Le flâneur, par Anaïs Bazin.

 
Je ne sais quel est l’ignorant, le flatteur, l’homme de l’ancien régime, la tête poudrée, le rétrograde, qui, voulant s’exprimer fortement son droit de propriété sur une chose qu’on lui disputait, s’est imaginé le premier de dire: « Ceci est à moi comme Paris est au roi. » Et pourtant la langue des proverbes, où l’on assure que se trouvent la vérité triviale et la raison populaire, a recueilli soigneusement ce beau dicton rimé. Il y a, comme cela, une foule d’hérésies dans les formules traditionnelles qui servent à la morale des coins de rues ; et c’est tout au plus si, depuis les journées de juillet, on a cessé d’appeler la voie publique, « le pavé du roi ». Du moins, la Chambre des députés n’a-t-elle pas consacré une seule séance à délibérer sur cette expression, bien autrement offensante pour les instruments de la victoire que ne pouvait l’être pour les vainqueurs la qualification de sujets. Et voilà comme on perd tout le fruit des révolutions !

Or, Paris appartient, sans contredit, à celui qui jouit librement de son spectacle mobile, de ses trottoirs et de ses chaussées, de ses promenades et de ses boutiques, de ses monuments, de ses plaisirs. Et, à ce compte, quel droit peut y prétendre un roi qui, fût-il le plus citoyen du monde, eût-il le parapluie le plus bourgeois et le chapeau le plus modeste, ne saurait faire un pas hors de son logis sans être assailli par une foule de badauds empressés de le reconnaître, de lui barrer le passage, comme pour lui demander s’il a encore à leur service une poignée de main?

Donc Paris n’est pas au roi. Il n’est pas non plus à l’habitant occupé de la cité qui, durant une grande partie de la semaine, reste enfermé dans l’étroit espace où le retiennent ses affaires, et n’attrape qu’à la course, dans l’intervalle d’un travail à un rendez-vous, quelque aperçu de ce tableau si vivant, si varié. Il n’est pas au sergent de ville lui-même qui a son rapport à faire, son poste assigné, sa mission spéciale, son cercle tracé, dont l’habit, d’ailleurs, effarouche de loin et met en déroute les acteurs des scènes les plus naïves. Paris serait à l’étranger, dont le passeport n’est pas sans quelques privilèges, et qui hante librement des lieux fort honnêtes où un visage connu n’oserait se présenter ; si l’étranger savait toujours son chemin, si la crainte continuelle d’être trompé, d’être signalé par son seul accent à la mauvaise foi des marchands et des guides ne mettait pas la timidité dans ses recherches, de la gêne dans son allure. Le gamin de Paris est bien près d’en être le maître, même le cas d’insurrection à part ; tant on le voit se multiplier, se reproduire, toujours le premier là où il y a quelque chose à voir, surtout quelque mal à faire, pénétrant partout, se glissant entre vos jambes, parfois même dans vos poches, le paresseux le plus actif, le fainéant le plus affairé qui soit au monde. Malheureusement il est en hostilité permanente avec les factionnaires. Le seul, le véritable souverain de Paris, je vous le nommerai: c’est le flâneur.

Mais toutes les fois qu’il y a supériorité légale, droit acquis et reconnu, prééminence notoire, il se forme des ambitions qui veulent en prendre leur part, au moyen de quelque titre frauduleux. L’usurpation, sous le nom de progrès, est à la piste de toutes les légitimités comme la contrefaçon, sous celui de perfectionnement, vient sans cesse harceler les brevets d’invention. La dignité sociale du flâneur n’a pas été plus à l’abri des envahissements que l’hérédité royale, ou le privilège pour la vente du racahout(1). Chacun veut, aujourd’hui surtout, se donner les airs de cette haute position. Il n’est pas de grimaud, haletant et crotté de la course qu’il vient de faire pour obtenir une sous-préfecture ; d’avocat sans causes, d’homme d’état sans appointements, de gagiste réformé, qui ne s’attribue effrontément les jouissances du loisir et la noble disinvolture(2) du farniente. D’autres ont bien les conditions de l’emploi, mais il leur en manque la science, ce qui ne les empêche pas de se produire comme s’ils étaient complètement pourvus. Ils croient que tout consiste à promener sur les boulevards une existence inutile, à demander nonchalamment ce qui se passe, à parcourir les journaux dans un café, à dire leur mot de politique, voir même à fumer quelques cigarettes qu’un contrebandier, parti du quai d’Orsay, leur apporte directement de la Havane. Ils s’imaginent avoir flâné aujourd’hui parce qu’ils se seront levés fort tard le matin, parce qu’ils auront bâillé en attendant l’appétit, déjeuné au café, lu dans cinq ou six feuilles différentes le compte rendu de la dernière séance, fait fondre lentement le sucre d’un verre d’eau, écouté les on dit de la bourse, vu partir les chevaux allant au bois de Boulogne, lorgné quelques femmes au passage, échangé dans leurs rencontres des paroles insignifiantes, étudié profondément l’affiche des théâtres ; parce qu’ensuite ils se seront cotisés, trois ou quatre de même force, pour fournir à la conversation du dîner et apporter chacun leur contingent de fadaises ; qu’enfin ils auront associé leur ennui à celui d’un autre pour supporter ensemble la durée d’un spectacle. Si avec cela, il leur a plu d’assister aux débats de la Chambre, bien sûrs d’avoir perdu leur temps, ils se vanteront, vous dis-je, d’être flâneurs ; les malheureux ! Il me semble entendre des gens qui prétendraient gouverner l’état, sous prétexte qu’ils ont un portefeuille rouge, qu’ils habitent un hôtel sans payer leur loyer, et qu’ils parlent à la tribune quand il leur plaît.

Je vous ai dépeint le bourgeois de Paris. Je veux vous montrer le flâneur, et je me reposerai.
D’abord, il faut que nous le prenions chez lui, quoiqu’on le trouve facilement ailleurs, pour que vous n’alliez pas supposer, comme j’ai vu tant de gens le croire, qu’il soit sans domicile .Ce serait en effet vous tromper étrangement ; le vagabond ne flâne pas, il erre. Celui qui vit tout le temps hors de son logis pour trouver dans les lieux publics, dans le mouvement de la promenade, dans les innombrables distractions de la rue, dans ces mille asiles toujours ouverts, soit par la munificence du budget, soit par la spéculation de l’industrie, les ressources, les agréments, les nécessités qui lui manquent ; celui-là n’est pas notre homme. Ce peut être un citoyen fort honorable ; je suis même tout disposé à le juger ainsi. Mais il cherche de l’occupation, du feu, une cuisine, un siège, une lampe, de l’air, de l’exercice, voilà tout. Le flâneur, au contraire, est bien logé, dans un beau quartier, à la proximité des boulevards. il habite une rue toute voisine de celles où la circulation fait bruire son fracas, de manière à l’entendre sans en être étourdi. Il a choisi une maison, non pas telle qu’on les fait aujourd’hui, pour que trente ou quarante ménages s’y entassent les uns sur les autres avec enfants, valets et bêtes ; mais ce qu’on nomme, en style de portier, une maison tranquille, où son existence n’est pas confondue parmi celles d’une nichée immense, où l’on s’inquiète de lui, où l’on s’aperçoit de ses mouvements, où enfin ce n’est pas chose indifférente et incertaine qu’il soit sorti ou couché, qu’il se porte bien ou qu’il ait la migraine.

Dans son logis, il a réuni tout ce qui compose le confortable. Car le meilleur moyen de goûter avec calme les plaisirs du dehors, c’est de ne jamais être poursuivi par la crainte de rentrer ; et ce n’est pas sortir de chez soi que d’en être chassé par le froid, par la faim, par le manque d’espace, par un sentiment quelconque de privation et de souffrance. Il a donc tout ce qu’il lui faut pour réjouir sa vue, pour tenir son corps à l’aise, pour occuper son esprit ; des gravures, des livres, un canapé, un fauteuil à dossier renversé, une chauffeuse, une chancelière, son déjeuner et son journal. Je dis son journal, et ceci n’est pas chose à oublier. Car il n’appartient qu’à l’homme tout à fait insouciant du bien-être de s’aventurer dans la rue, par un temps comme le nôtre, sans savoir auparavant en quel état est l’esprit public, à quelle distance on est de l’émeute, quelle physionomie il convient de prendre, quel maintien il faut adopter pour passer tranquillement son chemin à travers les opinions ; quel quartier encore il est bon d’éviter, et de quelles rencontres on doit se tenir à l’écart pour ne pas être enveloppé dans une mauvaise affaire. Un flâneur, conduit à la préfecture de police, perdrait aussitôt son caractère ; il serait déchu de plein droit. Vous comprenez déjà qu’il reçoit un journal d’opposition ; parce que là se trouvent les alarmes prévoyantes, les rendez-vous donnés, les occasions indiquées, pour le choc des partis et la démonstration de leur joie ou de leur douleur. Tandis que les journaux du gouvernement vivent dans un état de quiétude continuelle, attendant toujours la fin du trouble, qu’il n’ont pas annoncé, pour vous dire gravement que l’ordre est rétabli sur tous les points. Il est vrai qu’ils tiennent leurs lecteurs au courant des réceptions, des entrées, des revues et des inaugurations. Mais tout cela n’est pas à l’usage du flâneur, c’est l’affaire du badaud ; et ne confondons jamais, je vous prie, ces deux espèces.

De même qu’il a un journal, par un motif analogue de précaution, il a un thermomètre pendu contre le mur extérieur de sa croisée, et un baromètre dans son antichambre. Le premier pour régler, suivant la température, l’épaisseur de ses vêtements ; le second pour décider de l’importante question de la canne ou du parapluie ; question d’amour-propre, je vous assure, encore plus que d’hygiène ou d’économie. Car se pourvoir à contre-temps de l’abri portatif, ou bien être surpris sans défense par une averse, c’est plus qu’un embarras, un accident, c’est une faute.

Maintenant qu’il a étudié l’atmosphère politique du jour, la disposition du ciel et la direction du vent, le voilà prêt à sortir. C’est l’action importante de sa vie. Aussi rien au monde ne saurait-il l’empêcher ou la retarder. malheur à l’importun qui viendrait en ce moment lui apporter quelqu’une de ces propositions dont sont assiégés tous les gens ayant feu et lieu, payant leur contribution mobilière et inscrits au livre des vingt-cinq mille adresses ; telles que souscriptions patriotiques, bals de charité, billets de loterie, papeterie au rabais, étoffes anglaises, cire luisante, et pétitions collectives. Il serait assuré d’un fort mauvais accueil. L’homme occupé n’est pas si avare de ses instants ; il les a déjà tous aliénés au profit des affaires. S’il arrive tard à un rendez-vous, c’est tant pis pour ceux qui l’attendent ; ce qu’il gagnerait en exactitude ne serait pas employé au loisir. Mais prendre au flâneur quelques minutes du temps qu’il a destiné à sa promenade, c’est le voler cruellement ; c’est tailler dans le vif de son existence. Je ne sais vraiment qui pourrait le retenir chez lui lorsqu’il a son chapeau sur la tête et ses gants aux mains. Une femme peut-être, ou bien un gendarme.

Si aucun de ces obstacles ne s’est rencontré, le voilà dans la rue, propre, bien mis, mais sans aucune singularité de toilette, de manière à entrer partout et à n’être remarqué nulle part. Il n’est pas, il ne peut pas être de la première jeunesse ; et voici pourquoi. Je suppose que, vous et moi, nous avons laissé loin derrière nous l’âge des passions ardentes. Mais nous nous rappelons fort bien ce que nous étions alors, ce que causait d’émotion dans notre cœur, de trouble dans notre sang et de brusque interruption dans notre marche, le passage rapide, à travers la foule, d’une taille souple et fine, d’un gracieux visage, d’un pied mignon et bien chaussé ; que de pas nous faisions pour revoir tout cela, longtemps, encore, jusqu’à ce qu’une autre apparition vînt nous déranger de notre inutile poursuite ; c’était un métier bien fatigant ! Mais il serait tout à fait inconciliable avec les habitudes calmes et posées de la profession qui nous occupe. La jeunesse court ; flâner demande un âge mûr et des sens rassis. Encore une distinction qu’il faut retenir.

Maintenant que Paris s’ouvre tout entier à la tournée du flâneur, voyons comment il va le prendre. D’abord, ce qu’il sait moins, c’est s’il doit suivre le trottoir à droite ou à gauche de sa maison. Et il faut bien qu’il y ait du charme dans cette incertitude ; car il semble se complaire à la faire durer, comme s’il attendait du hasard, du premier objet qui va l’attirer, une direction de bon augure. Mais après cette hésitation, ne vous inquiétez pas de lui. Vous pouvez le suivre ; une fois lancé, il ira son chemin.

Je vous ai signalé déjà les boulevards comme le centre vers lequel se réunissait tout ce que Paris a de loisir accidentel ou coutumier. Vous pensez bien que le flâneur n’y manque pas. S’il vous paraît s’en éloigner, il y reviendra. Mais n’allez pas croire qu’il ne sache faire autre chose que mesurer l’intervalle entre la rue de la Chaussée-d’Antin et le faubourg Montmartre, au milieu des oisifs, des inutiles, des ennuyés, des parasites et des coulissiers, qu’il se montre tous les jours à la même place et qu’il donne en quelque sorte son adresse en un certain lieu. Rien n’est au contraire plus antipathique avec l’art qu’il professe. L’indépendance, la liberté de mouvement, en forment les principales conditions ; et celui qui a quelque pratique n’ignore pas la servitude que l’on contracte, les fâcheux dont on devient le point de mire, lorsqu’on se laisse voir trop souvent dans un espace convenu. Il veut qu’on le rencontre toujours, mais qu’on ne le trouve jamais.

Donc le flâneur sait varier ses promenades sans dessein, sans préméditation, ce qui serait encore un travail, mais par le seul instinct de l’homme qui marche à l’aventure. Et c’est ainsi que tout naturellement, n’y mettant nul effort, ne s’en faisant pas une étude, s’arrêtant nonchalamment à tout ce qui le frappe, s’expliquant par mille analogies tout ce qui l’étonne, il est parvenu à connaître Paris mieux qu’un préfet de police après son temps d’apprentissage, la veille du jour où on le destitue.

Aussi serait-il bon de s’adresser à lui pour obtenir des renseignements, si l’habitude venait à s’établir d’interroger ceux qui savent, et s’il était d’ailleurs disposé à communiquer sa science. Cela dispenserait de créer bien des commissions. Car nul mieux que lui ne connaît ses douze arrondissements. Nul ne saurait mieux dire les obstacles qu’éprouve sans cesse la circulation, malgré le volumineux amas de nos lois municipales ; comment nos trottoirs, si mesquins et si étroits, cette dérisoire création de l’édilité moderne, au lieu de servir au moins à la marche la plus sûre et plus rapide des piétons, sont envahis le matin par des marchands ambulants qui viennent y ranger leurs paniers, le soir par la communauté des portiers qui s’y étalent sur leurs chaises, sans compter les ballots, les futailles, les déménagements auxquels ils servent d’entrepôt, les épiciers qui en font leur laboratoire, et les mendiants qui s’y couchent tout du long, demandant piteusement l’aumône à tous ceux qu’ils ont fait trébucher. Il a gémi bien des fois aussi en voyant que l’on ne pouvait faire entrer dans la tête du Parisien cette règle importante de toutes les nations civilisées, qui veut que chaque passant, tenant la muraille à sa droite, en fasse écarter celui qui vient à sa rencontre, et cela, sans rixe, sans difficulté, même sans courtoisie, par le seul effet d’une convention générale, non écrite pour qu’on l’observe mieux, et formant la grande charte des rues. Il vous dirait encore avec quel mépris de la propriété commune les marchands usurpent le passage public, donnant chaque jour à leur étalage de nouveaux accroissements, projetant, à plusieurs pieds de leur devanture, des lanternes, des quinquets, des écussons, des enseignes, de larges auvents, de monstrueux emblèmes, des masses menaçantes, d’énormes saillies, dont le moindre inconvénient est de jeter votre chapeau par terre et de déchirer votre habit neuf. Il fournirait un bien long supplément à la satire de Nicolas Boileau, s’il avait du temps de reste pour aligner en vers ce qui ne mérite pas d’être dit en prose.

Vous pensez bien qu’après un long exercice de la vie extérieure, il n’est pas sans avoir acquis une connaissance assez profonde de ce qu’on appelle les mœurs, texte vaste, infini, que nous avons réduit à son application la plus étroite. S’il était colporteur de scandale, il en aurait beaucoup à vous raconter. Mais il est discret, tolérant, humain. S’il fait quelques observations, c’est pour son propre compte, pour se maintenir à meilleur escient dans la résolution qu’il a prise de rester garçon. S’il se détourne quelquefois de sa route avec une curiosité qu’on pourrait croire incivile, c’est uniquement pour s’assurer qu’il ne s’est pas trompé, pour se convaincre, par une nouvelle épreuve, que les choses vont toujours comme il les a vues aller avant la révolution, avant la restauration, aussi loin que ses souvenirs peuvent remonter. Jamais il ne lui viendra l’idée d’en profiter pour rendre quelques mauvais office. Jamais il ne verra qui ne veut pas être vu. Jamais il ne forcera une frêle et timide personne, qui jette derrière elle des regards inquiets, à dépasser le seuil qu’elle voulait franchir. Que, par hasard, au détour d’une rue, s’arrête devant lui une de ces voitures nouvellement garnies d’un store protecteur, où le mystère est séparé du monde par la seule épaisseur du calicot rouge, et dont la solitude roulante se promène tranquillement au milieu du bruit ; il ne fera aucunement semblant de remarquer que la citadine part encore chargée, quand le cocher a reçu, d’un jeune homme qui descend, son salaire de trois heures. À deux pas de lui, le store peut sans danger se replier sur son pivot.

Il est tout simple qu’il emploie à son propre intérêt ce qu’il a gagné d’expérience. Aussi se flatte-t-il d’être à l’abri de ces fourberies sans nombre qui poursuivent le promeneur novice ; ce n’est pas lui que vous verrez s’arrêter pour écouter les offres séduisantes des marchands vagabonds qui encombrent la place de la Bourse, ou bien intervenir dans le marché de deux fripons qui cherchent une dupe pour terminer leur différend. il regarde même comme une insulte grave que ces honnêtes industriels s’adressent à lui. Il dit que, dans ce métier, comme dans celui de la police qui n’en est pas trop éloigné, on doit surtout savoir distinguer les gens. Je l’ai vu bien triste toute une journée, parce que les compères d’une de ces boutiques borgnes, embusquées dans le voisinage des diligences, et où l’on débite dans l’ombre des marchandises de rebut, étaient venus devant lui s’extasier sur leur prétendue acquisition. On avait profité de ce qu’il lisait en ce moment l’affiche du Théâtre-Français, pour le traiter comme un provincial.

L’habitude de vivre à l’air l’a préservé encore de ce niais étonnement que témoigne le Parisien sédentaire, le reclus de cabinet et de l’arrière-boutique, pour tout ce qui ne ressemble pas exactement de figure, de costume, de démarche, d’habitudes, à ses voisins et à ses chalands. Vous ne le verrez pas seulement tourner la tête lorsque passe auprès de lui l’étranger au bonnet fourré, à la barbe grise, à la robe de soie semée de palmettes d’or, devant qui l’on s’arrête toujours pour répéter cette exclamation, jeune encore de naïveté après un siècle de ridicule: Comment peut-on être persan? Dès le premier jour, il était devenu familier avec la grotesque élégance des saint-simoniens. Qu’il ait rencontré seulement un templier, il n’y fera pas désormais plus d’attention qu’à l’Italien fantasque qui se pare d’un habit rouge. Depuis cinq ans, il ne lui est arrivé qu’une seule fois de regarder M. Chodruc Duclos(3): ce fut quand il se décida à s’habiller comme tout le monde.

Il ne serait pas moins capable de fournir des faits à la statistique que des renseignements à la morale. Il sait fort exactement où en sont les monuments commencés, quels établissements viennent de s’ouvrir en face de ceux qu’il a fallu fermer. Il vous montrerait facilement la balance des entreprises et des faillites dans chaque genre d’industrie. Il vous dirait avec quelle intelligence, quelle probité surtout, la spéculation se dirige dans la recherche du profit ; comment au lieu d’essayer habilement quelque voie nouvelle, elle se jette de toute sa furie dans le chemin étroit où elle a vu poindre la lueur d’un succès, sans égard pour le premier occupant, sans prévoyance des désastres où vont s’envelopper tant de concurrents, acharnés à se disputer un lambeau de la même consommation. S’il voit un peintre grimpé sur son échelle, tracer en couleur de bronze sur un fonds grisâtre les premières lettres de l’enseigne qui annonce un cabinet de lecture, un marchand de comestibles, un papetier, un coiffeur, il vous montrera bien vite la place voisine où doit s’installer bientôt un rival du même métier ; et pour peu que le quartier soit tout à fait inhabité, il est prêt à parier qu’il en viendra deux.

Vous pensez bien que je ne veux pas vous faire accompagner le flâneur dans toutes ses promenades. Ce serait recommencer notre livre, et j’ai bien assez de l’avoir fait une fois. C’est de lui, en effet, que j’ai reçu la plupart des documents avec lesquels j’ai composé ces esquisses. Pendant que, malheureux, enfermé, assis devant un bureau, je rédigeais, sur ses notes et sur les souvenirs qu’il m’avait laissés, tout ce que vous venez de lire ; lui, content, libre, joyeux, sans souci d’écrire et de publier, il allait pour moi dans tous les recoins de la ville. Tantôt tournant aux environs de la Chambre des députés, dont il me laissait l’intérieur à étudier (car il était convenu que j’aurais toute la peine), parcourant à son aise les rues du faubourg Saint-Germain, si larges, si majestueuses et si calmes, mais pour le repos desquelles il avait de temps en temps quelque effroi ; tantôt traversant les quartiers boueux et bruyants qui séparent la noble plaine de la montagne savante, pour voir s’agiter la jeunesse autour de ses écoles, surprendre en chemin quelques nouveaux pairs entrant au Luxembourg, et demander au Panthéon s’il lui était enfin arriver des grands hommes ; quelquefois descendant par des sentiers malpropres la côte de Saint-Victor, pour aller examiner l’état de la ménagerie, et admirer, au milieu des révolutions, l’immobilité des animaux empaillés. Un autre jour, c’était vers les Champs-Élysées qu’il dirigeait sa marche, et il revenait me dire que rien n’était changé à ce beau désert, que l’arc de l’Étoile n’avait pas gagné une pierre, la ville de François Ier pas un habitant, le jardin Beaujon pas un acquéreur pour ses lots de terrain. Puis il visitait le faubourg Saint-Honoré, séjour encore imparfait d’une aristocratie plus leste, plus moderne, mieux apprivoisée, tendant une main d’alliance à la Chaussée-d’Antin. Sur les confins de ces deux territoires, il saluait avec respect un monument funéraire épargné dans les réactions, peut-être oublié, et qu’on aurait bien pu abattre aussi l’autre jour, sauf à mettre, dans la phrase législative sur le 21 janvier, une épithète de plus, pendant que le dictionnaire de l’Académie était au service du Bulletin des lois.

Ensuite, il allait s’assurer que la cité de Londres n’avançait pas, que la nouvelle Athènes était devenue un séjour trop coûteux pour les artistes remis à pied, que la rue de Charles X n’avait pas gagné une toise de moellons à prendre le nom de M. de Lafayette, que le canal Saint-Martin, tracé sur un vaste plan et dans l’espoir d’une grand prospérité, se garnissait lentement d’habitations ; et pourtant il rentrait satisfait, lorsqu’il avait entendu le bruit du marteau, du tour, de la scie et de la lime travaillant sans relâche dans les ateliers du faubourg Saint-Antoine.

Vous savez tout ce qu’il avait à regarder sur les boulevards ; le cours de la Seine ne lui offre pas un sujet moins récréatif de spectacle et d’observation. Non pas qu’il s’arrêtât, comme beaucoup de gens qui ont une affaire pressée, à contempler les bateaux, les trains de bois, les chevaux qu’on abreuve, les chiens qu’on exerce à nager, les objets flottants sur l’eau, la fumée des bateaux à vapeur et l’attitude patiente du pêcheur à la ligne. Mais il aimait à voir se dérouler ces deux avenues de quais dont la rivière est bordée, et où la scène change à chaque pas. Il affectionnait surtout la rive gauche, pourvu que le vent ne soufflât pas trop fort ; car il a toujours eu grand soin de sa santé. L’autre côté lui plaisait moins. D’abord le palais des rois y tient une place énorme. Puis arrivent, presque sans transition, les détails grossiers des petits besoins et des petits profits ; le commerce des vieux outils et des guenilles, les réfectoires en plein vent préparés pour les ouvriers, la place du Châtelet où se font les exécutions du mobilier, pour crime de misère ; la place de Grève qui n’a plus d’échafaud, mais qui n’est pas mieux avoisinée ; partout des maisons noires, étroites, et des rues d’où se précipite un ruisseau fangeux. Il traversait donc volontiers le pont d’Austerlitz ; et prenant de là sa route, il considérait le riant entrepôt des vins ; le triste hôtel Bazancourt, nouvelle prison qui sert de complément à une de nos libertés ; le quai des Augustins entièrement peuplé d’honnêtes libraires qui confectionnent hardiment des livres nouveaux, en face même des parapets, où la littérature de trois siècles étale au rabais ses produits oubliés ; l’hôtel où l’on bat monnaie à toutes les effigies ; le palais de l’Institut qui gêne les passants et ne les arrête pas ; enfin le quai Malaquais-Voltaire, qu’il connaît si bien, où il a passé de si bonnes heures, musée toujours ouvert, dont la liste civile n’a pas à faire les frais, où l’on trouve des tableaux, des armures, des meubles gothiques, des porcelaines, des gravures, et où l’on est sûr de voir sa figure exposée pour peu que l’on ait de célébrité, que l’on soit homme d’état ou comédien.

Quant à lui, il n’y a jamais vu son portrait, grâce à Dieu ! car le flâneur ne pose point ; et pour ce qui est de la renommée, il la fuit comme d’autres la cherchent. Vous jugez en effet quel fardeau ce serait pour lui qu’un visage qui se fait nommer des passants, quel insupportable compagnon de sa vie lui serait une réputation quelconque, fût-ce celle d’homme d’esprit ; quel tourment il éprouverait à se voir désigner par un de ces gestes, que provoque chez les curieux la rencontre d’une notabilité. Je l’ai vu un jour regretter de n’avoir pas un ruban rouge à sa boutonnière ; il prétendait que cela le faisait remarquer.

Le flâneur aurait peu de nouvelles à vous donner des assemblées, des salons, des spectacles. Ce n’est pas qu’il soit sauvage, ignorant des usages du monde, insensible aux jouissances de l’art, mais tout simplement parce qu’il craint le renfermé. S’il est convié par hasard à une réunion littéraire, il enchérit sur La Fontaine, il prend tellement le plus long qu’il n’y arrive pas. Tout ce qu’il demande aux habitations des hommes, c’est le coin du feu d’un ménage ami, où il est reçu sans façon et sans ombrage, à son heure, quand il est bien las de marcher, pour fournir sa part et apporter son butin du jour dans une conversation mêlée de tous propos, ce qui est encore une manière de flâner assis. Quant aux théâtres, c’est un plaisir qui demande trop de préparation, de patience et de gêne. Ajoutez que l’on exige aujourd’hui, à toute force, de l’enthousiasme ; ce qui est tout à fait contraire à son tempérament. On lui avait demandé six mois de persévérance et d’assiduité pour le faire dilettante ; il a mieux aimé rester flâneur, et il soutient avec chaleur la prééminence de cette position sur celle qu’on voulait lui donner. Ce qu’il lui faudrait, quand il pleut trop fort, ce serait le droit d’entrer librement dans une salle, où il ne serait pas obligé de s’ennuyer pour son argent. Mais le mal est que les entrées coûtent fort cher, plus cher encore lorsqu’on ne les paie pas.

On a dit de lui qu’il avait grand’peur de l’émeute, qu’il détestait les révolutions, les mouvements populaires, qu’il fut pris de la fièvre en juillet, et qu’il eut au mois de juin une atteinte légère de choléra. Il est bien vrai qu’il aime assez que les choses restent où elles sont, qu’on ne vienne pas lui envahir et lui déranger son pavé, qu’il ne s’est jamais trouvé assez mal pour ne pas craindre d’être plus mal encore quand les entrepreneurs de sa délivrance auraient réussi, qu’il n’aime pas à se promener sur un sol ébranlé. Il est certain encore, qu’advenant une insurrection, il fait comme ceux qui veulent en recueillir le profit, il ne se mêle pas dans la lutte. Mais ce n’est pas à dire qu’il se tienne caché, qu’il perde, du spectacle curieux que présente une telle secousse, ce qu’on peut en prendre sans péril. Il sait jusqu’où il est permis de s’avancer sans risque de sa personne ; et quand, après le succès, la réserve des vainqueurs s’élance derrière lui, il s’écarte pour lui faire place.

Je ne prétends pas néanmoins vous le donner comme un modèle de patriotisme. Il lui en manque au contraire la principale condition. Il n’a jamais pu acquérir la foi du bonnet à poil, le dévouement du havresac et le fanatisme du fourniment. Toutes les raisons se sont trouvées faibles pour le réconcilier avec le corps de garde et lui faire aimer la patrouille. Des nombreuses servitudes auxquelles nous avons échappé, il déteste surtout celle-là que nous avons conquise. En théorie, il regarde comme un immense pas rétrograde dans les voies de la civilisation, que de retourner au temps où la cité, à peine formée, veillait tout entière, et à tour de rôle, pour sa sûreté ; il est muni d’une foule de documents historiques pour vous montrer, aux époques les plus déplorables de nos annales, cette même institution, sur laquelle nous comptons si fort, et que nous croyons avoir inventée, en pleine activité de troubles, de séditions et de violences. Tout cela, bien entendu, n’est amené qu’afin de justifier habilement sa répugnance pour la pratique. Vous savez qu’on procède toujours ainsi. Son véritable sentiment, c’est celui de l’atteinte grave qui en résulte pour son bien-être, pour sa vie agréable et douce, pour ses habitudes commodes et polies, pour sa dignité personnelle, pour l’indépendance absolue qu’il croyait avoir acquise en se débarrassant d’ambition, pour son sommeil encore, si vous voulez. C’était là, en effet, sa portion dans les biens de ce monde ; il appelait tout cela sa liberté. Aussi a-t-il longtemps résisté, longtemps chicané ; et maintenant que, par crainte de la prison, il s’est décidé à porter gauchement un fusil devant une guérite, avec une cocarde placée sur son chapeau rond, vous le prendriez plutôt pour un enfant en pénitence que pour un citoyen libre, rétabli, par une révolution, dans le droit de porter les armes aux sergents de ville et de ramasser les ivrognes.

Tel est le collaborateur que je me suis associé. Car on me ferait trop d’honneur si l’on croyait que ces deux arts, qui demandent chacun toute une vie, celui d’employer son temps à ne rien faire et celui de le perdre en travaillant, aient pu se rencontrer dans un seul homme. Nous nous étions ainsi partagé la besogne. Il flânait, et j’écrivais.

Extrait de M.A. Bazin, L’époque sans nom, Esquisses de Paris, 1830-1833, Paris, Alexandre Mesnier, 1833.
 
Table des Matières

Un caractère à part, par Olivier Favier.

Préface de l’auteur.
Le Bourgeois de Paris.
L’émeute.
L’Hôtel des finances.
La Bourse.
Le Choléra-Morbus.
Le Flâneur.

  1. Le racahout est une substance importée d’Orient, qui produit, dit-on, chez les femmes le même effet que les fonctions ministérielles chez les hommes, il les engraisse à vue d’œil. (Note de l’Auteur.) []
  2. Anaïs Bazin garde trace de l’emprunt de ce mot à l’italien, que Stendhal souligne à la même époque, mais que Balzac orthographie déjà à la manière française. []
  3. Né en 1780 aux environs de Bordeaux, Chodruc-Duclos s’enrôla dans le parti royaliste sous la Révolution et l’Empire, mais, à la suite d’un duel, il dut quitter la France pendant quelques années. Quand il rentra à Paris sous la Restauration, ses sollicitations démesurées ne lui valurent que froideur et rejet. Chodruc-Duclos en eut l’orgueil blessé. Il se mit à porter des loques extravagantes et se laissa pousser une barbe hirsute. Il errait ainsi aux alentours du Palais-Royal, écrit Victor Fournel, « comme une vivante image de l’ingratitude des souverains ». Il entrait au café de Foy, où il saluait les clients distingués. Il se faisait prêter de l’argent (deux francs, jamais plus), parfois par le patron lui-même, prenait une consommation et laissait la monnaie en gage de générosité. On l’arrêta à plusieurs reprises pour vagabondage et mendicité, sans succès, semble-t-il, puisqu’il justifiait d’un domicile et prétendait ne faire qu’emprunter de l’argent. Avec la révolution de juillet, son personnage passa de mode, Chodruc-Duclos reprit une tenue plus normale. À sa mort en 1842, les marchands du Palais-Royal dont il avait été le fléau se pressèrent pour payer ses obsèques. Son allure et ses répliques firent le bonheur de Charles Nodier, Prosper Mérimée et Alexandre Dumas. []