Atmosphère de Paris, par Eugène Dabit.

 

Des fenêtres de l’Hôtel du Nord on voit le canal Saint-Martin, l’écluse où attendent les péniches, des usines et des fabriques, des maisons de rapport. Des camions montent vers le bassin de La Villette, descendent vers le Faubourg-du-Temple. Non loin, il y a la gare de l’Est, la gare du Nord. Le soir, on entend le bruit monotone de l’eau qui tombe dans une écluse. On traverse une région morne: eaux dormantes, quais déserts, où Léon-Paul Fargue et Jules Romains portèrent leurs pas.
L’Hôtel du Nord s’élève près de la rue de la Grange-aux-Belles. C’est une vieille bâtisse faite de carreaux de plâtre et de mauvaises charpentes, où vivent des camionneurs, des mariniers, des maçons, des charpentiers, des employés, de jeunes ouvrières. Une soixantaine de personnes qui quittent l’hôtel le matin, vers sept heures, et n’y rentrent que le soir pour dormir. Ils occupent des chambres ternes et exiguës, froides l’hiver, étouffantes l’été; les couloirs sont humides, l’escalier raide.
Les jours et les semaines se suivent, monotones. Il y a le dimanche, cinquante-deux fois l’an, et ce jour-là on sort, on ne court plus après les tramways, on ne se bouscule pas dans le métro. À midi, on déjeune tranquille; le soir, on va au cinéma. Et puis la semaine recommence. On sort quelquefois; mais on rentre tard, et le matin il s’agit d’être debout à six heures, une journée de travail vous attend.
Il y a, dans l’hôtel, un café. On s’y retrouve, on y joue au zanzi ou à la manille; on y parle politique; on y rencontre des éclusiers, des cochers, des chauffeurs de taxi. On se serre les coudes, on boit, on crache, on rit; et, lorsque le patron est de bonne humeur, on chante. Le samedi on fait de longues parties de manille, demain dimanche est jour de fête!
Des portes claquent, des bruits de pas retentissent. Dans l’escalier ou les couloirs de l’hôtel des jeunes filles et des hommes se rencontrent, se frôlent, s’accrochent. Une liaison. Et toutes les chambres se ressemblent. Les hommes guettent une proie, les filles subissent, et parfois se vengent. Personne ne s’étonne des ces aventures, elles sont quotidiennes; et après tout elles consolent.
Le temps s’écoule. L’été est venu. Quand le soleil s’est couché derrière des maisons du quai de Valmy, il fait bon prendre un verre à la terrassa. Le roulement des voitures a fait place au bruit frais des écluses. Les réverbères s’allument, des amoureux s’étreignent dans le square, de vieilles femmes promènent leur chien. Les étoiles se reflètent dans l’eau noire du canal; l’air fraîchit, un coup de vent qui vient des boulevards extérieurs apporte le murmure de la ville. On respire mieux enfin, on regarde le quai où les verdures des arbres s’assombrissent. Et l’on songe à partir à la campagne.
On habite quelques mois l’Hôtel du Nord. On le quitte un matin. On part, une valise à la main, sans jeter un regard derrière soi. Ici, avec le canal, on avait de l’air; on regardait le square où à la nuit se caressaient des amants, l’écluse où se suivaient des péniches chargées de sable, de pierres, de charbon; et l’été, souvent, on voyait repêcher des noyés. Fini tout ça. Dieu sait où l’on va. Dans quelque garni sombre, un autre Hôtel du Nord, près de l’usine qui vous emploie.
Le destin m’a fait longtemps vivre et travailler à l’Hôtel du Nord. J’y ai vu arriver un à un les personnages de mon livre, je les ai vus partir, et plus jamais je ne les ai rencontrés. Rien de plus émouvant, de plus désespérant aussi que leur existence, sans poésie ni révolte, ni rêve. Des hommes confiants dont certains venus de la campagne, pauvre chair broyée sous la meule des villes. Rien d’eux ne subsiste aujourd’hui. Un nom? Pas toujours. Et c’est alors que me vient le désir de les faire revivre, de les comprendre, de les aimer, moi qui leur ressemblais un peu, aussi de m’effacer devant eux, de les montrer nus, simples, confiants.
Le même désir me poussa à écrire mon second livre, Petit-Louis. Je ne quittais pas Paris, je n’abandonnais pas les hommes qui y vivent. Mais l’existence de Petit-Louis me conduisait dans un nouveau quartier: celui de Clignancourt.
Sur les fortifications, Petit-Louis jouait avec des camarades, roulait dans l’herbe des fossés, regardait sur la zone des hommes cultiver leur jardin ou construire une bicoque de planches et de carton bitumé.
C’est en bordure de ce pays, où se mêlaient les odeurs de Paris et celles de la campagne, que l’enfance de Petit-Louis s’écoula. En juillet 1914 commença pour lui une vie fiévreuse: il connut le désordre de la rue, celui des hommes; bientôt il travailla dans une compagnie de chemin de fer. Il portait une culotte longue, une casquette. Le dimanche, il continuait à parcourir son quartier. Ses camarades fumaient, lorgnaient les femmes, lui racontaient des histoires obscènes. Les hommes qu’il suivait autrefois, dans l’espoir de quelque aventure, il ne les regardait plus avec un visage ingénu et curieux. Il connaissait déjà quelques-unes de leurs maladies, quelques-uns de leurs désirs. Et, enfin, il partagea leurs misères: il s’engagea et partit pour le front.
Après l’armistice il rentra chez lui. Ses parents retravaillaient. Des fenêtres de leur logement, au sixième, il revoyait le pays de son enfance, ce quartier de Clignancourt, avec ses rues étroites, comme des veines bleuâtres qui lui donnaient vie; les maisons qui montraient leurs toits de zinc ou de tuiles, et leurs cheminées comme des ruches innombrables; les usines et les fabriques dont les verrières étincelaient en été; le clocher noir de Notre-Dame-de-Clignancourt. C’était tout un monde qu’il parait de souvenirs plaisants, harmonieux, doux, mais puérils et aussi fragiles et mensongers que des rêves. Durant quatre interminables années, il avait fait un apprentissage de l’amour, de la solitude, de la peine, de la misère, de la joie. La vie allait encore le pousser vers les hommes, dans la ville sans fin où il entendrait des plaintes et des rires, où il devrait chercher sa voie. Et peut-être est-ce lui qui arriva un soir au canal Saint-Martin, descendit à l’Hôtel du Nord, se soucia d’écrire la vie des hommes simples qui y vivaient.
Peut-être sera-t-il donné à quelques hommes d’apporter un peu de lumière, de prêcher le don de soi-même, la générosité, l’amour de cette foule anonyme qui emplit les villes. Des littérateurs se penchent sur elles, une école est née: l’école populiste, qui s’intéresse aux petites gens, aux humbles. Mais je crains de ne trouver là, souvent, qu’un travail littéraire auquel manque l’essentiel: l’amour, et cet état de grâce que nous donne la pauvreté. C’est ainsi que Jules Vallès, Charles Péguy, Charles-Louis Philippe écrivirent quelques beaux livres, qui sont mieux que des livres et dont on trouve peu l’équivalent dans notre littérature.
Il y a dans ce monde ouvrier des villes une force saine, une poésie simple et farouche qu’on ne peut recréer que lentement. Il la faut sentir profondément. Et cela est refusé à beaucoup.
Certes, il ne s’agit pas d’une littérature de classe, mais d’une foule qu’il faut tirer de l’oubli, dont on doit dessiner le visage, dire les souffrances et les joies, les deuils et les espérances. Ces hommes qui sont des milliers, qui sont le bien et le mal, la force et le nombre, et qui demeurent obscurs cependant, on les utilise, on les use, on leur donne des plaisirs, on les leur enlève. Ils acceptent tout. Le soir, des bouches du métro, on les voit sortir, monter vers la lumière. Ils se dispersent, suivent des rues où commencent à fermer les boutiques, disparaissent dans des couloirs poisseux comme ceux de l’Hôtel du Nord, obscurs comme ceux de la maison ouvrière où vivait Petit-Louis.
Les voici chez eux, dans la chambre d’hôtel ou dans un logement pauvre, là où il n’y a rien que de simples choses usées par des habitudes, déformées par la vie. Des hommes et des femmes qui se retrouvent avec le soir, qui mangent sans faim, et, leur repas fini, lisent un journal. Puis s’endorment, roulent dans un fleuve sombre qui, après les détours d’un décevant plaisir et du cauchemar, les ramène vers les bords d’un jour pareil à d’autres jours où leurs efforts aideront à créer un monde plus monstrueux qui les écrasera.
Alors, on voudrait les aider à vivre, à penser, à donner à leurs gestes des prolongements, assurer à leur existence une sorte d’éternité; et, en retraçant leurs misères, tenter de les délivrer. On voudrait aussi condamner les laideurs de leur ville, cette ville dure, bruyante, presque monstrueuse, qui est leur création et qui leur apporte, comme un amour, le désespoir et la joie. On souhaiterait de les servir, de ne les trahir jamais, car nul monde n’est plus déshérité et ne mérite autant d’attention spirituelle.
Ainsi apparaît longue, profonde, grande, la tâche qui nous est fixée, dont nous sommes beaucoup à nous soucier en dehors de tout parti, de toute école. Puissions-nous faire entendre mieux et longtemps la voix de ceux que j’ai approchés dans L’Hôtel du Nord et dans Petit-Louis, dans l’appel que je lance ici.

Les Lettres [1931]

« C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère. »

 

Pour aller plus loin:

1/ Éditions récentes des œuvres d’Eugène Dabit (1898-1936):

  • Un mort tout neuf, Editions Sillage, 2009.
  • L’Île, Editions de Paris – Max Chaleil, 2009.
  • L’aventure de Pierre Sermonade, Finitude, 2009.
  • Yvonne, B.Pascuito, 2008.
  • La zone verte, B.Pascuito, 2008.
  • Train de vie, Buchet-Chastel, 2008.
  • Le mal de vivre, Gallimard, L’Imaginaire, 2005.
  • Villa-Oasis ou les faux-bourgeois, Gallimard, L’Imaginaire, 1998.
  • Hôtel du nord, Gallimard, Folio, 1990.
  • Faubourgs de Paris, Gallimard, L’Imaginaire, 1990.
  • Journal intime, Gallimard, 1989.
  • Petit-Louis, Gallimard L’Imaginaire,
  • Ville-Lumière, Le dilettante, 1986.
  • Correspondance 1 et 2, CNRS, 1986.

2/ Quelques liens

  • Un beau texte d’Albert Camus sur la littérature prolétarienne. Eugène Dabit lui-même, qui avait reçu en 1929 le prix de la littérature prolétarienne, prend ses distances avec une définition trop restrictive de ce courant.
  • Une bio-bibliographie d’Eugène Dabit sur le site des Editions Sillage.
  • Ce texte a donné son titre à une nouvelle rubrique de notre site.
  • L’hôtel du Nord aujourd’hui.