institut italien de culture. Je viens de demander à l’Institut italien une rectification et je suis sûr que cette formule inacceptable sera corrigée bientôt. Notre initiative est une occasion d’analyse scientifique de la pensée de Gentile et c’est dans cet esprit que j’ai organisé cette petite rencontre. La présentation des nouvelles éditions de Gentile en français – écrite par le service presse des éditions Hermann – expliquait avec clarté que notre initiative ne visait ni a ignorer l’engagement politique de Gentile ni, évidement, à en faire l’apologie. Je crois donc que je peux vous rassurer sur les intentions de notre travail. J’expliquerai tout cela, samedi matin, à l’ouverture de notre petit séminaire scientifique sur l’idéalisme actuel.

J’espère, cher Monsieur, de vous avoir rassuré et je vous adresse mes salutations les plus cordiales,

Andrea Bellantone

En le lisant, j’ai été en effet très « rassuré » que cette “petite rencontre”, voire ce “petit séminaire scientifique sur l’idéalisme actuel”, dont j’apprendrais par ailleurs dans le dossier de presse des éditions Hermann que vous en êtes un représentant éminent, soit une simple “occasion d’analyse scientifique”. Mon mauvais esprit a été bien près de prendre les quelques heures de sommeil qui lui avaient manqué. La réaction de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a été du reste très rapide -le professeur Laurent Jaffro, directeur de l’UFR de philosophie, a pris soin de m’écrire et de m’appeler. Tout cela m’a fait ressentir, pour ne rien vous cacher et sans mauvais jeu de mot, une grande Libération. Laurent Jaffro a insisté, comme il l’a fait dans sa lettre à Marina Valensise, sur la “confiance” qu’il avait en vous, en précisant qu’en tant que chargé de cours dans la même Université, vous assuriez celui d’agrégation sur Antonio Gramsci. La confiance est précieuse dans les relations professionnelles. Il ne faut pas la trahir.

Visiblement déterminé à m’être agréable, vous m’avez écrit un second message dès 10h54 [Dossier presse Gentile]:

Cher Monsieur,

pour intégrer ma première réponse, je vous propose, en pièce-jointe, le dossier presse que les éditions Hermann ont produit à l’occasion des rééditions de Gentile. Vous vous rendrez-compte que nous n’avons pas limité notre vigilance contre toute forme d’incompréhension des initiatives que nous avons organisées. C’était dans notre intérêt.

Mes salutations les plus cordiales,

Andrea Bellantone  

Je joins donc à mon auteur le dit dossier de presse pour que nos lecteurs puissent en prendre connaissance. Ils y découvriront en effet qu’Arthur Cohen, PDG des éditions Hermann, n’a pas de mots assez durs pour condamner “l’orientation fasciste de l’œuvre (de Giovanni Gentile)”. “J’espère, ajoute-t-il même, que tous les lecteurs sauront critiquer cette pensée en ce qu’elle a de répugnant.” Je l’espère aussi, et je regrette d’autant plus que les lecteurs n’aient pas été prévenus sur le site, à la différence des critiques qui ont reçu le dossier. Passons. Précisons tout de même que la “réforme scolaire d’une ampleur considérable” qui lui est attribuée date de 1923, presque immédiatement après la Marche sur Rome, et qu’elle fut qualifiée par Benito Mussolini lui-même de “plus fasciste des réformes”. Mais ce n’est pas le lieu ici de discuter des ravages qu’elle a pu faire dans le système éducatif italien.

Pour conclure cette série de messages enthousiasmants -malgré les quelques réserves que j’ai pu émettre-, vous m’avez prévenu dès 11h45 [Rectification texte internet séance Gentile]:

Bonjour,

je vous informe que (après les justes protestations, que je partage intégralement) le texte de la présentation de la séance Gentile sur le site internet de l’IIC de Paris a été changé.

Le lien

Avec mes meilleures salutations,

Andrea Bellantone

À chaque fois apparaissaient en copie certains de vos collègues, comme pour souligner votre évidente bonne volonté. Emporté par votre élan, j’ai alors écrit à une amie qu’il n’était plus nécessaire de traduire mon article en italien, attendu que nous avions obtenu l’essentiel. Pour un peu, j’aurais salué votre courage philosophique pour vous être ainsi  attelé à l’étude d’une pensée que son nouvel éditeur qualifie tout de même “d’intrinsèquement dangereuse et détestable”.

Dans votre deuxième message, une petite phrase a continué à me trotter dans la tête: “C’était dans notre intérêt.” Vous êtes philosophe, et je suis historien. Nous aurons en commun de savoir combien la précision du langage importe. Bien sûr, j’y consens, un courrier n’est pas soumis aux exigences de la “rigueur scientifique”, bien qu’en ce cas, vous l’admettrez, elle ne saurait totalement être écartée de l’échange. Il m’a semblé que le problème était cependant mal posé. Si, comme vous semblez l’affirmer, votre antifascisme est sans ambiguïté, vous n’avez sur ce point précis aucun “intérêt” à défendre, mais simplement à énoncer vos positions quand il importe de les énoncer. En philosophie comme en histoire, surtout quand il s’agit du politique, il est indispensable de faire entendre d’où l’on parle. À défaut d’objectivité, on se doit bien sûr de présenter une série de faits objectivables (je reprends la formule d’un ami historien). Mais cela ne suffit pas. J’ajouterai qu’un minimum de transparence sur son positionnement idéologique est de mise. En d’autres termes, ma question n’est pas de savoir si vous êtes de gauche ou de droite, religieux ou athée, mais, dans le cas qui nous intéresse, de connaître votre position à l’égard du fascisme. De toute évidence, cette information me fournira une grille de lecture indispensable pour comprendre votre analyse. J’ajoute, et c’est là l’essentiel, qu’elle me permettra aussi de savoir si vous respectez les valeurs républicaines -de l’Italie dont vous êtes citoyen, de la France où vous enseignez.

J’ai donc cherché -j’ai mauvais esprit je vous le répète- à en savoir davantage sur qui vous étiez. J’ai trouvé quelques articles, la liste de vos publications. Si je ne partage pas les idées contenues dans les premiers, je dirai qu’elles participent de débats qui sont dans l’air du temps. Il est important de débattre et rien ne m’a semblé indiquer ici que vous cautionniez la philosophie politique de Giovanni Gentile.

En rentrant chez moi le soir du même 31 janvier, j’ai découvert dans ma boite un message venu d’une personne que je ne connaissais pas, et qui, après de sympathiques remerciements pour mon article, vous décrivait, je cite, comme « estimateur de Pino Rauti, et d’autres sites ou publications de la droite extrême en Italie, comme on l’apprend en parcourant sa page Facebook ». Votre compte étant ouvert, c’est-à-dire consultable par n’importe quel utilisateur du réseau social précédemment cité, je me suis empressé de le consulter, ne pouvant croire ce que je venais de lire.

Vous vous êtes inscrit sur facebook le 1er janvier 2012. En cette même année, vous avez « aimé » trente-quatre pages. Je ne vais pas faire ici état de vos goûts littéraires -je partage votre intérêt pour Edgar Allan Poe, nous aurons bien un point commun- pour en venir directement au but. Et tout d’abord, une première capture d’écran:

Du 6 au 12 novembre 2012, vous avez « aimé », successivement, les pages:

  • « In ricordo di Pino Rauti » [En souvenir de Pino Rauti]
  • Movimento Studentesco Nazionale [Mouvement Estudiantin National]
  • A Difesa dei Cieli d’Italia – Aeronautica Nazionale Repubblicana – RSI [En défense des Ciels d’Italie – Aviation Nationale Républicaine – RSI].

La première page a été « aimée » par 443 personnes, au 1er février 2013, à 5h49 du matin. Elle a été créée le 6 novembre 2012 précisément, vous avez donc été parmi ses tous premiers laudateurs, quatre jours après la mort du fondateur du Movimento Sociale Italiano – Fiamma Tricolore. Le MSI Fiamma Tricolore a rassemblé en 1995 la frange minoritaire du Mouvement Social Italien, qui se refusait à rompre avec l’héritage du fascisme. Pino Rauti a ensuite dirigé le MIS, Movimento Idea Sociale, de 2004 à sa mort, qualifié par Wikipedia Italia, à 6h08 du même jour, de « mouvement d’extrême droite néofasciste italien ». En mars 2007, ce mouvement faisait un « Pacte d’action » avec l’Azione soziale d’Alessandra Mussolini, dont une des phrases les plus célèbres, adressée sur un plateau télé en 2006 à son contradicteur communiste, demeure: « Mieux vaut être fasciste que pédé ». Je tiens à rassurer les Français qui nous lisent, parfois inquiets des évolutions politiques italiennes: le dernier parti de Pino Rauti n’a jamais dépassé 0,5% d’électeurs au niveau national. Toujours à l’adresse de nos amis français, je voudrais leur faire connaître -j’imagine qu’elle ne vous surprendra pas- cette image des funérailles, prise à la veille de votre « clic aimant »:

À 6h32 du matin, 1699 personnes avaient aimé la page Movimento Studentesco Nazionale dont le programme rappelle étrangement la “réforme scolaire d’une ampleur considérable” que j’ai déjà mentionnée.

À 6h37, ils n’étaient que 84, dont vous, à aimer la page dédiée à l’Aviation Nationale Républicaine, créée en septembre 2011. Le 21 janvier, a été publiée sur cette page une image représentant un partisan ou un réfractaire fusillé dans le dos par des militaires italiens de la RSI, la république nazifasciste de Salò, avec cette présentation:

« La justice sans le force serait une parole privée de signification, mais la force sans la justice ne peut et ne doit être notre formule de gouvernement » Rome – 8 décembre 1928.

Ces mots ont été prononcés en fait le 9 décembre au Parlement italien par Benito Mussolini. Vous y reconnaîtrez sans peine la pensée de l’autoproclamé “philosophe officiel du régime fasciste”, Giovanni Gentile.

Aimez-vous encore cette page?

On attribue cette phrase au Sénateur à vie démocrate-chrétien Giuliano Andreotti: « Je n’ai pas de vice mineur. »

Je vous en ai découvert au moins un.

Vous aimez la page « Antonio Martino For President ». Ce dernier apparaît en couverture aux côtés de Margaret Thatcher. Sa proximité avec Milton Friedman n’est du reste un secret pour personne. Ces deux personnes m’évoquent des souvenirs douloureux -pour moi bien entendu- qui eurent lieu à Santiago du Chili le 11 septembre 1973. Je ne vous ferai pas l’offense de vous rappeler les liens qui unissent l’un et l’autre à Augusto Pinochet. Il est 07h58, le jour se lève et je vous dois deux nuits blanches. C’était beaucoup vous accorder, vous l’admettrez sans peine.  Ne pouvant vous honorer davantage, je donnerai à ceux qui nous lisent les derniers mots de Salvador Allende, quelques minutes avant sa mort:

« Je m’adresse à la jeunesse, à ceux qui ont chanté et ont transmis leur gaieté et leur combativité. Je m’adresse au Chilien, à l’ouvrier, au paysan, à l’intellectuel, à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme était présent depuis un certain temps déjà par les attentats terroristes, faisant sauter les ponts, coupant les voies ferrées, détruisant les oléoducs et gazoducs, complices du silence de ceux qui avaient l’obligation d’intervenir… L’Histoire les jugera !

(…)

Le peuple doit se défendre et non se sacrifier. Le peuple ne doit pas se laisser cribler de balles, mais ne doit pas non plus se laisser humilier.

Travailleurs de ma patrie ! J’ai confiance en le Chili et en son destin. D’autres hommes dépasseront les temps obscurs et amers durant lesquels la trahison prétendra s’imposer. Allez de l’avant tout en sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues sur lesquelles passeront des hommes libres de construire une société meilleure.

Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vivent les travailleurs !
Ce sont mes dernières paroles.
J’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas inutile.
Et que pour le moins il aura pour sanction morale :
La punition de la félonie, de la lâcheté et de la trahison. »

Vous savez maintenant d’où je parle.

Sincèrement.

Olivier Favier

Dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2013