Altaigle (extraits), par Vicente Huidobro.

 

Chant 1 (extrait)

 
Ne vois-tu pas que tu tombes déjà?
Lave ta tête des préjugés et de la morale
Et si voulant t’élever tu n’as rien atteint
Laisse-toi tomber sans freiner ta chute sans peur au fond de l’ombre
Sans peur au fond de ta propre énigme
Tu trouveras peut-être une lumière sans nuit
Perdue dans les crevasses des précipices.

Tombe
Tombe éternellement
Tombe au fond de l’infini
Tombe au fond du temps
Tombe au fond de toi-même
Tombe aussi bas qu’on peut tomber
Tombe sans vertige
A travers tous les espaces et tous les âges
A travers toutes les âmes tous les désirs tous les naufrages
Tombe et brûle en passant les astres et les mers
Brûle les yeux qui te regardent et les cœurs qui t’attendent
Brûle le vent avec ta voix
Le vent qui se mêle à ta voix
Et la nuit qui a froid en sa grotte d’os
Tombe en enfance
Tombe en vieillesse
Tombe en larmes
Tombe en rires
Tombe en musique sur l’univers
Tombe de ta tête aux pieds
Tombe de tes pieds à ta tête
Tombe de la mer à la source
Tombe dans l’ultime abîme de silence
Comme le navire qui sombre en éteignant ses lumières
 

Manuscrit original d’Altazor en français. Le texte final est écrit en espagnol.

Chant IV (extrait)

 
Il n’y a pas de temps à perdre
Et si l’instant banal survient
Qu’il suive la meilleure voile.
Maintenant que je m’assieds et me mets à écrire
Que fait l’hirondelle que j’ai vue ce matin
Signer des lettres dans le vide?
Quand je bouge le pied gauche
Que fait du même pied le mandarin chinois?
Lorsque j’allume un cigare
Que font les autres cigares qu’apportent le navire?
Où pousse la plante qui brûlera plus tard?
Et si je lève les yeux maintenant
Que fait de ses yeux l’explorateur debout sur le pôle?
Je suis ici
Où sont les autres?
Echo de geste en geste
Chaîne électrisée ou inerte
Rupture du rythme solitaire
Quels sont ceux qui meurent et ceux qui naissent
Pendant que ma plume court sur le papier?
 

Chant V (extrait)

 
Ainsi tu es moulin à vent
Moulin du lieu du vent
Qui tisse les nuits et les matins
Qui file les brouillards d’outre-tombe
Moulin aux ailevents et aux ventailes
Le paysage se gonfle de tes folies
Et le blé va et vient
De la terre au ciel
Du ciel à la mer
Les blés aux vagues d’or
Où se vautre le vent
Cherchant la caresse des épis

Traduction de l’espagnol (Chili) par Fernand Verhesen. Altaigle, Draguignan, Éditions Unes, 1996 (Avec une préface d’Octavio Paz). Édition originale: Altazor o el viaje en paracaídas, Madrid, Compañía Iberoamericana de Publicaciones, 1931.

 

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