Abakar ou la disparition, par Olivier Favier.

 
Abakar ne mange plus ou presque. Au centre d’accueil des demandeurs d’asile, où il est hébergé depuis quelques mois, son placard reste vide. Il est si maigre désormais que son doux sourire me fait penser au chat du Cheshire.
« Pouvez-vous me dire, s’il vous plaît, quel chemin je dois prendre pour quitter cet endroit ?
– Cela dépend largement de là où vous voulez aller, répond l’animal impertinent en souriant malicieusement,
– Peu m’importe, dit Alice.
– Alors, le chemin que vous allez prendre n’a pas d’importance, lui répond le chat du Cheshire. »
C’est peut-être, au fond, aussi simple que ça. Malgré sa procédure d’asile en cours, tout semble si compliqué à mon ami soudanais qu’après tous ces efforts, même ici, il ne sait plus où aller.
Abakar fait partie des premiers migrants à s’être retrouvé sous le pont de la Chapelle, à la fin de l’été 2014, alors qu’il n’y avait pas encore de tentes pour les abriter. J’ai déjà raconté son histoire, à un moment où il avait trouvé refuge, après dix jours d’hôpital et une remise à la rue, dans la salle de la rue Saint-Bruno, à deux pas de l’église Saint-Bernard. Je le retrouve un soir de cette semaine étrange devant la halle Pajol, venu se joindre aux migrants qui, après l’évacuation du camp de la Chapelle le 2 juin dernier, n’ont pas pu être pris en charge par France terre d’asile et Emmaüs, mais ont été dispersés dans Paris, sont restés à l’écart ou sont arrivés depuis.

Je devrais taire ce qui suit sans doute, tant il n’est pas de mise d’accorder une subjectivité et une individualité, quelquefois contradictoires avec leur situation matérielle, à la masse indécise des réfugiés, que les autorités définissent désormais en flux, stock et appel d’air. Le soir de notre rencontre, Abakar est triste aussi pour ceux qui ont obtenu quelque chose. Sans m’expliquer pourquoi, il me cite maladroitement des noms de villes pour lui inconnues du sud et de l’est de la France, attendant que je lui en dise quelque chose. Puis il m’apprend que ce sont les lieux où ses amis ont été accueillis. Parmi tous ceux qui restent autour de lui, il y a surtout de nouveaux visages. Cette fois encore, pour se créer des repères, il devra repartir à zéro.

Je le regarde à présent sur des images que je ne veux pas montrer. Il a les yeux d’un poète comme on les imagine dans les mélodrames du dix-neuvième siècle, et à l’appui de cette réminiscence, sa toux raconte les ravages passés de la tuberculose. Il suffit de quelques instants pour comprendre que tout son être murmure une inaptitude totale à supporter les horreurs de ce monde, intolérance tragique dans sa situation. Je me souviens que lors de notre premier entretien, il m’avait longuement décrit ses journées d’enfance au Soudan, faites de pain sec trempé dans un peu d’eau, puis sa joie en Libye quelques années plus tard, quand il avait pu tremper chaque matin un peu de pain frais dans du lait. Je me souviens encore de mon étonnement lorsque j’avais appris que malgré la misère et la guerre, il était parvenu à mener des études d’architecte. À la même époque, il avait commencé à produire des dessins politiques, qui furent très vite appréciés à leur juste valeur: menaces et intimidations l’amenèrent bientôt à cesser ce genre d’activités. En rentrant de notre rendez-vous, j’étais resté surpris de ma propre surprise. Pourquoi ce début de carrière prometteur et enviable m’avait-il à ce point troublé? Combien étaient-ils sous ce pont, vagabonds parmi les vagabonds, qui il y a quelques années encore, avant la guerre civile libyenne, croyaient en leur avenir radieux? Une simple apparence suffit parfois pour oublier la violence de l’Histoire.

Une semaine après, nous sommes allés dans une boutique du dix-huitième arrondissement où l’on vendait toutes sortes de papiers, de crayons, de peintures. En y allant, il m’a demandé s’il y aurait bientôt la neige. Il n’en avait jamais vu. Dans le magasin, il est resté immobile durant un long moment, le sourire incrédule. Dans sa stupéfaction ponctuée de loin en loin par quelques mots d’anglais, il y avait un émerveillement que je pouvais comprendre, mais aussi, peut-être, l’impression que tout cela était trop beau pour lui, ou un peu obscène comme le sont tous les lieux remplis de marchandises, ou n’avait tout simplement plus de sens. En rentrant de nos emplettes, il me montra un simple bloc de papier à lettres plié en deux dans la poche de sa veste. Il l’avait acheté le matin-même, curieuse coïncidence, pour se remettre à dessiner. Je n’ai jamais vu ses dessins.

Un jour Abakar est venu déjeuner à la maison, symboliquement du reste, car il ne mangea presque rien. De cette après-midi, j’ai gardé toute la force de son attention, la qualité de son silence, ses yeux brillants surtout lorsque je lui fis entendre une pianiste puis une chanteuse éthiopiennes. Nous avons aussi parlé d’histoire, et j’ai découvert qu’il connaissait très bien celle de la colonisation italienne en Libye. Lorsque je lui dis qu’un maire des environs de Rome avait dédié un monument au criminel de guerre Rodolfo Graziani, précisant que la plupart des gens là-bas avaient oublié jusqu’à son existence, il sourit de nouveau, entre perplexité et dégoût.

Je l’ai revu hier soir, quand une demi-douzaine de fourgons de police venaient de se garer à proximité des migrants, et que de petits groupes d’hommes en uniforme faisaient les cent pas devant les quelques dizaines de sans logis rassemblés sur le trottoir. Je lui ai conseillé de s’en aller sans tarder. En cas de nouvelle dispersion, il risquait d’être emmené avec d’autres, qu’il ait ou non des papiers. Mais ce ballet absurde s’est poursuivi après son départ, sans que rien ne se produise.

Je pourrais écrire bien des choses sur ces derniers jours, sur ce rire désespéré qui m’a saisi devant la découverte de quelques dizaines d’articles pour expliquer ce qu’était le camp de la Chapelle à peine démantelé, quand il ne s’est trouvé que de rares journaux pour dénoncer son existence en plein Paris depuis bientôt un an. Je pourrais dire ma colère contre ceux qui ont fait courir le bruit de « rafles de gauche », qualifiant les associations ayant obtenu le placement d’une large partie des migrants présents sur le camp de « supplétifs », quand un autre article passait le dit placement sous silence. Je pourrais faire la liste des fantasmes qui servent les intérêts électoraux des uns et les postures idéologiques des autres, au pareil détriment des intéressés. Je pourrais tenter de faire la part des choses sur l’inévitable défilé d’élus devant les caméras enfin rendues sur les lieux, alors même que nul n’a pu réellement mobiliser son parti pour dénoncer une situation sanitaire épouvantable. Je pourrais rappeler les tentatives de dispersion par la police des migrants chassés de la Chapelle depuis le square de l’église Saint-Bernard, ramenés de force vers le métro aérien où l’on a cherché à les pousser, de force encore, par groupe de quatre, dans chaque rame qui passait, parmi les autres usagers. Je pourrais parler de l’étrange sensation de voir ces hommes, soudanais ou érythréens pour la plupart -et donc éligibles à l’asile- se regrouper ensuite à quelques dizaines de mètres de deux bars chics du quartier, aux terrasses remplies de consommateurs jeunes et indifférents -stocks, flux, appels d’air… Je devrais surtout souligner qu’en l’absence d’une politique globale, française et européenne -autrement dit d’une large mobilisation de ceux qu’une telle situation remplit de honte- le problème ne fera qu’empirer dans les tous prochains mois.

Mais la silhouette étique d’Abakar s’éloignant dans le crépuscule suffit à mon propos. Je me fiche des artistes, de ce mot galvaudé qui n’a depuis longtemps plus aucun sens à mes yeux, mais je continue de croire aux poètes, ou du moins à la poésie. Et je ne peux m’empêcher de voir dans la protestation silencieuse de mon ami sa seule réponse possible à la politique d’un état -et d’une société toute entière, passive ou consentante- qui se fait fort de chasser de lieu en lieu les demandeurs d’asile quand il ne peut les ignorer, ou quand on ne le presse pas inlassablement d’en accueillir quelques centaines. Dans un monde qui ne veut pas de lui, Abakar a choisi de disparaître. Qui saura le retenir?

PS: C’est l’amie Aferdite Ibrahimadj qui me l’a appris il y a quelques jours. En réalité Abakar s’appelle Mohamed, Abakar est le prénom de son père qui lui tient lieu de nom de famille. Mais lors de son enregistrement, les autorités ont interverti semble-t-il l’un et l’autre. Il s’est résigné à ce changement, au point qu’à notre première rencontre, il s’est présenté à moi sous sa nouvelle identité.

Devant la halle Pajol, au soir tombant, un jeune Érythréen joue d'une flûte imaginaire. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

Devant la halle Pajol, au soir tombant, un jeune Érythréen joue d’une flûte imaginaire. Juin 2015. Photo: Olivier Favier.

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