L’émeute, par Anaïs Bazin.

 

Hâtons-nous d’expliquer ce que c’est que l’émeute. Car ce mot reviendra souvent au bout de notre plume, comme la chose elle-même s’est jetée maintes fois à la traverse de nos projets. L’émeute est l’accès presque périodique d’une maladie que nous avons gagnée en prenant l’air de la liberté. Nous la portons dans notre sein ; elle marche avec nous, et nous dormons avec elle. Or, il ne faut pas se tromper sur son véritable caractère. L’histoire des années qui ont suivi la prise de la Bastille est remplie de ces journées révolutionnaires où la victoire et la puissance passaient violemment d’un parti à un autre par un coup de main, par un soulèvement de la masse populaire ; tragédie courte, animée, qui se termine, comme le drame moderne, par une scène d’échafaud. Or, ce n’est pas de cette nature emportée, sanguinaire, allant à ses fins par le tumulte et l’effroi, qu’est l’agitation dont nous sommes maintenant tourmentés. On la trouve bien toujours prête, se tenant sur le seuil des portes et à l’embouchure des allées, se fourrant dans les groupes où se distribuent les nouvelles, rôdant le long des quais où elle recrute les oisifs de la misère. Mais une fois répandue sur le pavé, avec ce qu’il faut de têtes, de jambes et de bras pour former un attroupement et mériter les trois sommations de la police, elle ne sait plus à qui se prendre ; elle ne marche pas devant elle vers un but déterminé, entraînant la foule et renversant les obstacles ; elle attend la force chargée de la réprimer ; elle tourne autour des soldats, les oblige à de continuelles évolutions, et quand elle a bien fatigué les patrouilles, elle va se coucher.

C’est que si notre émeute a l’instinct du trouble, elle n’en pas la passion. Rien et personne n’est pour elle proie et victime désignée ; personne et rien ne lui est objet d’affection ardente, d’enthousiasme, de foi. Elle sait dire « À bas quelque chose  ! » elle ne dit pas « Vive quelqu’un »(1). Elle hait faiblement, elle n’aime pas du tout ; elle s’ennuie, elle se dépite ; rien de plus. Qui a vu un de ses efforts, les connaît tous. Le lieu, l’occasion, le prétexte du premier rassemblement, peuvent varier, partout les suites se ressemblent. Aussitôt qu’une rixe, un accident, un hasard, a désigné le point de la ville où toute la population doit se porter ; dès que ces mots, d’un entraînement magique et dont chacun se charge de faire le commentaire, « Il y a quelque chose quelque part, » se sont communiqués de boutique en boutique, de portier en portier, et ont monté rapidement tous les étages de chaque maison ; quand, pour plus d’avertissement, le rappel de la milice citoyenne vient assourdir les habitants du quartier et jeter l’épouvante chez les malades, vous verriez en un instant les rues se remplir, comme les avenues d’une fourmilière, de longues files noires qui se dirigent toutes du même côté.

Nous sommes au premier jour ; car l’émeute en a régulièrement trois : c’est un souvenir renaissant de la révolution qui l’a déchaînée(2) . Aussi les gens timides ne se hasardent pas encore. Ceux qui sont occupés se hâtent de terminer l’ouvrage commencé. Les femmes font rentrer leurs enfants, et prient leurs maris de rester sourds à l’invitation bruyante du tambour. Les groupes qui courent au lieu du tumulte se composent des curieux les plus alertes, les plus hardis, et d’un assez bon nombre de gardes nationaux qui vont fournir leur personne à l’attroupement avant de prendre leur fusil pour se dissiper. Lorsque tout le monde a vu poindre de loin l’aigrette du garde municipal ou du dragon, il se fait parmi les masses un mouvement de joie et un redoublement de vitesse. Rien n’est attractif en effet comme le gendarme, sous quelque nom qu’on le déguise, de quelque uniforme qu’on l’habille ; le gendarme appelle la foule. Si l’Opéra-Comique a été obligé de fermer tant de fois, c’est qu’il a voulu faire des économies sur le piquet de service. Avec vingt gendarmes dans la rue de Richelieu, je me chargerais de faire entrer au parterre des Français cent personnes pour entendre une tragédie. C’est ce que l’autorité comprend fort bien ; aussi n’est-elle pas chiche de ses troupes.

Cet amas d’hommes qui regardent, qui veulent absolument avoir vu quelque chose, qui prétendent ne pas s’être déplacés pour rien, qui s’ouvrent pour laisser passer les soldats, et se précipitent ensuite sur leurs traces, tout cela forme un honnête rassemblement qu’il faut bientôt faire refluer en arrière, dissoudre, éparpiller ; ce qui donne lieu à des plaintes, à des propos, à des résistances, partant à des arrestations. L’heure du sommeil fait enfin ce que les sommations n’ont pu obtenir. Car l’émeute ne découche pas. Le lendemain, sur les récits qui se sont répandus de bonne heure au coin des rues, chez les marchands de vin, les perruquiers et les boulangers, une multitude vingt fois plus nombreuse que celle de la veille, se met en marche vers l’endroit où se sont passées les scènes du désordre. Peu importe que cet endroit soit inoffensif, insignifiant, sans aucun rapport avec les causes de l’irritation ordinaire. Fût-ce la porte Saint-Denis, le pont au Change, le boulevard Montmartre, la place de la Bourse, c’est là qu’il faut aller, là qu’on saura des détails, là qu’on regardera le pavé comme s’il devait y être tombé quelques semences de la première agitation ; trop heureux s’il se trouve un peu de dégât qui serve de texte aux réflexions et aux discours. Pour peu que la police s’avise alors, et elle n’y manque pas, de faire placarder une proclamation qui invite les bons citoyens à rester chez eux, il n’y a plus moyen de retenir personne. Toute la ville est dans la rue, il s’établit un attroupement devant chaque affiche qui défend de s’attrouper.

C’est alors qu’il y aurait du sérieux dans l’émeute s’il y en avait dans les passions, s’il se trouvait quelque forte résolution dans les têtes. L’alarme générale, le mouvement de toute la population enhardit quelques malfaiteurs qui veulent s’emparer de la troisième journée. Mais celle-ci appartient de droit au triomphe de l’autorité. Dès le matin, tout le luxe de la force militaire se déploie en escadrons qui caracolent, ou en lignes serrées de fantassins. Fatigués d’avoir passé quarante-huit heures sans rien vendre, sans pouvoir se rendre à leurs affaires, tous les soldats citoyens, sans exception, prennent les armes. Autant faire patrouille, disent-ils, que de rester les bras croisés dans leurs boutiques closes, dans leurs maisons assiégées. La nouvelle, habilement accréditée par quelque journal officieux, d’un magasin pillé, d’un omnibus mis en pièces, remplit d’indignation tous les rangs de la milice bourgeoise. La curiosité est mal menée ; il se distribue par-ci par-là quelques horions, et l’émeute devient une déroute.

Le jour suivant, il vous serait bien difficile de deviner d’où sont partis et où sont rentrés les acteurs de ce long désordre, tant vous trouvez chaque chose à sa place, chacun à son poste, les ouvriers au travail, les fainéants dans leur attitude nonchalante, les affaires et les plaisirs reprenant leur cours avec plus d’activité, comme si l’on voulait regagner l’arriéré ; pendant que les prisons se ferment sur quelques jeunes gens qui se moquent du procureur-général, sûrs d’être acquittés, à la cour d’assises, par la patrouille même qui les a saisis.

Vous voyez donc bien qu’il n’y a pas dans tout cela de quoi s’effrayer outre mesure. Si le retour fréquent de ces petites crises n’indique pas, dans l’état social, une très-bonne santé, du moins est-on heureux de n’y pas trouver ce caractère de violence qui met en danger une vie de peuple comme une vie d’homme. Et puis cela rompt l’uniformité d’une existence qui n’est pas tout à fait le bonheur ; cela distrait de penser à l’avenir ; cela tient en haleine surtout ; c’est peut-être, à tout prendre, ce qu’on peut avoir de mieux maintenant. Nous avons entendu des gens qui s’y connaissent assurer que le pavé des rues aurait été moins ensanglanté au mois de juin 1832, si, à cette époque, l’autorité d’une part, et de l’autre l’opposition, n’avaient pas, depuis trop longtemps, perdu les traditions de l’émeute. Des deux côtés, on prit l’insurrection au sérieux.

Vous comprenez maintenant pourquoi il ne fait pas bon visiter le bourgeois de Paris à la suite des désordres qui ont troublé le repos de la ville, et interrompu le mouvement coutumier des affaires. C’est alors qu’il est intarissable dans le récit des dangers qu’a courus l’ordre public, et des prouesses où s’est signalé le courage bourgeois. Son indignation est naturellement d’autant plus verbeuse que l’événement a été plus grave. Aux affaires du mois de juin, il a gagné une extinction de voix et la croix d’honneur ; deux malheurs dans la vie d’un homme raisonnable, qui craint également la médecine et le ridicule.

Extrait de M.A. Bazin, L’époque sans nom, Esquisses de Paris, 1830-1833, Paris, Alexandre Mesnier, 1833.

Table des Matières

Un caractère à part, par Olivier Favier.

Préface de l’auteur.
Le Bourgeois de Paris.
L’émeute.
L’Hôtel des finances.
La Bourse.
Le Choléra-Morbus.
Le Flâneur.

  1. Je voudrais bien que cette observation ne passât pas inaperçue ; autrement je serais forcé de la développer dans une brochure, ce qui me gênerait beaucoup. (Note de l’auteur.) []
  2. Dans « La surface de la question » et « Le fond de la question », deux chapitres des Misérables évoquant l’insurrection du 5 juin 1832 (auquel Anaïs Bazin consacre le 13e chapitre de son livre, « La Péripétie »), Victor Hugo semble répondre presque trait pour trait à cette diatribe :
    « De quoi se compose l’émeute ? De rien et de tout. D’une électricité dégagée peu à peu, d’une flamme subitement jaillie, d’une force qui erre, d’un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des êtres qui pensent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte.
    Où ?
    Au hasard. À travers l’État, à travers les lois, à travers la prospérité et l’insolence des autres. »
    Distinguant l’émeute de trois jours (le « feu de paille ») de l’insurrection (le « volcan »), il conclut :
    « Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ses nuances. Pour lui tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le maître, essai de morsure qu’il faut punir de la chaîne et de la niche, aboiement, jappement ; jusqu’au jour où la tête du chien, grossie tout à coup, s’ébauche vaguement dans l’ombre en face de lion.
    Alors le bourgeois crie : Vive le peuple ! » (Victor Hugo, Les Misérables, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1951, pages 1072 à 1081). []