Mogadiscio 2002-2008 ou l’abandon photographié, entretien avec Pascal Maitre.

 

L’époque coloniale a vu se juxtaposer trois Somalies, la plus importante étant la Somalie italienne, suivie du Somaliland britannique et de la « Côte française des somalis ». Cette dernière change de nom en 1967, puis devient indépendante en 1977 comme république de Djibouti. Les deux autres sont réunies par conquête italienne en 1940, puis par reconquête britannique en 1941. Protectorat de la couronne jusqu’en 1949, l’ensemble est alors placé sous responsabilité italienne par mandat de l’ONU, à l’exception de l’Ogaden, rattaché à l’Éthiopie en 1948. Le pays obtient son indépendance en 1960, à l’instar d’une grande partie des colonies françaises et belges. En 1969, le général Mohamed Siad Barre s’empare du pouvoir par coup d’état. Le pays devient un satellite soviétique, mais les tensions avec l’Éthiopie amènent le dictateur à se rapprocher des États-Unis. La guerre de l’Ogaden (1977-1978) conjuguée à la sécheresse persistante font sombrer le pays dans la famine au cours des années 1980. Siad Barre est finalement renversé en 1991, et meurt en exil quatre ans plus tard. En 1991 toujours, le Somaliland fait sécession. L’intervention américaine Restore hope se traduit par un échec militaire durant l’été 1993. Depuis le pays est livré au chaos et ne parvient pas à trouver une unité politique durable, donnant naissance depuis la fin des années 1990 à plusieurs états autoproclamés. En 2006, l’Union des tribunaux islamiques, soutenu par Al-Quaida, quelques états du Golfe, et localement par des hommes d’affaires soucieux d’obtenir un calme politique, est en passe de prendre le pouvoir. Elle contrôle pendant quelques mois l’ensemble de Mogadiscio. Mais elle se divise très vite entre modérés et radicaux, Al-Shabbaab (arabe : الشباب, la jeunesse) . Ces derniers militent pour l’instauration de la charia et se manifestent depuis 2008 par une série d’actions meurtrières contre les migrants éthiopiens, les forces de l’Union Africaine ou le gouvernement de transition. Ils sont à l’origine des attentats de Kampala en Ouganda, qui ont fait 74 morts en juillet 2010, le jour de la finale de la coupe du monde de football. Pour ramener la paix, l’Ouganda est avec le Burundi le principal pourvoyeur d’hommes de l’AMISOM, la mission de l’Union Africaine en Somalie.

Après des études de psychologies, Pascal Maitre entame en 1979 une carrière de photo-journaliste au sein du Groupe Jeune Afrique. Il rejoint l’agence Gamma, en 1984, puis co-fonde Odyssey images en 1989. Il a voyagé en Somalie de la fin 2002 jusqu’en 2008. Ces années de travail ont donné lieu à une exposition « La Somalie, un pays fracassé », présenté à Visa pour l’image en 2009, puis en 2010 à la galerie de l’agence Cosmos, qui le représente aujourd’hui. Il devrait se rendre de nouveau en Somalie au cours du mois d’août 2011.

Olivier Favier: La Somalie occupe une place importante dans votre parcours. Comment s’est fait ce choix, et quelle a été la motivation de ces voyages répétés? Combien de temps en tout avez-vous passé là-bas?

Pascal Maitre: J’ai fait ces voyages pour Géo Allemagne, Géo France et National Geographic. Au départ, il s’agissait d’une commande, mais comme beaucoup j’étais très intrigué par le destin de ce pays depuis l’échec de l’opération Restore hope. Plus je préparais ce travail, et plus ce que je découvrais me paraissait invraisemblable. J’ai fait un premier séjour à Mogadiscio de près de trois semaines, ce qui est énorme. En général, les reporters ne restent pas plus de quatre, cinq, six jours. C’était la période des chefs de guerre, on pouvait travailler, même si c’était dangereux, moins pourtant que ces derniers temps. J’ai eu le temps de tisser tout un réseau de contacts. À la fin du séjour, j’ai rencontré des jeunes, des adolescents, et la même question revenait: pourquoi on nous abandonne, pourquoi personne ne vient nous voir, alors je me suis souvenu de ces questions et j’y suis retourné. La deuxième fois c’était en 2006 pour une quinzaine de jours juste avant que les tribunaux islamiques ne prennent le pouvoir. C’était une période très violente, notamment à Mogadiscio. C’est lors de ce voyage que j’ai fait cette série que je pense assez unique sur les déchets toxiques. À l’ époque on n’en parlait pas du tout et l’accès était très difficile, dans une zone assez éloignée de Mogadiscio. J’ai fait ce travail avec une ONG locale qui s’appelle DBG, une ONG très active soutenue par l’Allemagne. C’était très impressionnant de voir ces conteneurs remontés par le Tsunami sur les plages de ces villages. Cette ONG a pris des mesures sur la radioactivité puis elle a fait des sarcophages pour enfouir ces conteneurs. Malheureusement d’autres ressortent régulièrement. Ces conteneurs viennent d’Europe, par les ports italiens. C’est une des deux raisons avec le pillage de la pêche qui déclenche la colère des gens de cette région et favorise la piraterie. Je suis revenu en 2008, de nouveau pour une quinzaine de jours. Le risque de ces séjours répétés c’est d’être de plus en plus visible. Je travaille pour des parutions qui exigent des contributions de vingt ou trente pages, autrement dit un travail de longue haleine. Malgré tout je suis revenu de nouveau pour quinze jours en août de la même année, et en novembre décembre j’ai passé trois semaines essentiellement dans le Somaliland. Ces trois séjours ont servi à préparer un dossier pour National Geographic.

Olivier Favier: Vous cherchez à aborder différents aspects des difficultés du pays, et en particulier de la ville de Mogadiscio. La faim revient souvent, mais elle est abordée avec beaucoup de pudeur, comme indirectement, à travers le problème de la dépendance alimentaire, cette attente du possible et unique repas quotidien auquel vous faites souvent référence. À regarder vos images, on comprend que cette faim touche une part substantielle de la population, des femmes et des enfants en particulier.

Pascal Maitre: Les hommes ont fui, ils sont morts, ou ils sont dans les milices. Les populations les plus favorisées ont quitté la ville. Ceux qui restent aujourd’hui, en dehors des seigneurs de la guerre et de quelques marchands, ce sont les plus pauvres, ceux qui n’ont jamais pu partir. Ils sont totalement dépendants de l’aide qu’ils peuvent recevoir.

Olivier Favier: D’autres thèmes reviennent de façon récurrente dans vos images, notamment celui d’un état sanitaire extrêmement dégradé, ou encore l’omniprésence des armes et un sentiment d’insécurité permanent lié à un état de guerre civile déclaré ou larvé, ou pour finir l’absence de communauté étrangère.

Pascal Maitre: Oui, pendant des années, le seul diplomate en poste était l’ambassadeur libyen.

Olivier Favier: Un autre sujet abordé, c’est le trafic et la consommation du khat.

Pascal Maitre: Cela représente 500 000 dollars par jour. C’est un commerce qui ne s’est jamais arrêté. La première fois que je suis allé à Mogadiscio, plus aucun avion ne permettait de s’y rendre. Les seuls qui restaient, il y en avait deux ou trois par jour, c’étaient ceux du khat en provenance du Kenya. J’ai voyagé sur l’un d’eux. Les affaires ont toujours continué. En 2002, il y avait par exemple plusieurs compagnies de téléphone mobile, qui marchaient très bien et étaient les moins chères de toute l’Afrique. Il y a des hommes d’affaire très puissants, qui ont su tirer profit de l’absence d’état. À l’époque, je me rappelle, le port de Mogadiscio était détruit, il y avait un port en eau profonde à l’extérieur de la ville, contrôlée par une famille puissamment armée. Elle prenait un dollar sur chaque sac qui entrait. Elle avait pris le rôle de l’état. Cette même famille a financé la prise de pouvoir des tribunaux islamiques.

Olivier Favier: Un autre aspect du désastre écologique est représenté par la production de charbon de bois destinée à l’exportation.

Pascal Maitre: Chaque fois que je suis allé à Mogadiscio, j’ai vu des files interminables de camions remplis de charbon de bois, à destination des pays du Golfe. Je me demande s’il y a encore des forêts.

Olivier Favier: Dans vos images, Mogadiscio apparaît comme une ville en ruine. Une usine coca cola désaffectée, l’hôpital Martini, le phare italien, la cathédrale. Seul l’arc de triomphe restauré par la compagnie du téléphone trône fièrement dans une ville par ailleurs désertée. Malgré cela les traces du passé n’en ressortent que de manière plus visible, comme autant de cicatrices. Pouvez-vous me parler des traces de ce passé précolonial et colonial?

Pascal Maitre: Ce qu’on montre de Mogadiscio c’est ce qu’on peut montrer. Au fil des voyages je suis allé partout, en 2002, c’était encore possible en passant d’un chef de clan à un autre. Aujourd’hui les Shebabs contrôlent une grande partie de la ville, et de fait les reportages sont souvent redondants.Cette ville apparaît comme un immense décor incroyable. Je n’ai pas connu Mogadiscio avant la guerre mais j’imagine que c’était une ville d’une beauté époustouflante. Quant aux Italiens, ils ne sont plus présents, comme tous les autres occidentaux.

Olivier Favier: Vous dites que là-bas vous voyagez sous escorte, vous ne vous attardez jamais très longtemps dans la rue.

Pascal Maitre: Pour un photographe, il s’agit d’un exercice très délicat. Il faut savoir ce que vous voulez faire, vous ne pouvez pas faire deux fois la même chose. C’est d’autant plus compliqué quand vous travaillez pour des journaux comme Géo ou National Geographic qui sont très exigeants sur l’image. Quand vous allez quelque part, les gens sont contents que vous vous intéressiez à eux, mais très vite ils vous demandent de ne pas rester trop longtemps pour ne pas leur créer de problèmes. Ils ont peur par exemple que les shebabs n’attaquent un centre de nourriture parce que vous êtes là. Vous restez rarement plus d’une demi-heure dans un endroit.

Olivier Favier: Pourtant dans vos images, il n’y a pas que des miliciens ou des gens à la dérive. La plupart d’ailleurs témoignent d’une empathie sereine avec le monde qui me paraît au cœur de votre démarche. Je pense notamment à la photographie du peintre, à celles de la chanteuse.

Pascal Maitre: Ce sont des photographies de 2002. J’ai rencontré la chanteuse plusieurs fois, elle chantait au théâtre de Mogadiscio, elle chante maintenant pour des amis dans des cabarets mais elle ne reste pas longtemps. Quand j’ai fait la photo, elle est partie très vite parce que la semaine précédente, on avait abattu son cousin d’une balle dans la tête alors qu’ils marchaient tous les deux dans la rue. D’ailleurs, les islamistes n’aiment pas du tout la chanson.

Olivier Favier: Parmi les photographies marquantes, il y a celle de cet employé occupé à trier les vrais billets des faux, comme s’il s’agissait d’une activité parfaitement normale, une autre montre un policier qui règle une circulation absente.

Pascal Maitre: Souvent ces policiers ne sont même pas payés. Ils viennent pour faire leur devoir.

Olivier Favier: Cette ville en ruine semble être devenue aussi en partie une ville fantôme. Les déplacements de population se sont joints aux morts de la guerre et de la famine. A-t-on encore une idée précise des équilibres démographiques du pays? Et de Mogadiscio?

Pascal Maitre: Tout est évidemment très flou. Avec la famine, on assiste aujourd’hui à des retours à Mogadiscio, parce que les gens ne savent plus où aller.

Olivier Favier: Quelle est votre analyse de la situation actuelle?

Pascal Maitre: J’ai l’impression que le gouvernement et la force de l’Union africaine reprennent de l’espace sur les Shebabs. Mais tout cela se mêle à des rivalités claniques très difficiles à appréhender de l’extérieur.

 

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