La bourse, par Anaïs Bazin.

 
N’avez-vous pas vu, dites-moi, le cabriolet d’un agent de change partir en même temps que vous de l’hôtel des finances et se diriger vers la place Vendôme, au trot forcé d’un cheval qui voudrait bien se reposer de sa pénible matinée ? S’il ne vous souvient pas d’en avoir rencontré le maître dans aucun des bureaux que vous avez parcourus, il faut croire qu’il sort d’un cabinet où vous n’avez pu pénétrer. Et cette supposition ne serait pas téméraire, car il court par le monde de mauvais bruits sur les relations mystérieuses qui existeraient entre le Trésor et la Bourse. Tant il y a que cet accident fort ordinaire nous aura indiqué notre route, et, chemin faisant, nous pourrons vous demander ce qu’a été, dans l’origine, et ce qu’est devenu un établissement dont le nom a, de nos jours, tant de retentissement et d’influence. La Bourse, dont on rapporte, je crois, l’étymologie à l’enseigne d’un cabaret obscur où s’assemblaient, le verre à la main, les marchands d’Anvers, est, dans toutes les villes commerçantes, un centre de réunion journalière pour les négociants qui y viennent régler leurs intérêts, y négocier leurs effets, y trouver, en un mot, dans un étroit espace et en peu de temps, ces communications faciles et promptes dont les affaires ont besoin. Anvers avait construit sa Bourse dès 1531 ; Amsterdam eut la sienne un siècle après ; celle de Londres fut fondée en 1566 et rebâtie en 1668 ; Paris, qui vient toujours plus tard, s’en passa jusqu’en 1724, époque à laquelle on lui livra pour cet usage le palais Mazarin. Depuis ce temps, la Bourse a souvent été déplacée. On l’a successivement transportée aux Petits-Pères, au Palais-Royal. Chassée tour à tour de l’église et de l’apanage, elle s’est quelques temps remisée sous un hangar à côté du palais que les maçons lui construisaient, et enfin elle s’est installée chez elle, dans sa superbe demeure(1).

S’il fallait mesurer les proportions d’un édifice à son utilité, exiger quelque rapport entre les formes d’un bâtiment et les classes qui doivent s’y faire, certes ce luxe d’architecture extérieure paraîtrait tout à fait extravagant. Il y aurait à demander compte de ces quatre rangées de colonnes qui entourent l’enceinte fermée. Mais ce superflu est ici pour l’honneur de l’art, pour l’orgueil de la ville ; et le commerce, qui a payé cet ouvrage, a l’habitude de donner quelque chose au dehors ; c’est la devanture de sa boutique. Lorsque vous avez monté le magnifique perron qui conduit au Parthénon moderne, lorsqu’on vous a débarrassé malgré vous de votre canne ou de votre parapluie, vous êtes surpris de voir à quel petit espace se réduit, pour l’usage public, le rez-de-chaussée de ce monument qui se présentait immense à vos regards. Mais bientôt ces cris inarticulés vous arrachent à la contemplation des grisailles et des écussons où votre tête allait se perdre. Ces cris qui s’échappent du fond de la salle, vous ont peut-être déjà paru ceux d’une émeute, et réveillé chez vous l’ardeur répressive du soldat-citoyen. Rassurez-vous pourtant : ce n’est rien autre chose que la conversation animée, mais pacifique, de soixante agents de change, orateurs au langage laconique et significatif, qui échangent leurs offres de vente et leurs consentements d’achat. Groupés autour d’un balustre circulaire qui figure assez bien le bord d’une corbeille, séparés de la foule par une forte barrière, vous les voyez se démener, s’égosiller, se provoquer l’un l’autre de la main pour faire accepter des Belges ou saisir au passage des ducats. Tandis que vous vous émerveillez de ne rien entendre à ces paroles tronquées, si vite comprises par les intéressés, et dont le résultat est aussitôt enregistré sur un carnet, la foule qui vous entoure, et où vous retrouverez demain les mêmes figures à la même place, éprouve mille fluctuations de joie, de déplaisir, d’impatience, de surprise. Un chiffre, que vous avez à peine attrapé à travers cent autres, court de bouche en bouche et met en mouvement tous vos voisins. Puis des mains s’élèvent par dessus la barrière pour arrêter, dans ses continuelles évolutions, je ne sais quelle espèce d’employé à l’uniforme galonné d’argent ; les plus familiers lui parlent à l’oreille et le lancent vers l’agent de change qu’ils lui désignent. De petits billets portant un nom tout imprimé partent de tous les côtés et sont fidèlement remis à leur adresse. Tout ce bruit, tout ce manège dure deux heures. Aussitôt que la cloche, avertie par l’aiguille de l’horloge, s’est fait entendre, l’enceinte réservée devient vide en un instant, les agents de change se précipitent dans le sanctuaire impénétrable de leur parquet, et si vous êtes plus habile que moi, vous saurez ce qu’a fait la rente.

Car c’est là maintenant la grande affaire, on peut dire toute l’affaire de la Bourse. C’est là ce qui fait affluer en ce lieu une foule de gens qui n’ont jamais appris ce que c’est que commerce, qui n’ont ni patente, ni crédit, ni comptoir ; hommes de cour, hommes d’épée, hommes d’état, hommes de lettres, surtout hommes sans métier certain, sans condition déterminée, mais qui savent, pour toute science, qu’une différence en plus ou en moins dans le cours des effets publics doit produire un bénéfice, et qui comptent, pour se le procurer, sur leur prévoyance des événements, sur les nouvelles qu’ils ont reçues, sur leur bonne fortune aussi. Or, je parle ici seulement de ceux qu’on voit, qui hasardent leur figure en ce lieu, qui jouent à visage découvert et aux risques de leur réputation, presque toujours dupes des combinaisons secrètes, des associations puissantes, qui se forment dans l’ombre et préparent savamment les chances contre lesquelles la multitude aveugle va se heurter. Et pourtant il y a tant de charme à s’enrichir sans travail, sans peine, sans effort d’entreprise et d’intelligence, sans rien quitter de ses plaisirs et de ses habitudes, sans passer par toutes les épreuves de cette longue patience où s’use la vie d’un homme laborieux, que, malgré tant de sinistres exemples et tant de déceptions, malgré tous les désastres dont cette route est semée, le nombre des joueurs ne diminue pas. Les révolutions elles-mêmes ne font tout au plus que renouveler les figures, en autorisant les perdants de la roulette politique à venir se refaire par une autre espèce de hasard.

Ne croyez pas cependant que tous ces hommes qui s’agitent, se promènent, se croisent ou s’abordent, aient quelque partie de leur fortune engagée dans les fluctuations du cours. La curiosité fournit aussi à la Bourse son contingent de badauds qui viennent y recueillir des nouvelles, parce que c’est l’endroit où l’on en débite, où l’on en fabrique le plus, et qu’un homme de quelque oisiveté dans ce monde ne doit pas manquer d’avoir son événement à raconter. Le grand nombre de ceux qui parcourent cette salle sonore n’a pas une piastre, pas un report, pas une prime sur le tapis, et toutefois c’est parmi ces spectateurs désintéressés que vous remarquerez le plus de mouvement, le plus d’avidité à ramasser les paroles qui courent parmi les groupes, pour préparer ou expliquer une légère variation. Nouvelles politiques, bulletins sanitaires, bruits de guerre ou de paix, changement de ministres, voyages de plénipotentiaires, bons mots de diplomates, retard de courriers qui ont versé dans une ornière, charivaris de province, émeutes départementales ; tout se dit, tout se croit, tout se commente dans le sens du chiffre que le héraut vient de proclamer. Les partis surtout, qui vivent d’illusions et de crédulité, sont toujours là aux écoutes par députation de leur courtiers ; et quand la Bourse a été ce qu’on appelle animée, quand le cours a varié souvent, vous pouvez compter que Paris est fourni de mensonges pour toute la soirée.

L’ordonnance qui a fondé la Bourse en avait interdit l’entrée aux femmes sous quelque prétexte que ce fût. Il paraît que la prohibition tient encore pour le rez-de-chaussée. Mais la galerie du premier est abordable aux deux sexes(2). On a pensé qu’il ne fallait priver les femmes d’aucun spectacle. Pourtant, soit que le bruit confus de pas qui se traînent sur le pavé, de conversations à voix basse et de négociations en argot inintelligible, offre en lui-même un médiocre attrait ; soit qu’il y ait peu de distractions à espérer de gens que préoccupe la soif du gain, il est certain qu’il se hasarde rarement le long de ces balustres en pierre, d’où l’œil plonge sur le chapeau des habitués, des visages qui puissent s’offenser de n’être pas regardés. L’instinct de leur puissance avertit les femmes que leur place n’est pas au lieu où règne la passion de l’or ; que, s’il leur sied bien de se mêler parmi les hommes, c’est là seulement où le culte qui leur est dû ne se partage qu’avec de douces émotions, avec des goûts nobles et délicats, dont on peut encore leur faire hommage. On trouve ici cependant quelques spéculateurs en jupons, quelques androgynes de la coulisse dont la figure s’enlumine de dépit ou de cupidité aux divers accidents de la hausse ou de la baisse. Mais ce n’est là qu’une dépravation exceptionnelle, une monstruosité bizarre, un caprice honteux de cet âge qui voudrait encore se rattraper au monde par quelqu’une de ses folies.

Maintenant, écoutez une de ces mille contradictions dont notre état social est rempli. Vous savez que, parmi les négociations qui se font à la Bourse, le plus grand nombre a lieu, d’un côté, sans livraison de la chose vendue, de l’autre, sans aucune envie de l’acquérir ; que tout se borne au compte de la différence entre le prix réglé par le contrat et celui que cette valeur aura au terme fixé pour la liquidation. C’est une chose bien entendue, bien arrêtée, sur laquelle personne n’est incertain ; et les gens qui s’y connaissent vous diront que, sans ce commerce factice qui entretient le marché, les effets publics, abandonnés aux rares échanges des rentiers, n’auraient pas d’évaluation connue, que l’état ne saurait jamais où en est son crédit. Dernièrement encore, on a tout à fait malmené un député qui voulait troubler cet honnête tripotage. Voilà donc les transactions journalières déclarées inutiles, indispensables, dont on livre volontiers l’abus à notre censure. Toute la France a les yeux fixés sur les résultats de ces transactions ; toute l’Europe en ressent la secousse ; le télégraphe est aux ordres de la Bourse ; les dépêches y rebondissent aussitôt, lorsqu’elles peuvent donner au cours de la rente une favorable impulsion. Tout s’y fait sous les yeux du gouvernement, à l’abri de sa protection, souvent avec son influence, par des agents qu’il autorise ; sa police veille à l’observation des règlements. Cependant la justice ne veut rien entendre à toutes ces affaires ; elle repousse impitoyablement de sa barre tous les plaideurs qui lui arrivent, demandant l’exécution des engagements contractés sur le bord de la corbeille, au grand jour de la Bourse, à la face des allégories peintes par Abel de Pujol(3). La Justice et la Bourse sont brouillées à mort. Le parquet des agents de change n’a pas de crédit au parquet du procureur-général, et le Code ne reconnaît pas le carnet. Au moins, il est bon de savoir, lorsqu’on veut risquer ici son existence et l’avenir de ses enfants, qu’après avoir couru la chance de perdre, vous n’avez qu’une seule garantie du gain que vous pouvez y faire, et cette garantie, ce n’est pas la protection de la loi, c’est la bonne foi des joueurs.

Or, puisque le hasard nous a fait visiter, l’un après l’autre, deux bâtiments tout neufs, ne vous vient-il pas déjà dans la pensée une réflexion singulière ? C’est par des monuments publics que s’expriment ordinairement les idées d’un siècle, que se constate pour l’avenir l’état de sa civilisation. Depuis quarante années, nous avons agité bien des systèmes, remué la société jusques dans ses fondements, pour en faire sortir quelque création favorable au bonheur et à la liberté des peuples. Avec tout cela, nous avons laissé la royauté dans son ancien palais ; la justice dans son vieux manoir ; la religion dans ce restant de temples que nous n’avons pas ou détruits, ou vendus. La représentation nationale a longtemps payé son loyer, et attendu ensuite dans une baraque que les réparations de son logis fussent terminées. Nous avons abattu bien des églises ; nous n’avons pas fondé un hôpital. Tout ce que nous avons su faire de grand et de durable pour conserver le souvenir de notre progrès social, ç’a été d’élever un hôtel au budget et un temple à l’agiotage. –J’oubliais que l’on construit maintenant des prisons.

Extrait de M.A. Bazin, L’époque sans nom, Esquisses de Paris, 1830-1833, Paris, Alexandre Mesnier, 1833.
 

Table des Matières

Un caractère à part, par Olivier Favier.

Préface de l’auteur.
Le Bourgeois de Paris.
L’émeute.
L’Hôtel des finances.
La Bourse.
Le Choléra-Morbus.
Le Flâneur.

  1. Le palais Brongniart, dont l’édification commença en 1807, était resté inachevé à la mort de l’architecte en 1813. Repris par Étienne-Éloy Labarre en 1819, le projet fut financé en partie par l’état et la ville. Le bâtiment put abriter le tribunal de commerce en 1825 et la bourse l’année suivante. Il s’agit donc bien, comme pour le ministère des finances, d’une réalisation de l’Empire achevée sous la Restauration. On y apporta deux innovations techniques : l’usage du fer pour la charpente du toit, et un revêtement de plaques de cuivre. Son décor antique évoquait les fastes impériaux. Dans le Moniteur du 4 juillet 1820, le député de Paris et banquier Delessert pouvait ironiser : « Il était réservé à celui qui avait détruit toute relation commerciale avec les autres pays de bâtir un palais magnifique pour le commerce, comme si cela avait pu le consoler de son anéantissement. » []
  2. L’interdiction fut maintenue jusqu’en 1967. Heinrich Heine écrit dans sa lettre de Paris du 27 mai 1832 : « C’est ici, dans cette immense salle, sous ces voûtes élevées de la Bourse, que s’agite l’agiotage avec ses mille figures tristes et ses dissonances criardes, comme le bouillonnement d’une mer d’égoïsme. Du milieu des flots d’hommes s’élancent les grands banquiers, pareils à des requins, créatures monstrueuses qui s’entredévorent. Plus haut, dans la galerie, on remarque, comme des oiseaux de proie à l’affût sur un écueil, des dames même qui spéculent. C’est pourtant ici que hantent les intérêts qui, dans ces temps, décident de la paix et de la guerre. » De la France, Slatkine, Paris-Genève, 1980, page 173. []
  3. Élève de David et grand prix de Rome en 1811, Abel de Pujol (1785-1861) devait rejoindre l’Académie des Beaux-Arts en 1835. On lui doit certaines fresques du Louvre et des toiles religieuses à Notre-Dame de Paris et Saint-Étienne-du-Mont. []