Le Bourgeois de Paris, par Anaïs Bazin.

 

Au milieu de cette population immense qui fourmille dans nos rues, qui se heurte sur nos trottoirs, qui s’entasse dans les cellules habilement distribuées de nos maisons nouvelles, il devient difficile de retrouver la race primitive, de reconnaître les traits de la famille indigène. Si le centralisation, dont on se plaint si fort en politique, quand on n’en a pas les profits, a pu être utile aux intérêts matériels de Paris considéré comme l’hôtellerie de toutes les ambitions et l’entrepôt de toutes les faveurs, qui pourrait dire que le caractère moral du Parisien n’en a pas souffert ? Où est-il, je vous prie, l’habitant classique et traditionnel de la grande cité, perdu dans cette cohue d’existences parasites, que le besoin de croître et de prospérer a transplantées parmi nous ? Tandis qu’il végète inconnu, sa réputation reste chargée de tous les ridicules que lui envoient les quatre-vingt-trois départements. L’étranger, qui en fournit bien aussi sa part, pourra-t-il distinguer, dans ce mélange confus des mœurs, ce qui appartient au bourgeois de Paris, type précieux qui risque de s’effacer comme la monnaie de la vieille monarchie ? Tirons-le donc promptement de la foule, rendons-lui ses formes et ses contours, rétablissons cette empreinte originale et naïve que le temps a modifiée sans la détruire. Pour cela, nous ne devons ni chercher trop haut, ni fouiller trop bas. Aux deux extrémités de la fortune, de la civilisation et de la politesse, il se fait une fusion mystérieuse, ici de manières élégantes, de goûts délicats, de prétentions aristocratiques, là d’habitudes grossières, d’entraînements stupides, de passions rudes et sauvages, où l’on ne peut suivre la trace des origines diverses. Plaçons-nous au milieu ; là est le bourgeois de Paris, tendant la main à ceux qui sont au dessous ; s’il s’élève, il dégénère.

Le bourgeois de Paris a passé la quarantaine. Avant cet âge, la tutelle des parents sous les yeux desquels on vit, la modicité du revenu, le long servage de l’éducation, de l’apprentissage, du noviciat en tout genre, puis les soins continus et les appréhensions journalières d’un établissement encore incertain, ne permettent pas cet aplomb, cette confiance en soi-même, cette liberté de mouvements, dont on a besoin pour prendre rang parmi les hommes de la cité. D’ailleurs, il faut absolument que le bourgeois de Paris raconte. C’est une condition de son existence, une nécessité, et fort heureusement un plaisir. Il doit à sa famille, à ses amis, à sa clientèle, le récit de ce qui s’est passé, depuis trente ans au moins, non seulement dans son quartier, mais dans l’intérieur de ces murailles qui forment son monde, au-delà desquelles il ne voit que des pays alliés, des voisins avec qui l’on fait le commerce. S’il n’a rien à dire sur la prise de la Bastille, sur les journées de fructidor, de thermidor et de vendémiaire, il n’a pas de considération, pas d’autorité. Et comme, dans cette agitation des affaires qui partage tout son temps avec le sommeil, le bourgeois de Paris ne lit guère, il faut bien qu’il ait vécu, que sa tête se soit meublée de faits par les émotions de chaque jour, qu’il ait fait provision d’événements en dépensant ses années. Conclusion : le bourgeois de Paris n’a pas moins de cinquante ans. Celui qui peut dire les fêtes données en 1770 pour le mariage du dauphin, et les accidents cruels qui ont fait présager si infailliblement les malheurs de Louis XVI, celui-là est un bourgeois émérite, un notable, une supériorité sociale à trois maisons de distance.

Le bourgeois de Paris est d’une taille médiocre, avec un embonpoint prononcé ; sa figure est habituellement riante, et vise tant soit peu à la dignité ; il a des favoris qui font légèrement le crochet à la hauteur de la bouche ; il est bien rasé, propre dans sa mise ; ses habits sont larges, étoffés, sans aucune affectation des formes que la mode emprunte au caprice. Des peintres ignorants l’affublent toujours d’un parapluie : c’est un des plus grossiers préjugés que la malveillance et l’esprit de parti aient jamais répandus. Le parapluie appartient aux rentiers, aux employés, c’est-à-dire, aux invalides et aux eunuques de la société industrielle. Le bourgeois de Paris a une canne, pour se donner un maintien, pour chasser les chiens et menacer les polissons. Mais il ne craint pas le mauvais temps : s’il vient à pleuvoir, il prend un fiacre, et il l’annonce d’un air satisfait. Il faut avoir entendu un bourgeois de Paris dire, en partant : « S’il pleut, je prendrai un fiacre, » pour savoir tout ce que le progrès des jouissances publiques peut mettre de contentement et de sécurité dans le cœur d’un homme qui a le moyen de se les donner.

Le bourgeois de Paris est marié, quoi qu’on en ait dit, marié comme l’étaient ses père et mère, ainsi qu’il appert de son extrait de baptême inscrit à la paroisse Saint-Eustache. À Paris plus qu’ailleurs sans doute, et aujourd’hui plus que jamais, il existe une nuée de célibataires par goût, par raison, par tempérament, par calcul, par système, espèce de Bédouins qui font la guerre aux ménages, qui se nourrissent de rapine, qui vivent dans le bruit et meurent dans l’isolement. Mais ceux-là se retranchent eux-mêmes de la notabilité civile. Dans leur jeunesse, ils peuvent fournir d’agréables danseurs, des joueurs hasardeux, des colporteurs amusants de lazzi et de nouvelles, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu l’honneur d’une jalousie ; vieux, ils ne sont plus que des complaisants pour qui l’on ne fait aucun frais d’égards, et leur chance la plus heureuse est de s’asseoir de temps en temps au repas d’un ancien ami, entre les deux enfants, pour éviter le nombre fâcheux de treize à table.

J’ai dit les deux enfants ; car le bourgeois de Paris a des enfants. Il en a deux, pas plus : fille et garçon, c’était ce qu’il voulait, et « il s’est arrêté là ». C’est une phrase qu’il répète souvent, et à laquelle sa femme a fini par s’habituer. Or, c’est ici qu’il faut parler de sa compagne. Elle n’a jamais été belle ; ses traits manquent d’ensemble et de régularité ; mais on s’est accordé à la trouver jolie. On raconte encore l’effet qu’elle produisit sur la foule des curieux le jour où elle descendit d’un remise devant la petite porte de l’église Saint-Roch. Elle était alors plus mince, mais non pas plus fraîche ; lui, il était jeune, alerte, svelte et frisé. Ce fut un beau mariage. La croix d’or, les fauteuils de velours cramoisi, achetés par la fabrique dans le mobilier de quelque prince déchu ! Il y eut aussi une noce brillante chez Grignon, où l’on entrait alors par une grande cour. Il se passe peu de dimanches où le mari ne ramène dans la conversation quelque réminiscence de cette heureuse journée, et toujours avec un redoublement de tendresse pour celle qu’il se félicite à chaque moment d’avoir unie à son sort. Car le bourgeois de Paris respecte sa femme tout naturellement, par instinct. L’étude la plus savante ne lui aurait appris rien de mieux.

De méchantes langues prétendent qu’elle a été coquette, et que, l’âge plus mûr survenant, elle a pris ses précautions pour ne pas arriver à la vieillesse sans un doux souvenir. Et qu’importe au bourgeois de Paris ? si la chose est vraie, il n’en a rien su, sa vie n’a pas été troublée, rien n’a été dérangé dans son ménage, dans ses habitudes, et il n’a pas cessé un instant de répéter les vieux quolibets du théâtre sur les maris trompés. Sa femme est au logis quand il rentre. S’il est obligé de l’attendre, il la voit revenir chargée de quelques emplettes, où il se trouve presque toujours quelque chose pour lui. Elle lui verse de la tisane quand il est enrhumé, et elle se tait quand il parle. De plus, la femme du bourgeois n’est pas seulement la mère de ses enfants, c’est aussi son conseil dans les affaires d’intérêt, son associé, son teneur de livres. Il ne fait rien sans son avis ; elle sait le nom de ses correspondants, de ses débiteurs. Lorsqu’il est d’humeur gaillarde, il l’appelle son ministre de l’intérieur ; et, s’il est incertain sur l’orthographe d’un mot, il l’interroge ; car elle est savante, elle a été élevée dans un pensionnat.

Parlons de ses enfants. Je ne sais pas bien le nom de sa fille ; il y en a de si jolis dans le catalogue des romans. Elle sort de pension, elle a un piano, elle dessine, elle a appris tout ce qu’il lui faudra oublier quand elle entrera en ménage pour continuer la vie obscure et simple de sa mère. Son fils s’appelle Émile ; c’est un hommage rendu à la mémoire de J. J. Rousseau. Il est peu de familles dans Paris où l’on ne trouve un Émile, qui a été mis en nourrice, promené par une bonne, confié, lui deux cent vingtième, à l’éducation du collège. Émile a eu le bon lot ; on s’est occupé de lui, il a le travail facile, l’intelligence éveillée. C’est sur lui que l’on compte pour augmenter le relevé annuel des succès obtenus au concours. Aussi le jeune homme est-il choyé, caressé par ses maîtres ; de tout cela, il revient au bourgeois de Paris une nouvelle dose de bonheur : il se voit renaître avec joie dans l’héritier de son nom. Il le laisse causer, il admire son petit babillage de pédanterie, il s’enorgueillit de ne pas le comprendre. Il ne se souvient de son autorité que lorsque l’écolier téméraire se jette sur le terrain de la politique ; car le drôle tourne au républicain. Il lit en cachette les journaux du mouvement, comme nous, enfants de l’empire, nous lisions les romans de Pigault-Lebrun(1). C’est d’ailleurs le beau moment pour l’érudition paternelle, pour l’historique de la Terreur. L’orage passé, on s’occupe de son avenir. Puisqu’il montre de l’esprit, il faudra le faire commissaire-priseur. Si cela va jusqu’au talent, il sera avoué, car chaque génération de la bourgeoisie veut monter d’un degré ; c’est pour cela qu’il y a encombrement au haut de l’échelle.

J’ai touché à l’opinion politique du bourgeois de Paris. Nous voici au développement le plus important de son caractère. D’abord, il aime l’ordre, il veut de l’ordre, il dérangerait tout pour avoir de l’ordre. Et l’ordre, pour lui, c’est la circulation régulière et facile des voitures ou des piétons dans les rues ; ce sont les boutiques étalant au dehors leurs richesses, et répandant le soir sur le pavé la lueur du gaz qui les éclaire. Donnez-lui cela ; qu’il ne soit pas arrêté dans son chemin par d’autres groupes que ceux qui entourent les chanteurs, ou qui contemplent les dernières tortures d’un chien écrasé ; que son oreille ne soit pas frappée par des cris inaccoutumés par ces clameurs épaisses que jette la foule en se ruant ; qu’il ne craigne pas de voir tomber à ses pieds un réverbère ; qu’il n’entende pas le fracas des vitres brisées, le bruit sinistre des volets qui se ferment, le rappel à l’heure indue, le pas des chevaux qui se précipitent ; il est content, il a tout ce qu’il lui faut. Laissez-lui cette tranquillité matérielle ; et maintenant, vous tous qui vous êtes attribués l’entreprise de l’esprit public, vous qui voulez l’attirer dans votre cause, vous qui avez besoin de son vote aux comices, de sa signature pour une pétition, de sa voix pour un jugement, allez sans crainte. Raisonnez, attaquez, diffamez, déchirez ; travaillez hardiment à démolir les principes, à ruiner les réputations ; il vous verra passer sans colère. Si votre phrase est bien tournée, il s’en fera honneur ; car il veut être écouté. Si votre épigramme est piquante, il en divertira ses hôtes ; car il a le mot pour rire. Si vous lui fournissez une nouvelle, il pariera sur votre parole ; car il croit à l’imprimé. N’ayez pas peur qu’il reconnaisse le désordre en habit noir, parlant de haut, tournant une période, affectant l’air penseur; il le prendrait plutôt pour un adjoint de maire. Le désordre qu’il connaît, qu’il redoute, pour lequel il descend dans la rue avec son fusil et son sac, a les bras nus, la voix rauque, enfonce les boutiques, et jette des pierres à la garde municipale.

Et puis le bourgeois de Paris tient à la liberté. C’est son bien, sa conquête, sa foi. Les trois syllabes qui composent ce mot amènent le sourire sur ses lèvres, et font relever plus fièrement sa tête. Si vous lui dites qu’un homme ne croit pas à la liberté, il vous répondra sans hésiter qu’il faut le mettre en prison. Pour conserver ce bien précieux, il se soumettra lui-même à toutes les entraves, à toutes les privations, à tous les sacrifices. Persuadez-lui que sa liberté est menacée, et sur le champ il abandonnera son bien-être, sa vie douce et occupée, ses affaires, sa famille ; il subira les plus rudes corvées, la captivité du corps-de-garde, la tyrannie de la consigne: il demandera le premier qu’on ferme les barrières, qu’on fouille les maisons, qu’on s’empare des gens suspects. Il sait que la liberté ne se défend pas toute seule, qu’il lui faut le secours de la police, l’activité d’un juge d’instruction, des lois exceptionnelles qui frappent vite, fort, et loin. Pour elle il se fait gendarme, sergent de ville, tout, hors dénonciateur. Car notez bien ceci ; il a horreur de l’espionnage. Dans son dévouement le plus aveugle, le plus emporté, il lâcherait un jésuite pour courir après un mouchard.

À travers toutes ces révolutions qui ont changé tant de fois le nom de sa rue, l’écharpe de son officier municipal, les couleurs du drapeau flottant sur le dôme de l’horloge où il va prendre l’heure, la cocarde du facteur et les armoiries du marchand de tabac, il lui est resté cependant du respect pour l’autorité. Seulement son embarras est grand lorsqu’un beau matin, son journal se prononce contre le gouvernement ; son journal qu’il estime, qui le compte parmi ses plus anciens abonnés, à qui il adresse le montant de sa souscription patriotique, dont le porteur le connaît et le salue par son nom. En voilà pour toute une journée d’incertitude et de malaise. Cependant il comprend que l’autorité a pu être trompée ; l’article du journal l’éclairera sans doute, et il s’endort, sur la foi de cette espérance, réconcilié avec les ministres et avec le préfet de police qui sera destitué le lendemain.

Le bourgeois de Paris est électeur(2) ; il l’était avant la dernière loi ; cette parenthèse est de lui. Lorsque le collège de son arrondissement est convoqué, il semble avoir grandi d’une coudée. Il y a de la dignité, mais de la défiance dans son regard. Tout ce qui l’approche lui paraît en vouloir à son vote. Mais il a élevé un rempart impénétrable autour de sa conscience. Là viennent se briser toutes les recommandations de l’amitié, toutes les séductions de la brigue. Il lit avec attention la profession de foi des candidats. Il prend note de leurs sentiments, de leurs promesses, pour les comparer et faire son choix ; puis il range ces notes étiquetées et numérotées dans un carton. Quand le jour de l’élection s’avance, il s’enferme dans son cabinet, sans sa femme cette fois. Il tire tous ces papiers religieusement l’un après l’autre, et il lit : « No 1, M. Pierre : indépendance de position, fortune honorablement acquise, zèle ardent pour les libertés publiques, amour de l’ordre, engagement de n’accepter aucune fonction salariée. » – « No 2, M. Paul : Fortune honorablement acquise, indépendance de position, engagement de n’accepter aucune fonction salariée, amour de l’ordre, zèle ardent pour les libertés publiques. » Et ainsi de suite, jusqu’au numéro 13 qui est le dernier, sans autre changement que la position des mots intervertie, comme dans la déclaration d’amour de M. Jourdain. Il se rend à la réunion préparatoire, et en revient plus indécis encore, car toutes ces probités politiques, dont chacune se présentait à lui si compacte, si pleine, si entière, ont été terriblement disloquées. Enfin, le jour arrivé, il rentre chez lui satisfait, il a soutenu jusqu’au bout sa résolution, il a voté selon sa conscience; il a fourni au scrutin une voix perdue.

Le bourgeois de Paris est juré ; c’est encore là un acte de sa religion politique. II s’y prépare en lisant pendant quinze jours la Gazette des Tribunaux. Le voilà sur son banc en face de l’accusé. Le premier jour, il se défie du ministère public et du président ; il s’appuie sur ses deux coudes pour ne rien perdre des paroles de l’avocat ; il se prend de compassion pour les voleurs ; il acquitte d’emblée tous ces malheureux jetés dans le crime par le besoin. Le lendemain, il est moins tendre, moins facile à toucher. Le dernier jour, il est devenu juge, juge plus rigoureux que ceux qui en font leur état, et qui sont blasés sur le crime comme sur la peine. En revenant chez lui, il achète un verrou de sûreté et renvoie sa servante. Pour les délits politiques, c’est tout autre chose. D’abord il voit la société ébranlée par une fougue d’écrivain, par une témérité d’artiste; ensuite il s’y habitue, puis il s’en amuse; et, à la fin de la session, il emporte sous son bras la caricature incriminée pour la pendre dans sa salle à manger, à côté du théâtre de la guerre.

Le bourgeois de Paris est garde national(3). Il est tout entier sous l’habit du soldat citoyen, avec un bonnet à poil. Il lui faut pourtant un grade. Il n’aspire pas à celui de capitaine ; ceci revient de droit au notaire du voisinage ; car il y a encore, dans certains quartiers, de la superstition pour les notaires. Encore moins vise-t-il aux emplois supérieurs. Ils appartiennent de toute justice à ceux que la loi dispense du service, aux magistrats, aux députés. Lui, il est tout simplement sergent-major. C’est un juste milieu entre le commandement et l’obéissance. Le sergent-major couche dans son lit, voilà un grand point. Et puis il y a plaisir à connaître tous ses voisins, à recevoir leurs réclamations, à leur accorder des faveurs, à savoir leurs excuses, à dénicher les réfractaires. Ne vous moquez pas du sergent-major ; c’est un personnage d’importance ; c’est le marguillier d’aujourd’hui.

Rendu à la vie privée, le bourgeois de Paris s’occupe de ses affaires avec activité, avec intelligence. Il n’y porte de finesse que tout juste ce qu’il faut pour ne pas paraître un sot, pour montrer qu’il en sait autant que ceux de Bordeaux ou de Rouen. Du reste honnête homme, exact, d’une probité sévère. Il a du temps aussi pour les plaisirs, et il jouit avec bonheur, mais sans ivresse, de tout ce que l’étranger vient chercher dans cette ville. Les fêtes publiques surtout ont pour lui un merveilleux attrait. Il n’est pas d’occupation pressée, de tracasserie domestique qui tienne contre l’invitation puissante d’une revue, d’une course, d’une solennité funèbre, d’un feu d’artifice ; les processions mêmes avaient du bon. Le bruit, la poussière, le soleil, la cohue, les bourrades des soldats, les fluctuations de la foule qui avance et qui recule, tout cela est joie, sujet d’entretien, source de souvenirs pour le bourgeois de Paris. Et puis comme il aime à placer un nom historique sur toutes ces figures qui passent à cheval avec des épaulettes et un cordon ! Au dernier cortège j’ai bien vu défiler cinquante fois devant mes yeux le général Lafayette, qui n’avait pas quitté son fauteuil. Parmi la multitude qui regarde les acteurs de ces solennités, les grandes renommées se tirent à plusieurs exemplaires pour que chacun les ait vues, les ait montrées à ses enfants, qui en parleront un jour à leur postérité.

Le bourgeois de Paris aime aussi les arts ; il se fait peindre, il est au salon. Avez-vous vu, à l’exposition de 1831, dans la travée où des toiles toutes neuves enrichies de bordures gothiques couvraient les vieilles pages de Rubens, à côté des tigres de Delacroix, le portrait d’un sous-lieutenant de la garde national, portant sur sa perruque blonde un schako placé de côté, la figure riante et joviale ; un portrait qui semblait se regarder. C’était un bourgeois de Paris. Honneur à l’artiste ! toute la pensée du modèle se trouvait là. J’espère bien le revoir à la prochaine exposition, avec un ruban rouge sur la poitrine.

Ne craignez pas que, parmi ses divertissements, j’oublie les spectacles, quoiqu’ils aient bien perdu de leur prix, depuis qu’on y jette à pleine main des émotions inconnues, bizarres, trop fortes pour son cœur si elles étaient sérieuses, outrageantes pour sa raison si elles sont moqueuses et folles. D’abord, ne le cherchez pas à l’Opéra italien ; il n’y a jamais mis le pied, parce qu’il veut, quand il paie, entendre les paroles. Il va de temps en temps au Français pour y regretter Damas. Si l’Opéra-Comique n’était pas fermé trop souvent, il en ferait ses délices. Il s’y rend en famille quatre fois par an ; c’est presque un habitué. Il se console dans les théâtres où l’on joue le vaudeville. L’intrigue des pièces, dit-il, n’est pas forte, mais du moins on y rit, et il veut rire. Le Gymnase seul l’effarouche un peu. Les personnages y sont trop riches ; on dirait que la révolution n’a point passé sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Là il s’arrête ; car il ne faut plus lui parler du mélodrame, jadis si noble, si touchant, si populaire, cause de tant de larmes ; alors que les tyrans avaient la casaque du chevalier, les bottes jaunes, une grande barbe et une grosse voix ; alors qu’on y voyait des princesses enlevées, des seigneurs captifs, des souterrains, des geôliers, des enfants, des délivrances miraculeuses. Maintenant, le mélodrame lui fait mal au cœur avec ses guenilles, sa vérité crue, sa naïveté de bagne. Il le laisse aux petites-maîtresses et aux poissardes, aux gens du faubourg et aux élégants.

Et ce n’est pas là seulement une répugnance de l’esprit ; l’immoralité le révolte. Il a des mœurs, et il se vante d’en avoir. Ce serait une raison pour en douter, si cette prétention ne tenait pas à son existence même, si ce n’était pas là un de ses titres, sa mise de fonds dans l’égalité sociale. C’est par là qu’il se compare aux conditions les plus brillantes, et qu’il se trouve une supériorité. Un bourgeois dit : « J’ai des mœurs », avec le même sentiment de préférence pour soi et de mépris pour les autres qui fait dire à un noble : « J’ai de la naissance », à un banquier : « J’ai des écus », à un homme d’esprit : « Je n’ai rien. »

À ce propos allez-vous me demander si le bourgeois de Paris est religieux ? Plaisante question. Il s’est marié à l’église ; il a fait baptiser ses enfants. Il trouve même fort convenable que sa femme aille le dimanche à la messe. C’est un bon exemple, et il vous dira, si vous le pressez, qu’il faut de la religion pour le peuple.

Je n’aurais pas fini de longtemps avec le bourgeois de Paris ; mais voici mon dernier mot. Si vous cherchez l’expression d’une société ardente, enthousiaste, jeune, passionnée, capable d’un grand effort pour la vertu ou d’une grande audace pour le crime ; si vous avez besoin de ces figures hardiment dessinées, de ces traits vigoureux et tranchés qui animent un tableau d’histoire ; allez ailleurs, je ne sais où : mais fouillez dans une ville dont Jules César n’ait pas parlé, qui n’ait pas tant de révolutions à raconter, tant de noms gravés un jour sur ses monuments, et, le jour d’après, effacés ; une ville encore où l’homme ne soit pas étouffé par les hommes, usé par un frottement continuel. Que, s’il vous suffit d’un homme doux, bon, honnête, simple, généreux, confiant, hospitalier, d’une de ces physionomies paisibles et riantes qui font plaisir dans un portrait de famille, prenez le bourgeois de Paris. Confiez-lui votre fortune, votre fille, votre secret même. Demandez-lui un service qui ne retarde pas trop l’heure de son dîner, et comptez sur lui. Seulement je vous conseille d’être pressé et de ne pas vous asseoir, si vous allez le visiter le lendemain d’une émeute.

Extrait de M.A. Bazin, L’époque sans nom, Esquisses de Paris, 1830-1833, Paris, Alexandre Mesnier, 1833.

Table des Matières

Un caractère à part, par Olivier Favier.

Préface de l’auteur.
Le Bourgeois de Paris.
L’émeute.
L’Hôtel des finances.
La Bourse.
Le Choléra-Morbus.
Le Flâneur.

  1. Pigault-Lebrun (1753-1835) connut d’abord le succès au théâtre, avant de se lancer dans une vaste œuvre romanesque qui, couronnée de succès, en fit un précurseur de Ponson du Terrail et d’Alexandre Dumas. Ses sentiments antireligieux lui valurent de perdre son poste d’inspecteur des douanes à la Restauration. []
  2. La loi électorale de 1831 avait abaissé le cens d’éligibilité et celui d’électeur, portant ainsi à 200 000 le corps électoral. Le pouvoir politique restait étroitement délimité et garanti par le seul niveau de fortune. []
  3. La garde nationale fut organisée par une loi d’octobre 1791 sur le modèle de la garde bourgeoise parisienne, créée deux ans plus tôt. En dépit d’un rôle militaire épisodique (essentiellement sous le premier Empire) elle fut d’abord l’armée de la bourgeoisie, dont elle défendait les conquêtes politiques. Dissoute en 1827 du fait de ses sympathies libérales, elle se reconstitua spontanément durant les journées de juillet 1830. Réorganisée par les lois de 1831 et 1832, elle devint une véritable armée de l’ordre. Elle comprenait tous les contribuables capables de payer leur équipement. Elle élisait ses officiers, mais était placée sous les ordres du ministère de l’intérieur et des préfets. « Bourgeois en dehors, ange en dedans », Jean Valjean y voyait un signe de notabilité. Elle réprima sans faiblir les insurrections de 1832 et 1834. Une partie de ses troupes ayant préparé et activement pris part à la Commune, elle fut définitivement dissoute en 1871 par Adolphe Thiers. []