François Arago, le Panthéon et la République imaginaire (23 juin 1848), par Olivier Favier.

 

«Les représentants officiels de la démocratie française étaient tellement prisonniers de l’idéologie républicaine qu’il leur fallut plusieurs semaines pour commencer à soupçonner le sens du combat de Juin. Ils furent comme hébétés par la fumée de la poudre dans laquelle s’évanouissait leur République imaginaire.»

Karl Marx, Les Luttes de classe en France.

«La foi manqua à tout le monde. La peur seule et la misère crurent à elles-mêmes.»

Hippolyte Castille

Tout commence en effet comme une farce. En juillet 1847, suite au refus de Guizot et de la Chambre d’abaisser le cens éléctoral, la campagne des Banquets s’ouvre au Château Rouge, lancée par le député libéral Odilon Barrot, « le plus solennel des indécis »(1) Les Orléannistes s’entredéchirent sur des demi-mesures, sur fond de marasme économique et de petits bourgeois frustrés. En décembre pourtant, de toast en toast, on finit par réclamer la république et le suffrage universel. Un amendement pour quelques réformes est rejeté en février 1848.

Au soir du 21 février, l’opposition monarchique s’est pliée à l’interdiction gouvernementale, mais le républicain Marrast annonce dans le National que le banquet du douzième arrondissement(2) est maintenu. Le député François Arago, commandant de la douzième légion de la Garde nationale, refuse de le présider au Panthéon: il est malade et âgé de soixante-deux ans. Trois jours plus tard, Louis-Philippe abdique. Emmanuel Arago quitte les barricades pour emmener son père de l’Observatoire à l’Hôtel de ville. Celui-ci vient de retrouver «dans son ambition républicaine la verdeur de sa jeunesse»(3).

Cette ambition est nouvelle.

Dans le gouvernement provisoire formé par Dupont de l’Eure, en plus de François Arago, sont appelés Marrast et Ferdinand Flocon, le directeur du journal La Réforme, qui a déjà publié Bakounine, Proudhon et Marx, les anciens députés Lamartine, Crémieux, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin et Marie, un journaliste socialiste, Louis Blanc, et un ouvrier, Albert. Le lendemain, seuls les anciens députés obtiennent un ministère, dont bénéficient aussi quelques personnalités extérieures au gouvernement. Le drapeau rouge des barricades est rejeté au profit du drapeau tricolore, rétabli en 1830, défendu par Lamartine pour son universalité –entendons son éclectisme. Louis Blanc rédige en hâte un décret pour la « garantie du travail » réclamé par les ouvriers. À défaut de ministère, une commission sans budget pour les travailleurs, dite commission du Luxembourg, lui échoit ainsi qu’à l’ouvrier Albert.

Ministre de la marine et des colonies dès le 24 février, intérimaire puis ministre de la guerre en mars et avril, président de la commission exécutive du 10 mai jusqu’aux journées de juin, François Arago occupe une place centrale dans les premiers mois de la seconde République. Avec l’ouvrier Albert, il est le seul dont le nom soit le plus souvent accompagné d’un titre : François Arago, de l’Institut. La République est fière d’avoir pour guides un savant et un travailleur.

Ce savant n’a pourtant aucun passé républicain(4) . On a beaucoup argué de son opposition à l’Empire, avec les autres étudiants de Polytechnique, pour témoigner d’une adhésion lointaine à l’idéal révolutionnaire. Mais le frondeur de dix-huit ans n’en est pas moins élu à l’Académie des sciences quatre ans plus tard, pour devenir professeur, l’année suivante, toujours à Polytechnique. Protégé par Monge, jacobin rallié à l’Empire, il reçoit la légion d’honneur lors des Cent-Jours et une invitation de l’Empereur à le suivre dans son exil à Saint-Hélène. Le Second-Empire s’en souviendra qui lui dédie un boulevard parisien en 1864. En 1815, la Légion d’honneur lui est retirée pour cause de restauration. Il la retrouve en 1818, assortie du titre d’officier en 1825. Nommé secrétaire perpétuel à l’Académie des sciences, il critique la rigidité de Charles X dans son discours de réception. C’est le 26 juin 1830, veille de la Révolution. Son frère Etienne est sur les barricades, et François Arago cherche à « faire des conditions au roi et (à) le sauver malgré lui »(5). À cet instant, le libéralisme politique est une nécessité du pouvoir.

En février 1831, une cérémonie religieuse organisée par des légitimistes est troublée par des émeutiers. Commandant de la douzième légion, François Arago doit rétablir l’ordre : seule l’intervention de Thiers permet d’éviter l’affrontement. En juillet, il est élu député des Pyrénées orientales contre un candidat républicain. S’il siège à l’extrême-gauche d’une assemblée presque entièrement monarchiste, il n’en interpelle pas moins Adolphe Thiers pour condamner son attitude de février. Reçu par le Roi lors des émeutes de 1832, il y affiche son attachement pour le « juste milieu » et son refus de « la république proprement dite, dont aujourd’hui la France ne veut pas »(6) Sa ligne de conduite est claire: légalisme absolu et refus des barricades.

Son discours du 16 mai 1840 le rend célèbre. Inspiré en partie d’un livre de Louis Blanc, il s’y prononce pour le suffrage universel et « la nécessité d’organiser le travail », propos doublement inouïs à la chambre. Le 24 mai, 10 000 ouvriers parisiens viennent l’acclamer devant l’Observatoire. Fort de cette réputation, de sa longue carrière politique et scientifique, de ses puissants soutiens, il deviendra, avec Lamartine, l’élément le plus célèbre du gouvernement provisoire.

Le 27 février 1848, François Arago se déclare enfin pour la République alors qu’on le charge de la proclamer devant la foule: « Le gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple qui sera immédiatement consulté. » Cette ratification n’aura jamais lieu, remplacée par un vote de la constituante le 4 mai. En soumettant la république au vote, François Arago s’affirme comme un « républicain du lendemain ». C’est un précurseur des « opportunistes », pour qui le soutien populaire est la condition de toute réforme. Ferry et Grévy se reconnaissent d’ailleurs en lui lors de l’inauguration de sa statue à Perpignan, en 1879.

Arago soutient l’abrogation de la peine de mort en matière politique et l’adoption du suffrage universel. Opposé à un ministère du travail, il est à l’origine de la commission qui permet à Louis Blanc de garder la face et d’apaiser les revendications du peuple. Le 2 mars, un décret règlemente la durée du travail. Avec la création des Ateliers nationaux, institution de charité qui ne relève en rien des associations de travailleurs souhaitées par Louis Blanc, c’est la seule concession faite aux ouvriers. Comme ministre de la marine, François Arago supprime les chatiments corporels. Comme ministre des colonies, fort de son légalisme, il croit d’abord impossible l’abolition de l’esclavage, en repoussant la décision à la nouvelle constitution. Mais pris de scrupule, il convoque Victor Schoelcher et le nomme sous-secrétaire d’état. Sa décision prise, il accompagne le décret final d’abolition rédigé par Schoelcher avec détermination, soucieux d’associer sa mémoire à une noble cause. Du reste, Victor Schoelcher n’a pas toujours eu sur la question une vision aussi claire que les abolitionnistes de l’an II: dans un livre de 1833, il se prononce encore pour une abolition progressive et le maintien du fouet pour des raisons économiques. Il a sur les esclaves les mêmes craintes que ces collègues de 1848 sur les masses: il projette sur eux sa propre impréparation. Cette abolition toute formelle(7) lui vaut pourtant le Panthéon cent ans plus tard, et il s’en faut de peu que les cendres d’Arago ne l’y rejoignent en 1953.

À partir de la fin mars, ce dernier prend l’intérim du ministère de la guerre, après le refus du général Cavaignac, et milite pour le retour de l’armée dans Paris. Les élections d’avril, qui mettent en place une commission exécutive, calquée sur le Directoire, le porte à la Présidence en mai. La guerre revient de nouveau à Cavaignac, futur « Prince du sang ». La gauche révolutionnaire, très minoritaire à l’assemblée, est exclue du gouvernement. Dans sa déclaration du 14 mai, François Arago affirme: « La république est fondée sur l’ordre, ne peut vivre que par l’ordre. » L’ambiguité du nouveau pouvoir, pris entre les exigences populaires et la majorité réactionnaire, met le feu au poudre en promulgant la dissolution des ateliers nationaux, le 21 juin.

Devant la menace d’une révolution, François Arago demande au Ministre de l’Intérieur et au Préfet de Police de faire arrêter les meneurs. Dans la nuit du 22 au 23, il ordonne à Cavaignac de mobiliser la troupe. Mais ni la droite ni le ministre ne veulent d’une simple opération de police: l’une entend discréditer la commission exécutive, l’autre agir en militaire, en concentrant les troupes et en frappant une fois les barricades formées.

Dans la matinée du 23 juin, l’insurrection est en place, et Arago se dirige vers le Panthéon. “Vous n’avez jamais eu faim” lui crient les insurgés de la rue Soufflot. Un coup de feu le rate. ”On a fait ce qu’on a pu”, estime-t-il, et il donne l’ordre de tirer. Flaubert nous dresse la description trois jours plus tard d’un “Panthéon transformé en dépôt de cadavres”. Mais Arago a démissionné dès le lendemain, laissant à Cavaignac le soin d’achever une tâche qui se chiffre en milliers, sinon en dizaine de milliers de morts(8). La tragédie est là, malgré le rire grinçant de Marx, ou de Victor Hugo(9). Si Tocqueville ou Lamartine opposent la populace au peuple et parlent de “guerre servile”, Marx inverse leur jugement, faisant des gardes mobiles, non des défenseurs de l’ordre, mais un Lumpenproletariat armé contre le prolétariat. Les historiens montreront que rien ne distinguaient en fait socialement ces instruments de la bourgeoisie des insurgés qu’ils écrasent(10). Victor Hugo le pressent dans un raccourci commode, quelques quinze ans plus tard, qui efface au passage les vraies responsabilités: “Mais, au fond, que fut juin 1848? Une révolte du peuple contre lui-même.”(11)Une étude comparée vaudrait d’être faite avec ce lieu d’oubli de l’histoire d’outre-Rhin. Louis-Philippe, dans le cynisme désabusé de son exil anglais, exprime seul le nœud tragique de cette première révolution trahie(12) : “Elle a bien de la chance la République: elle peut faire tirer sur le peuple.”

Après le 24 juin, François Arago se retire de la vie politique. Il est fait grand Officier de la Légion d’honneur l’année suivante et ne manifeste aucune opposition au coup d’état du 2 décembre. En 1852, s’il refuse en tant que directeur de l’Observatoire de prêter serment au nouvel Empereur, ce dernier considère qu’il en est dispensé en tant que membre de l’Institut. Il meurt l’année suivante, alors qu’il rédige ses mémoires de jeunesse.

Barricade de la rue Soufflot, représentée par Horace Vernet. Vantant les mérites du drapeau tricolore par rapport au drapeau rouge, Lamartine s'était écrié le 25 février de la même année: "Voulez-vous donc que le drapeau de votre république soit plus menaçant et plus sinistre que celui d'une ville bombardée ?" Le chemin parcouru peut se mesurer à l'aune d'une telle phrase.

 

Pour aller plus loin:

  1. Paul Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, Plon, Paris, 1888-1892 (deuxième édition). Tome 1, page 143 . []
  2. Correspondant au cinquième arrondissement d’aujourd’hui. []
  3. Daniel Stern, Histoire de la révolution de 1848, Charpentier, Paris, 1862, 2è édition revue par l’autur. Tome 1, page 442. []
  4. Cette question a été examinée par Jean Sagnes (Texte à paraître dans les actes du colloque sur François Arago tenu à Perpignan aux archives départementales et à la mairie d’Estagel en 2003). []
  5. Mémoires de la comtesse de Boigne, t2, De 1820 à 1848, Mercure de France, 1999, p. 283-285. []
  6. Voir James Lequeux, François Arago, un savant généreux: physique et astronomie au XIXè siècle, EDP Sciences p.55. []
  7. Maurizio Gribaudi et Michelle Ryot Sarcey citent  pour donner l’esprit d’une « république qui, riche de ses principes et de ses décrets, a oublié les difficultés et les conflits résultant de leur application » un texte de Victor Hugo sur la Gaudeloupe: « Au moment où le gouverneur proclamait l’égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n’y avait sur l’estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire les trois races: un blanc, le gouverneur; un mulâtre, qui lui tenait le parasol, et un nègre qui lui portait son chapeau. » 1848. Une révolution oubliée, Paris La Découverte, 2006. []
  8. Des estimations récentes portent à 30 000 le nombre de morts chez les insurgés. []
  9. “En mars on crut que ce serait une tragédie, en mai on vit que ce n’était qu’un mélodrame. Shakespeare eût accepté 93 [var. Robespierre], Guilbert Pixérécourt eût dédaigné 1848 [var. Ledru Rollin].” V. Hugo, Choses vues, Le Temps présent III, p. 1043. “J’aime mieux 93 que 48. J’aime mieux voir patauger les titans dans le chaos que les jocrisses dans le gâchis.” Ibid. pa. 1044.  Comment ne pas  s’interroger, à distance, sur ce recours systématique au sarcasme, par des auteurs si différents? []
  10. Voir Maurice Agulhon, 1848 ou l’apprentissage de la République, Points Seuil, Paris, 1992. []
  11. Victor Hugo, Les Misérables, Tome V, Livre 1, Chapitre 1 (1862). []
  12. Voir Sebastian Haffner, 1918, une révolution trahie, Complexe. []